‹ L'idée fixeChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

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Chaque pas qu'il faisait lui rappelait que , quelques années plus tût , il avait parcouru le même chemin sous d'autres auspices : alors la gloire lui souriait clans les camps , le bonheur attendait son retour. Aujourd'hui, que va-t-il chercher?

quelles sont ses espérances? 11 poursuit en insensé une femme qui est à un autre, qui lui a interdit sa présence ! N'importe, cette femme est toute sa vie. Mais où la trouver? 11 en parle à tout le monde; il dépeint sa personne, son mari, sa voiture; il veut que tous les postillons se les rappellent , il se fâche contre ceux qui n'en ont aucun souvenir, il prodigue l'argent à ceux qui fournissent à sa curiosité la plus légère indication. Arrivé à Genève, à l'hôtel des Balances , il apprend qu'après avoir passé vingt-quatre heures dans cette ville, monsieur et madame de Lisval ont continué leur route par les bords du lac. « Comment se portait madame de Lisval? » denianda-t-il à l'hôtesse. —Elle paraissait

« bien fatiguée. — Était-elle triste ? — Mais « un peu: lorsque j'entrai le matin dans sa « chambre, je surpris quelques larmes clans « ses yeux. » Il sourit , remercia l'hôtesse avec transport , et repartit sur les traces des voyageurs.

Les lieux que nous parcourons font sur nous des impressions diverses , selon la situation où se trouve notre ame. Ces rives du lac de Genève, si belles, si riches, si pittoresques ; ces routes charmantes , ou plutôt ces longues allées d'un jardin orné de fleurs et de fruits ; ces jolies villes, rafraîchies par d'élégantes fontaines ; ces eaux du lac, si profondément transparentes ; l'aspect du Mont-Blanc, dont la cime se cache si majestueusement dans les nua-

ges; Copet avec ses souvenirs, Nion avec ses coteaux délicieux, Lauzanne avec son temple de marbre, Vevay, si frais et si vert; Clarens, si beau du premier baiser de Julie ; le château de Ghillon , entouré de traditions amoureuses ; l'amphithéâtre de Villeneuve, si brillant au lever du soleil; ces rochers , ces torrens , ces cascades , ces chants du pâtre qui font pleurer la patrie absente , rien n'arrêtait les regards de Léopold, rien ne captivait son cœur. Il passait avec indifférence devant ce magnifique tableau, appelant, implorant toujours celle dont la présence pouvait seule animer pour lui ces merveilles. Ah ! si Koëma eût été là , avec quel enthousiasme il eût admiré les sites que Jean-Jacques a

dotés de tant de trésors d'amour et de génie ! avec quelle religion il eût fait un pèlerinage à Meillerie ! qu'il eût été vrai en répétant ces mots sublimes : « La roche « est escarpée, l'eau est profonde, et je suis (( au désespoir!» jMais seul , toujours seul, la Suisse ne lui parut qu'un désert.

Cependant on lui dit à Bex que monsieur et madame deLisval étaient allés, avant leur départ, visiter les salines. H y court; il veut voir ce qu'elle a vu , il veut fouler le gazon que ses pieds ont touché. Rien de plus déhcieux que la vallée où sont situées les saUnes de Bex : des ruisseaux , des fontaines arrosent la prairie , bordée d'un côté par de hautes forêts où bondit le chamois, de l'autre par des rochers arides couronnés

<le glace. Le temps était superbe, le soleil dans tout son éclat, la verdure dans toute sa fraîcheur; Léopold soupira, et, regardant au bout du vallon un chalet solitaire, il s'écria à son tour : « Oh ! oui, c'est bien « dommage! »

Il poursuivit sa route par Saint-Maurice, où le lit du Rhône , étroit et profond , est incessamment troublé par des torrens qui précipitent son cours; il gravit le Saint- Bernard , si noblement célébré de nos jours par un ange de grâce et de poésie, et mit le pied sur le sol de l'Italie avec autant d'émotion que les compagnons de Bonaparte, lorsque jeunes ils préludaient à la gloire par la conquête de ce beau pays.

Léopold était à Milan depuis vingtquatre heures, parcourant les rues comme un insensé , frappant à la porte de tous les hôtels, visitant toutes les promenades, tous les monumens publics, dans l'espoir de rencontrer Noèma, et se désespérant de ne l'apercevoir nulle part , lorsqu'il vit la foule assiéger à grands flots les avenues du théâtre de la Scala. Il suivit le torrent et prit place au parterre , seule partie du théâtre ouverte aux étrangers, car les loges appartiennent aux grandes familles du pays dont elles portent même les couleurs dans les draperies qui les décorent. Un officier italien qui avait servi dans l'armée de Naples avec Léopold , le reconnaît , va le chercher et l'amène dans

une de ces loges que leur profondeur et leurs rideaux permettent d'éclairer à yo* lonté , et où Ton peut jouir à la fois du spectacle et de l'incognito. On donnait Tancredij ce premier rayon d'une gloire qui devait un jour répandre sur tous les théâtres de l'Europe tant d'harmonie , d'éclat et de plaisir. Le vice-roi était attendu ; des applaudissemens l'accueillirent à son arrivée ; on l'aimait pour son courage , sa loyauté, son esprit de justice; la vicereine l'accompagnait : cette princesse, aussi bonne que belle , était adorée à Milan.

I.e spectacle commença; le grand air, O Patrial excita un enthousiasme général. Léopold , moins occupé de ce qui se

passait sur le théâtre que des personnes qui étaient dans la salle, cherchait, à la faveur du mouvement d'admiration qui transporta tous les spectateurs , s'il n'apercevrait pas Noëma.... C'est bien elle ! Il ne se trompe pas.... Voilà bien ces traits si mobiles et si gracieux ! Mais comme elle est changée! et que cet air de souffrance ajoute à la joie de Léopold!... Protégé par les rideaux de sa loge , il s'enivre du bonheur de contempler celle dont il tremble d'être vu. Cependant, tel est l'empire de l'attraction sur deux cœurs animés du même feu, que dans un moment où madame de Lisval , seule sur le devant de la loge, regardait de son côté, il ne put résister à l'imprudent orgueil de

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se montrer. Aussitôt il vit pâlir le front de Noëma et son visage se décomposer. Accablée à la fois de surprise , de plaisir et de terreur , elle sentit que ses forces allaient l'abandonner; elle rassembla tout son courage pour ne point succomber à son émotion ; mais , convaincue que tous ses efforts étaient inutiles , elle dit à son mari : « Je ne me sens pas bien , m se leva et se retira. Léopold s'était élancé hors de sa loge pour voler auprès d'elle.... Puissance de l'honneur! toi seule l'arrêtas au milieu de ce transport; sans toi, il réclamait le droit de donner le bras à Noëma; il paraissait aux yeux de M. de Lisval , il compromettait celle qui avait répondu de lui, il la perdait pour toujours!... Il eut la

force de dévorer son impatience , et caché dans la foule, invisible et frémissant de rage, il suivit de loin les pas chancelans de Noëma, qui promenait autour d'elle un regard plein d'inquiétude et d'effroi. Mais, à peine fut-elle dans sa voiture , qu'il se précipita sur ses traces et courut jusqu'à l'hôtel où elle logait. Quand les portes se fermèrent, il sentit de nouveau l'intervalle immense qui le séparait d'elle; cependant il l'avait revue , il savait où elle demeurait , elle ne pourra plus faire un pas en Italie sans qu'il ne soit à portée de la suivre! D'ailleurs, malgré la frayeur que lui a causée son apparition , elle aura été touchée de cette preuve d'amour , elle lui aura su gré de sa réserve, elle revien-

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dra au théâtre, puisque c'est là seulement qu'ils peuvent se revoir sans danger!.... Cet espoir adoucit l'amertume de ses regrets : il attend le lendemain avec une impatience mêlée de quelque joie.

Dès que les portes de la Scala s'ouvrirent, il alla s'installer dans la même loge que la veille; mais en vain ses yeux se fixèrent sur la même place, en vain ils parcoururent toutes les loges, comptèrent tous les spectateurs. Le théâtre était désert, Noëma n'y était pas! « La scène d'hier, se dit-il, « l'aura sans doute rendue malade; ce « motif seul a pu la retenir chez elle ; elle « n'aurait pas volontairement perdu cette occasion d'adoucir les rigueurs de mon « exil ! » 11 sort et va lui-même à son hôtel

demaiuler de ses nouvelles. — « Madame « de Lisval! r.épond l'hôtesse , elle est par- « tie ce matin. — Partie ! — Oui, Monsieur, « elle s'est trouvée mal hier en revenant « du spectacle ; mais ce matin elle a voulu « quitter Milan; c'est elle-même qui a « commandé les chevaux. — Savez - vous « quelle route elle a suivie ? — La route « de Rome. »

« Partie! Elle est partie, répéta Léo- « pold avec fureur quand il fut seul, et « sans avoir voulu me revoir! Je n'en puis « plus douter, on me joue, on me sacrifie. «Cette jalousie, ces craintes, cette vertu « ne sont qu'une comédie; ce voyage, un «abandon; ce serment, un piège.... Ah!

a lu te ris d'iui cœur que tu as déchiré!

« Tu me méprises assez pour douter de « mon honneur ! Eh bien ! tu verras si je « sais me venger. » Son départ suivit de près cette menace. Il traversa Parme , Modène, Florence, sans entendre parler de madame de Lisval , et, désolé d'avoir perdu ou devancé sa trace , il résolut de l'attendre a Rome.

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