HISTORIQUE
DES « ÉCRITS POUR L'ART w
(D'Art sociocratique — selon la Méthode évolutive-instrumentiste de René Ghil).
Les Ecrits pour l'Art sont nés en pleine révolution intellectuelle. Comte, Spencer et Darwin venaient d'instaurer la philosophie moderne ; et, simultanément, de rénover l'Art, diversement, Courbet et Manet, Wagner et Berlioz, selon la phase majorante de l'Evolution. Enfin, Zola, du prodigieux effort de son génie, achevait de réduire la plus formidable ligue d'imbécillités et de jalousies qui jamais se fût déchaînée contre un novateur. Genre de littérature jusque-là, malgré Balzac, malgré Flaubert, secondaire quand même, le roman sembla un moment, lorsqu'il fut devenu « expérimental », s'imposer comme seule œuvre désormais influente. Tant que, érigées ses magistrales épopées, le grand naturaliste, comme Wagner : « Maintenant, Messieurs, vous avez un art ! » pouvait dire « Les poètes ? oui, ils nous feront de la musique pendant que nous travaillerons !» (1)
(i) Le Roman Expérimental.
— Avec raison, certes ! et sans leurre, si avec un légitime orgueil : car, scientifique en sa nouvelle manière, le roman n'avait en face de lui que la poésie, jolie parfois, et diaphane, et miroitante aux grâces androgynes, — mais anémiée ! des parnassiens, née maladive de la débâcle romantique.
Ce fut, dès la première manifestation de son vouloir poétique, la hantise de M. René Ghil : abolir, dans le vers, tout le conventionnel, tout Tarbitraire, les remplaçant par des principes rigoureusement scientifiques ; donner à la poésie une portée parallèle à celle inhérant au roman de Zola ; et^ lui aussi, après l'œuvre faite : « Maintenant, Messieurs, vous avez un art ! »
M. René Ghil venait de publier la première édition du Traité du Verbe (septembre 1886), où, principe d'une poésie nouvelle, « l'Instrumentation verbale » : sans préciser encore ses théories philosophiques et sociologiques. Ce fut pour la propagation de cette idée que M. Gaston Dubedat, un dilettante et un convaincu, fonda les Ecrits pour FAri, en Janvier 1887. La rédaction était composée en partie des déjà amis intellectuels de René Ghil ; Georges Khnopjff, Btuart Merrill, Mario
Varvara ; et aussi de certains autres, qu'amenait aux Ecrits naissants le sentiment de rinsuffisance de la forme ancienne bien plus que, sincèrement, l'adoption de celle que les novateurs voulaient substituer.
Parmi ceux-ci vint M. Stéphane Mallarmé, à qui son âge, autant que Tincontestable talent de poète parnassien dont il avait fait preuve dans les quelques courtes piécettes précédemment publiées, valut longtemps une auréole de presque maîtrise. Avec lui, MM. Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Vielé- GrifRn : c'est dire combien ces premiers Ecrits furent hétérogènes ! En effet, M. de Régnier s'empressa de déclarer que « semblable en ceci à M. Francis Vielé-GrifHn, — il n'est pas un théoricien ; il juge que le poète doit être un intuitif; il n'a confiaace, pour ce qui est de son art, qu'en son oreille modulatrice et à sa créatrice imagination. »
Naturellement, de sociologie, de philosophie, il ne fut nullement question. Bientôt, M. Mallarmé s'efforça de formuler une vague théorie du « Symbole », — ainsi créant une méthode qui ne pouvait être qu'une exagération du parnassianisme, — et destinée au même échec. Gaston Dubedat et René Ghil comprirent désormais irréalisable, dans ces.
conditions, le but qu'ils s'étaient proposé, — et fatalçmeat entravé le succè^i de la poésio;
nouvelle, tant que lié à celui du Symbolisme. Ils interrompirent donc la publication des Ecrits pour FArt, qui cessèrent de paraître après leur sixième numéro : en juin 1887.
Bien curieuse, malgré tout, et documentaire, cette première série des Ecrits. Là, à ses origines, ce qui fut depuis le mouvement « Symboliste » : une dégénérescence de la récemment formulée théorie d'Instrumentation verbale, — infirme de toute Timpuissance des séculaires et banales conventions , grotesquement replâtrées, et vainement ! Trop contempteurs de la Science et de la Philosophie modernes pour concevoir et œuvrer synthétiquement, MM. Mallarmé, de Régnier, Vielé-Griffln ne devaient suivre leurs collaborateurs dans leur entreprise rénovatrice : et le a Symbolisme » fut, déviant de l'Instrumentisme pour s'opposer à lui, comme depuis l'idéo-réalisme des Rose-Croix s'est opposé au naturalisme, dont il est la parodie ridicule.
Mais à côté des vers jolis et insignifiants des futurs Symbolistes, il est, en cette série des Ecrits pour l'Art, de fort belles pages.
— De M. Georges Khnopff, par exemple, les rares poèmes que jusqu'aujourd'hui il ait consenti à publier : d'une étrange mysticité, mais sincère et naturelle, et toujours charmante
étude d'états d*âme allanguis, — apâlissant l'expression sans anémier l'idée : loin, certes, le mysticisme tout d'artifice, et si comique, de certains...
Cet extrait, du Songe du coeur qui sommeille, si bien disant la très personnelle ma<nière de M. Khnopflf :
Pourquoi ce ciel si vite, encore ces oiseaux En les tristes bouleaux dépouillés et si grêles Des cris, et des cris-cris, et si frêles les prêles Et d*ôtre le héron de si mornes roseaux !
Ce ciel, et cette peur encore d'être seul Encor ces souvenirs comme oiselle qui passe Oh ! si lointainement passe, passe, s'efface... Et disposer en plis de rêve son linceul !
Des cloches, c'est dimanche en la frêle tourelle, Des cloches, et les chants plaintifs, et s'il voulait Ce ciel, comme une mère endormir de son lait Cette douceur d'enfance en prière pour elle I
Les choses, c'était-il si pâle que ces roses Et si vite, ces ciels, et ces légers moulins Etait-ce âmes ainsi, blanches en ces déclins De crépuscules d'âme entre ces arbres roses ?
Les villes, soyez loin, despérés affairés
Et ce tumulte, et ce criard, et dans ces rues
Vagues obsessions de choses disparues
Et ce soudain souffrir ce que vous souffrirez 1
Soyez loin, vous aimer ? ce pâle souffrant De ces mots si touchants d'une telle douceur, Et d'être avec la mort comme auprès d'une sœur, Et cette main plaintive à celui qui la prend 1
M. Mario Varvara, le charmant poète de proses si artistement ciselées, ne donna alors que très peu de pages aux Ecrits : les premiers tableaux d'un Album Parisien, et quelques études toujours intensément vibrantes, et lumineuses, du réfléchi fourmillement de Paris.
Mais, malgré tous ces éléments, Tinfluence de la Revue, en cette série, fut à peu près nulle : leur hétérogénéité créa une équivoque qui nuisit longtemps à la nouvelle école, et que certains adversaires de mauvaise foi cherchent encore à exploiter contre elle. La disparition momentanée des Ecrits et Tépuration de leur rédaction étaient donc absolument nécessaires.
Non, certes, qu'en suspendant la publication des Ecrits pour FArt eussent douté un instant de l'avenir, Gaston Dubedat et René Ghil ! Les arrêter en une fausse direction, ils voulaient cela, rien de plus. Aussi, Tannée suivante, en Juin 1888, un numéro unique venait annoncer comme imminente, la parution régulière et mensuelle. Et, dès celui-là, le programme de désormais était arrêté ;
« Définitivement et ouvertement délivrés de qui n'est pas avec nous, les Ecpit4s pour FArt
sont et seront dogmatiques et militants voués aux poètes du Groupe Philosophique-instrumentiste (1).
Notre programme est uniquement et intégralement le Traité du Verbe de René Ghil (2).
Pour ce programme :
Nous admettons, édifiée en partant des théories transformistes, une Philosophie Evolutive, rigoureusement et le plus nouvellement scientifique. De cette philosophie, nous nous servons, pour des raisons à déterminer poétiquement de la Vie.
C'est là notre <r Méthode ».
Nous admettons, forme nouvelle rationnellement synthétique de toutes les formes d'art, rinstrumentation verbale. Elle est le sens trouvé du langage, qui scientifiquement est musique, ainsi que le démontre Helmotz : et par elle la poésie devient, sonnant en motifs en des œuvres composées, audition instrumentale.
C'est là notre « Manière d'Art ».
(1) Depuis : Eculb Evolutive-Instrumentiste.
(2) Edition de 88, qui, quelques pages en plus précisant les principes Sociologiques, devint en 91, i*édition dernière, au Utre définitif de : En Méthode a l'Œuvre.
Tel programme n'est pas pour la défaite
et la mort des personnalités, mais pour une vie hardie et nouvelle : qui luxurie rationnelle depuis un an, sur les peurs, les pauvretés et les agonies environnantes ».
Quatre mois encore ; puis, en Octobre, et désormais, régulièrement, parurent les Ecrits pour FArt. De l'ancienne rédaction étaient demeurés MM. René Ghil, Georges Khnopfif, Stuart Merrill, Mario Varvara. Ils s'adjoignirent au début trois ou quatre rédacteurs d'une Revue belge morte depuis, mais qui ne devait point suivre longtemps les Ecrits itérant vers le rationalisme et luttant pour lui. De ceux-là, le passage fut éphémère : qu'importait ? d'autres, nombreux, et plus convaincus ! allaient venir.
. Ce furent d'abord, MM. Gaston et Jules Couturat, deux puissants au travail en même temps que vaillants polémistes, et dont le nom est notoire ; Pierre Devoluy, le poète magnifique de Flumen et de Bois ton Sang ; Albert Lantoine, qui venait de publier, très jeune encore, ses Pierres d'Iris, et qu'une heureuse évolution de son talent amenait à l'école Evolutive ; Eugène Thebault, le complexe évocateur des Analogies. — Puis, quelques mois plus tard, M. Danton Maysonnier, qui a publié le premier des trois
volumes de la Lutte Meilleure ; M. Edmond Gros, un tout jeune, que les Ecrits devaient perdre l'année suivante, au prime essor d'un incontestable talent ; M. Jean Philibert et M. Paul Redonnel. Ce dernier resta aux Ecrits jusqu'à ce que lui-même fondât le périodique Ghimèrey « revue indépendante et d'insolence littéraire », dont il a voulu faire un terrain neutre, et qu'il dirige encore fort habilement, bien qu'avec un trop extrême éclectisme.
De Janvier 1891, les Ecrits vont de seize à soixante pages. Là une conséquence de ce principe de l'Ecole Evolutive : opposer aux exhumations de fonds de tiroir des Décadents et Symbolistes, des œuvres d'idée synthétique, études du développement d'un phénomène social ou psychologique. Des fragments de tels livres ne peuvent que, très longs, être intéressants.
En même temps la revue commence contre les Mystiques et Idéalistes, décadents de la veille, une polémique continue. De nombreux adeptes — une trentaine — viennent adhérer en 91 ; mais tous ne se montrent pas également intransigeants avec les charlatans du Symbolisme, et la plus grande partie doit bientôt en être éliminée. Et, en dernier lieu, s'arrête ainsi qu'il suit, la rédaction ;
Marcel Batilliat, Gaston et Jules Couturat,
Emmanuel Delbousquet, Pierre Devoluy, Octave Gary de Paviès, René Ghil, Georges Khnopff, Albert Lantoine, Hugues Lapaire, V. Em. C. Lombard!, D. Maysonnier, Maurice Nouhaud, Jean Philibert, Eugène ThebauJt, Emile Du Tiers, Mario Varvara^ Franck Vinceùt.
Cette rédaction ainsi définitive (demeurant ouverte pourtant à toute sincère adhésion de talent] est aussi homogène, désormais.
D'autres périodiques entreprennent alors avec les Ecrits ou parallèlement à eux la lutte contre Tesprit de réaction : la Revue Indépendante, sous la direction de M. George Bonnamour ; l'Art Social, de M. Gabriel de la Salle, le vigoureux poète des Révoltes ; en province, les Essais de Jeunes, que fonde courageusement à Toulouse, avec le programme des Ecrits, M. Emmanuel Delbousquet : y collaborent, MM. Gabriel Ducos, M. Magre, Marc Laffargue, etc..
Avec une telle élite, passionnée, solidaire, la victoire n*est plus douteuse. Le programme des Ecrits est réalisé : TEcole Evolutive, groupe positiviste et scientificiste de poésie rationnelle, est, pour un proche avenir, triomphante (1). Disons que ces vraiment Jeunes,
(1) Nous trouverions incorrect, citer ici de quels noms vraiment dignement consacrés, souvent nous vinrent
laborieux et respectueux de tout travail probe et probant, n'admettent nullement, comme Tafifectèrent les morts ou mourants Symbolistes de toutes nuances, la contemption des œuvres antérieures. Ils savent reconnaître la maîtrise de tous ceux qui ont œuvré puissamment, et ainsi activé révolution humaine. Ils ont bon courage et foi dans l'avenir, car ils savent que cet avenir ne sera ni à la routine et ses cultes, ni aux écarts d'imagination plus ou moins incohérents et inutiles, — mais au travail et à la Science.
sympathies. — Quant à Textension de la Méthode évolu« tive-instrumentiste, les préoccupations de la Presse parisienne, provinciale et étrangère, qu'elle comprenne ou non, traduites en mentions quasi quotidiennes, sont là pour la prouver.
EMMANUEL DELBOUSQUET