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en nous ne peut donc être que le lien de nos phénomènes, l'espèce de poussée intérieure par laquelle ils se développent successivement les uns hors des autres, l'anticipation des conséquents dans les antécédents et le retentissement des antécédents dans les conséquents, Funité organique de la série. Mais cette force, à son tour, n'est-ce pas, comme l'étendue, une forme de notre conscience, ou plutôt n'est-ce pas notre conscience même qui, circulant à travers les phénomènes, les lie activement les uns aux autres, et se sent vivre et, pour ainsi dire, évoluer avec eux ?
Toutes ces théorie aboutissent donc à la même conclusion : s'il y a quelque part une substance, elle ne peut être que dans la conscience, elle ne peut être que la conscience même.
En effet, su|)posez une substance extérieure ix la conscience, ou nous ne pouvons la connaître en aucune façon, ou elle ne se révèle à nous que par ses phénomènes; mais comment ces phénomènes nous manifesteraient-ils Funité et la permanence de la substance dont ils émanent, si la conscience où ils se produisent était essentiellement multiple et variable, si en même temps qu'elle perçoit leur pluralité et leur succession, elle ne percevait pas sa propre unité et sa propre permanence ? A plus forte raison, si on suppose une substance intérieure à la conscience, la conscience ne pourra-t-elle la connaître comme telle qu'à la condition de partaj^er elle-même tous ses caractères, d'être une et permanente comme elle et par conséquent de lui être identique. De
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sorte que la supposition de toute autre existence substantielle implique la présupposition ou pour mieux dire Faffirmation d'une substance qui seule est immédiatement connue, toute autre n'étant connue que par elle, à savoir la substance même de la conscience.
Mais il nous faut pousser plus loin la démonstration et prouver non seulement que, s'il y a quelque substance, la conscience en est une, mais encore qu'elle est la seule substance concevable.
En effet, ou le mot substance n'a aucun sens, ou, de Faveu de tout le monde, il résume trois caractères inséparables : Funité, la permanence, Findépendance. La substance est ce qui fait Funité des attributs divers ; elle est le sujet permanent des phénomènes successifs; elle est enfin, selon la célèbre définition de Spinoza, ce qui est en soi et est conçu par soi, tandis que les modes sont en elle et ne sont conçus que par elle.
Dès lors, ou bien la substance est supposée extérieure à ses propres modifications, ou elle leur est supposée
intérieure.
Dans la première hypothèse, la substance ne peut nous être connue en aucune façon, et, si on la suppose intelligente, elle ne peut se connaître elle-même comme substance : de sorte que son existence demeure un problème à jamais insoluble. Mais, en outre, elle ne répond pas aux conditions impliquées dans Fidée de substance- Comment pourrait-elle constituer Funité des phénomènes, si elle est leur extérieure et étrangère ? Comment sa permanence pourra-t-elle être le lieu de leur succès-
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sion, si elle ne coexiste pas en quelque sorte avec cette succession même? Enfin, comment ces modifications pourront-elles lui être attribuées, être conçues en elle et par elle, si la substance et ses modifications existent, pour ainsi dire, chacune de leur côte ?
Il faut donc en revenir à la seconde hypothèse, à celle que nous nous sommes efforcé de faire prévaloir dans toutes nos précédentes analyses : la substance est intérieure à ses modifications.
Mais cette hypothèse à son tour peut se concevoir de plusieurs manières différentes. Ou bien la substance est une entité distincte des phénomènes, ou bien elle est un caractère des phénomènes, ou bien elle est un rapport des phénomènes.
Dans le premier cas, la substance ne peut lier les phénomènes du dedans qu'à la condition d'être présente à chacun d'eux et à tous ; et cela soit qu on pose les phénomènes comme simultanés ou comme successifs. Dès lors, étant, pour ainsi dire, incorporée aux phénomènes, la substance pourra tout aussi bien être considérée comme un de leurs caractères ou de leurs rapports que comme une entité distincte ; et le premier cas se trouve ainsi ramené aux deux suivants. Supposez en effet que a substance soit distincte des phénomènes en ce sens qu'elle constitue une existence parallèle, en quelque sorte, à la leur, elle cesse par cela même de leur être véritablement intérieure, et un autre principe devient aussitôt nécessaire pour la mettre en relation avec les phénomènes et pour mettre les phénomènes en relation
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réciproque : c'est précisément cet autre principe qui est la véritable substance.
Nous sommes ainsi amenés à voir dans la substance un caractère ou un rapport des phénomènes. Mais, si on suppose d'abord que la substance est un caractère, il est évident que ce caractère doit être commun à tous les phénomènes; par cela même, il ne peut consister que dans une identité partielle ou relative de ces phénomènes entre eux : il est donc nécessairement un rapport. Le second cas se réduit finalement au troisième.
La substance est un rapport : seul en effet le rapport, étant consubstantiel aux termes entre lesquels il existe, est susceptible de les lier intérieurement. Mais, si le rapport qui constitue la substance est un rapport simplement possible ou imaginaire, conçu in abstracto, et non un rapport réel, actuel et concret dont l'existence soit inséparable de l'existence même des phénomènes, il n'exprime plus qu'une liaison conditionnelle et problématique des phénomènes, lesquels sont censés pouvoir exister à part de cette liaison et par conséquent n'être pas vraiment liés du dedans et par essence. Il faut donc que ce rapport soit un «c/e, dans le sens péripatéticien du mot, et même un acte permanent. Or nous avons démontré (1) qu'un rapport, pris en soi, n'est pas autre chose qu'une pensée, la pensée de ce rapport même. Que sera donc le rapport substantiel ou la substance, sinon une pensée permanente, la plus simple, la plus générale de toutes, celle qui, étant impliquée dans
(1) Voir plus haut ch, v, pp. 178 et suiv.
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toutes les autres, est nécessairement coextensive à tous les phénomènes, celle qui, condition nécessaire de toute phénoménalité, est la Pensée même ou la Conscience? En férité, il nous semble que ce résultat pouvait se prévoira priori. Quel autre principe que la Pensée peut ► en effet tout ensemble être présent et cohérent aux phénomènes de manière à les lier par le dedans et cependant ne pas se réduire à un simple caractère ou rapport abstrait, mais être la réalité vivante que tous les caractères et tous les rapports présupposent, aussi réelle que les phénomènes eux-mêmes?
L'éternelle objection que Ton oppose à cette thèse, c'est celle que nous avons déjà rencontrée chez Kant (1) : la conscience n'est qu'une forme; ce prétendu sujet permanent des phénomènes n'en est que l'attribut incessamment répété. Son unité est apparente ; son identité illusoire. On montrera comment cette conscience se forme par la juxtaposition et la fusion des phénomènes ; on fera voir qu'elle est sujette à de fréquentes intermittences, à d'étranges déformations: on ira môme jusqu'à prétendre qu'elle n'existe en aucune manière et que le mot qui la désigne est un mot vide de sens (2). Certes, l'objection est troublante : mais qu'on y prenne garde. Au point où nous en sommes, admettre que la Pensée n'est point une substance, c'est admettre qu'il n'y a de substance nulle part. Il ne nous est plus possible de revenir au point de vue du sens commun,
(1) Voir plus haut ch. ix, p. 284.
(2) Souriau, Revue Philosophique, l^r janvier 1887.
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au point de vue de la science ou de la philosophie réaliste : nous ne savons que toute autre substance imaginée et supposée par nous ne pourrait jamais être qu'une contrefaçon de notre propre pensée. Dès lors, nous ne saurions partager l'illusion de ces philosophes, matérialistes ou évolulionnistes, qui, en démontrant l'inanité de la substance Pensée, s'imaginent avancer d'autant la démonstration de la réalité de la substance Matière ou de la substance Force. Nos vaisseaux sont brûlés : encore une fois, si la substance n'est pas en nous, dans notre conscience, elle n'est nulle part au
monde.
Pourtant, ce qu'il est très juste de reconnaître, c'est que notre propre pensée, telle que nous l'expérimentons en nous, si elle est la première et la seule substance que nous connaissions, si elle est le prototype de la substance, n'est pas cependant adéquate à l'idéal de la substance que nous finissons par nous forger dans la suite. Nous remarquons en effet dans notre existence consciente des défaillances, des lacunes qui nous font par moments douter de sa permanence et de son unité. Sans doute, il suffira de supposer, avec Leibniz, que, même dans ces intervalles d'oubli et de sommeil, la conscience subsiste, obscurcie mais non éteinte, pour assurer la continuité de notre être. Mais la nécessité même de cette hypothèse prouve bien qu'il nous est possible de concevoir une substance plus pleinement substantielle que la nôtre. Seulement, cette substance, il ne nous est pas moins impossible de la concevoir sur