‹ L'idée fixeChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

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Dans une séparation, ce n'est pas ceux qui partent qu'il faut plaindre le plus : le voyage est fertile en distractions ; chaque jour on se crée une patrie nouvelle sons un ciel nouveau , et cette variété de sensations adoucit malgré nous l'amertume

clu souvenir que nous emportons. Pour

ceux qui restent il n'est que des regrets ; c'est le vide de la mort avec le sentiment d'une douleur que rien ne console. L'heure qui nous appelait aux plus doux entretiens, sonne et s'écoule indifférente comme toutes les autres ; les lieux qu'on aimait à parcourir, ne sont plus qu'une triste solitude; l'air qu'on y respirait avec ivresse , nous accable : on redemande partout celle qui rendait ces lieux si beaux, cet air si léger; on la cherche dans les bois , au bord des eaux ; on s'asseoit sur les bancs où l'on s'était reposé avec elle ; on cueille les fleurs qui lui plaisaient ; mais elle n'est plus là , et on pleure.

Tel était Léopold depuis le départ de

Noëma. Une seule pensée dominait au milieu de ses rêveries : quelle prière devait donc lui adresser Noëma? Elle avait dû arriver le lendemain de son départ à Mortagne : comment n'avait -elle pas encore écrit? Après huit jours d'attente, de crainte , d'impatience , il reçoit enfin une lettre ; il a reconnu l'écriture , il la presse avec transport sur ses lèvres ; mais quand il se dispose à l'ouvrir, il aperçoit le timbre de Genève.... Il ne peut en croire ses yeux; son esprit se perd en mille conjectures, il redoute à la fois tous les malheurs. Il brise en tremblant le cachet ; à peine a-t-il retrouvé dans la date le nom de Genève, qu'il frémit de tous ses membres ; une sueur froide découle de son front , ses genoux

fléchissent; il tombe sur un fauteuil, immobile et pâle ; ses doigts , agités d'un mouvement nerveux , froissent avec violence le papier qu'il tremble d'interroger. Il faut pourtant éclaircir ce mystère. 11 lit :

« Je suis bien malheureuse, car je vous ai trompé ; mais il est des sacrifices qu'une ame tendre s'impose et qu'une arae généreuse pardonne. Ecoutez-moi, mon ami :

je croyais n'aimer en vous qu'un frère , et je me livrais sans crainte au bonheur de vous voir tous les jours ; votre duel m'a révélé plus que je ne voulais savoir, et j'ai appris sur le banc des lilas à me défier de ma raison. Mes émotions, mon trouble n'ont point échappé à M. de Lisval ; la vue

de votre portrait, qu'il a surpris entre mes mains, a achevé d'irriter sa jalousie : il m"a crue coupable , il m'a accablée de reproches. Je n'en ai pas été humiliée , parce que vous en étiez la cause ; mais ils m'ont convaincue que la vie serait impossible pour moi avec le sentiment d'une faute. J'ai donc accepté l'exil qu'on m'imposait; j'ai fait plus, j'ai voulu partir pour l'Italie. « Une autre vous dirait peut-être qu'elle n'a fait qu'obéir aux ordres de son mari : je mentirais, et c'est déjà trop que d'avoir été réduite à vous abuser une fois. C'est bien moi, oui, moi-même qui ai désiré ce long voyage. Je n'ai pas eu le courage de vous mettre dans ma confidence avant mon départ : je redoutais votre amour, et

malgré moi je me suis abaissée à la ruse. Vous seul pouvez comprendre ce qu'il a du m'en coûter ; mais mon repos , mon honneur , mon attachement pour vous m'eu faisaient une loi : oui , pour conserver le droit de vous revoir librement et sans remords, j'ai engagé ma parole que, pendant toute notre absence, vous ne paraîtriez pas une seule fois devant nous; et ce serment que j'ai fait, c'est sur vous que je compte pour le tenir. Telle est ma confiance en ce noble cœur que je désole, que je ne crains pas d'invoquer son appui contre lui-même. Je ne m'adresse plus seulement à celui qui me chérit : c'est à l'homme d'honneur qui tient dans ses mains la destinée d'une femme.

« Vous pouvez me perdre pour jamais, ou retrouver encore ces heures fortunées qui remplissaient nos jours. Léopold, mon ami, votre choix ne peut être douteux; attendez , donnez-moi le temps de calmer une jalousie , hélas ! trop légitime ; et de retour à Olrive , pure de soupçons , mais toujours digne de moi, je consacrerai mon cœur à vous consoler du chagrin passager que je vous cause. Pour vous aider à le supporter, songez dès à présent que tous vos regrets sont au moins partagés , que toutes vos larmes tombent dans mon cœur, et n'oubliez pas que votre malheureuse amie a placé sa tendresse , son avenir, sa réputation sous la sauve-garde de votre honneur. « Noema. w

Georges, étonné de ne pas voir descendre son maître, monte dans sa chambre : o surprise! 6 douleur! il le voit étendti par terre, sans mouvement. Il se jette à genoux, met la main sur son cœur, et, certain qu'il respire encore, il lui prodigue les plus prompts secours. Léopold ouvre les yeux ; mais il ne reconnaît pas son vieux domestique ; ses lèvres , agitées d'un mouvement convulsif , murmurent des mots sans suite , à travers lesquels on distingue : Noëma.... Italie.... Jamais.... Il se lève, il se précipite sur ses armes; mais Georges les dérobe à sa main ; il veut sor^ tir, Georges lui ferme le passage, et, mal>gré sa fureur, le force à chercher sur son lit quelque repos. Vain espoir ! Pendant

cjiiaraMte-huit heures le plus atïVeux clé- Irre égara sa raison ; enfin le troisième jour, devenu plus calme, il reconnut Georges au chevet de son lit. « Ah ! c'est « toi, Georges, lui dit-il ; que fais-tu là o près de moi ? — Mon bon maître , j'at- « tendais votre réveil. -^ Il est donc bien « tard ? — Deux heures vont sonner. — « Deux heures!.... Donne-moi mes habits;

«elle m'attend. Allons Mais tu restes

« immobile , tu pleures ! Quel malheur «viens-tu m'annoncer ? Crois-tu qu'elle a ne m'aime plus ? qu'elle ne mettra pas «une fleur d'héliotrope à sa ceinture?.... « \h î tu as raison ; c'est une ingrate, une « parjure ; elle m'a trompé , elle est par- «tie!.... Va, vole sur ses pas 5 dis -lui

« Mais non , elle se rirait de ta prière et de « mes souffrances.... Ah! mon pauvre ami, « je suis bien malheureux ! »

Il se leva , il courut au château ; il demandait Noëma ; il parcourait les jardins, se promenait sur le canal , allait se reposer sur le banc des lilas ; quelquefois , abusé par son imagination , il croyait la voir, lui parler; il prodiguait à une vaine image des sermens, des reproches, des caresses ; et le soir, pour ne point se séparer tOut-à-fait des lieux qu'il chérissait, il rassembla, comme un enfant, mille souvenirs qu'il emporta dans sa demeure :

c'étaient des cailloux de la fontaine où elle venait rêver, c'était un débris du banc qui la recevait , c'était une branche

des arbustes dont elle aimait le parfum.

Il lisait, il méditait sans cesse la lettre qui causait son désespoir ; son ame , tour à tour exaltée par tant d'amour et vaincue par tant de courage, n'avait la force de supporter ni la joie de se sentir aimé, ni la douleur de se voir abandonné ; sa tête enfantait mille projets qui venaient tous échouer contre ces mots : a Votre « malheureuse amie a placé sa tendresse, « son avenir, sa réputation sous la sauve- « garde de votre honneur. »

Et il trahirait cette sainte confiance ! il dévouerait tant de vertu au malheur et au mépris! Non , non. Mais comme, dans les crises solennelles de la vie , il arrive presque toujours que l'homme trop faible

Qii trop ami de lui-même pour s'imposer un entier sacrifice , capitule avec le malheur, Léopold, trop affligé de l'absence de Noëma pour se condamner à ne plus la voir, trop généreux en même temps pour violer la parole qu'elle avait donnée en son nom, chercha à concilier les engagemens de l'honneur avec les exigence»

de l'amour. « Ne puis-je la voir, se dit-il, « en restant moi-même invisible àses yeux?» Il se trouvera du moins dans les mêmes lieux , sous le même ciel , sans cesser d'être

fidèle au serment qui l'enchaîne Cette

idée lui sourit ; et, plein de cette confianceque donne l'habitude de l'honneur, il demande des chevaux , et s'élance sur la roule d'Italie.

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