‹ L'idée fixeChapitre 9 sur 16 · DE MADAME DE LISVAL · texte numérisé non relu

DE MADAME DE LISVAL

« Quelle imprudence ! Pourquoi m'écrire , quand je vous l'ai tant défendu ? On venait de me saigner quand j'ai reçu votre lettre; mon bras s'est rouvert. Que je suis affligée de votre exaltation ! Je suis à la fois ce que vous aimez et ce que vous haïssez. Ah ! ne parlez pas de mourir ; ce mot est affreux dans votre bouche. Quelle reconnaissance ne doit-elle pas avoir pour

vous, cette femme que vous aurez laissée pure, elle qui serait aussi coupable en ne vous chérissant pas, qu'elle aurait pu l'être en vous laissant voir tout l'empire que vous avez sur elle ! Mais j'imaginais que celui qui a fait son dieu de l'honneur, comprendrait que ma conduite envers lui était d'une ame au-dessus du vulgaire.

« Croyez -vous être plus heureux en quittant une vie que je passe à vous aimer? Si j'avais humilié votre cœur dans son affection , je concevrais peut-être, votre désespoir ; mais chéri , honoré comme vous l'êtes , vous devenez coupable avec de telles pensées. Vous ne trouvez donc pas que je mérite vos chagrins ? Est-ce que je ne les ai pas aussi ?

Croyez -vous les adoucir par une séparation volontaire? Pensez mieux à moi dans ces grands accès de tristesse. Que deviendrais-je si je ne vous avais plus pour m'aider à supporter les ennuis de la vie? Vous m'êtes si nécessaire, que vous devez aimer l'existence. Oui, puisque vous me la consacrez, je veux vous rendre à vous-même, ranimer ce courage abattu , consoler ce cœur si généreux , si spirituel , si dévoué. Secondez -moi , mon ami : je vous plaindrai si bien que vous ne serez plus malheureux.

« Si , malgré mes prières , vous souffrez encore , c'est à moi de mourir. Quoi ! je ne puis jouir en paix de ce bonheur que j'ai tant rêvé! Vous m'aimez , et je pleure î

Ah ! je ne suis plus de ce monde : je n'y sais pas vivre, puisqu'il rend coupable tout ce que je croyais bien. Pourquoi suis -je si jeune? On envie la jeunesse, elle n'a que des chagrins : à quoi sert de vouloir être aimable, puisqu'il est défendu d'aimer et d'être aimée ?

« Mon Dieu , que vous me faites pleurer! Je ne veux plus vous voir Oubliezmoi ! »

Ce mélange de vertu , d'amour et de tristesse produisit son effet accoutumé sur l'ame ardente mais généreuse de Léopold. D'abord , comme s'il y eût eu du sacrilège à troubler tant de pureté, il se repentait d'avoir offensé Noëma par l'expression trop vraie de ses désirs. 11 attendait avec impatience le moment de la revoir, pour retrouver en elle ce sourire qui absout, et cette bonté qui pardonne; mais lorsqu'au bout de huit jours, il la revit pâle et plus belle, ses scrupules s'évanouirent : il ne se livra qu'au bonheur d'adorer tant de charmes et de jouir des souffrances dont il avait le secret. Avec quel plaisir il lui donnait le bras pendant sa convalescence! comme il aimait à sou-

tenir ses pas à travers les routes fleuries du parc , ou à la conduire dans une barque sur l'étang du château ! comme leurs cœurs s'exhalaient alors en douces confidences ! que de feu , de transports dans Léopold ! quelle céleste mélancolie dans Noéma ! Un soir qu'ils se promenaient ensemble , le ciel était paré d'étoiles , l'air embaumé du parfum des fleurs , les eaux argentées par les rayons de la iune : il l'entendit murmurer d'une voix émue :

« Ah ! que c'est dommage ! » et tout

son cœur tressaillit.

Cependant les terreurs et le dépérissement de Noèma éveillèrent la sollicitude de M. de Lisval. Sans faire d'éclat, il crut prudent d'arracher sa femme aux dangers

qui renvironnaient. Il lui proposa de venir avec lui visiter sa terre de Mortagne : « Le changement d'air, les beaux jours, « lui dit-il , achèveront de rétablir votre « santé. » Noéma accepta cette proposition avec une sorte d'empressement. Depuis qu'elle se sentait sous le poids d'une jalouse surveillance, et sous l'ascendant d'un amour qu'elle ne pouvait plus dompter, ses jours, ses nuits étaient sans repos : du moins, en s'éloignant pour quelques mois , l'absence rassurera son mari , calmera Léopold, et la sauvera elle-même de

sa propre faiblesse Tel était le rêve

qu'elle se plaisait à former ; mais comment apprendre à Léopold ce départ ?

comment s'exposer à ses reproches, à sa

fureur? comment paraître ingrate à ses yeux? L'amour est si injuste î Croyant toujours que les femmes peuvent faire prévaloir leur volonté , il les accuse quand elles ne sont qu'à plaindre. N'importe : dût-elle en mourir, elle aime mieux s'exiler pure, que de se survivre coupable près de celui qu'elle chérit.

Dès que Léopold fut instruit de ce projet, il osa pour la première fois, dans sa colère, rappeler à Noëma tous les sacrifices qu'il avait faits pour elle ; il lui reprocha la folie de Marida , la mort de Séhme , son propre avenir détruit par sa démission : « Que n'ai -je écouté ma ven- « geance, ajouta-t-il, lorsqu'à mon retour « je vous ai rencontrée au tombeau de ma

« sœur! La mort est immobile Vous ne

« m'auriez pas quitté. — Léopold , répon- « dit Noëma avec cet accent qui apaise les « orages du cœur, vous êtes injuste, hélas! « et je ne suis pas ingrate. Ces sacrifices « que vous me reprochez , croyez - vous « que ce n'est pas les expier que de m'é- « loigner de vous ? Mais il le faut , on

«l'exige Pauvre ami! ne pleurez pas;

« nous nous reverrons. » Et c'est les larmes aux yeux, qu'elle conjurait Léopold de ne pas verser des pleurs.

Ces entretiens remplis de tendresse et d'amertume, d'espérances et de regrets, se renouvelaient toutes les fois qu'ils se trouvaient seuls ensemble; la présence de M. de Lisval leur enviait souvent cette triste

consolation. Cependant, avant de partir, il voulut faire quelques visites dans les environs; cette absence devait durer trois jours. Le lendemain de son départ, Léopold vint faire une visite au château.

Noëraa se promenait au bord de l'étang, et ne fut pas surprise de le voir; elle était déjà avec lui : sa présence ne fit qu'achever sa pensée. Il l'engage à monter dans cette barque où tant de fois il l'avait déjà guidée ; et là , tandis qu'il laisse errer au gré des vents les rames et le gouvernail , il redit à celle qui doit partir les adieux les plus passionnés. Tout-à-coup, au milieu du jour , le soleil se couvre d'un voile ; une teinte vaporeuse et bleuâtre s'étend sur toute la nature ; les eaux, les arbres,

les gazons, tout se décolore; un vaste silence règne dans la canapagne ; les oiseaux suspendent leurs chants ; les génisses , frappées de stupeur, restent immobiles dans la prairie ; l'air se rafraîchit , et , comme le soir, les fleurs répandent une odeur plus parfumée. Ce n'est pas le jour, ce n'est pas la nuit; et cette pâle clarté, semblable aux lueurs mystérieuses qui s'échappent d'une lampe d'albâtre, invite le cœur aux plus douces rêveries.

Ijéopold et Noëraa avaient mis pied à terre pour mieux observer tous les symptômes de l'éclipsé ; et , après avoir parcouru les jardins, ils étaient venus s'asseoir dans le bois , sur un banc ombragé de lilas en fleurs. Là, comme si ce phéno-

mène avait réveillé dans leurs âmes ces superstitions inséparables de l'amour , ils se regardaient tous deux en silence, et semblaient se confier avec effroi un sinistre présage. « Oui , dit Léopold , le ciel « unit son deuil à nos regrets ; regardez « ce soleil pâle , il nous avertit des mal- « hem's qui nous menacent. Lorsque je <( partis pour l'armée de Naples , l'idée de « vous revoir, de vous mériter, de vous « donner mon nom , rendait pour moi a l'absence plus légère ; j'acceptai avec « joie un exil qui devait me rapprocher « de vous pour toujours. Mais aujourd'hui « que la fortune a trahi tous mes vœux , rc vos regards, vos accens, vos larmes, sont « les seuls trésors qui m'attachent à la vie : II. 8

u que nie restera-t-il si vous me les ravis- « sez ? — Je reviendrai , dit Noëma. — Ah ! « qui m'en répondra ? Un douloureux « pressentiment me dit que cette absence tf sera éternelle, que notre avenir se rem- « plira de larmes. Noëma, rassurez -moi; c( dites-moi que mes terreurs sont vaines, rt que vous m'aimerez toujours , que je « serai sans cesse présent à votre souvenir, « comme vous serez toujours le charme « de ma pensée. — Pouvez-vous en douter? « Penser aux absens, c'est aimer de loin. » Et elle rougissait , et Léopold couvrait sa main de baisers et de pleurs. « AUons- « nous-en , dit-elle d'une voix tremblante. « — Déjà! et sans t'avoir dit combien ton « exil déchire mon coeur , sans que tu

« m'aies promis de ces lettres avec les- « quelles il n'y a plus d'absence , sans que « tu m'aies donné le baiser d'adieu ! — « Léopold ! » Et en prononçant ce nom , un sentiment de dignité avait passé dans tous ses traits. Mais Léopold n'est plus maître de ses transports : il se jette aux genoux de Noéma , qui se débat et qui fuit ; il la retient avec violence , il la presse

dans ses bras, toute pâle d'effroi Au

même instant des voix se font entendre à l'entrée du bois : on cherchait, on appelait madame de Lisval pour la prévenir du retour de son mari. Libre de dangers, mais non de crainte , elle regagne le château ; Léopold la suit, les yeux attachés vers la terre.

A la vue de M. de Lisval, elle s'efforça de composer son visage ; cependant elle était trop naturelle pour que, malgré ses efforts , son mari ne devinât point l'agitation de son ame. « Vous ne m'attendiez « pas sitôt, lui dit-il ; c'est une surprise « que j'ai voulu vous ménager : il m'en « coûterait trop de rester long-temps loin « de vous. « Ces mots, dont le ton marquait le véritable sens , firent rougir Noè'ma, et blessèrent Léopold. Il sut se contraindre, et après quelques politesses d'usage, faites et reçues avec la même froideur, il se retira.

M. de Lisval fut sombre et silencieux pendant le reste de la journée. Le lendemain, il entra de très bonne heure dans la

chambre de Noëma pour l'inviter à presser ses préparatifs de voyage. « Je m'en « occupais, lui dit-elîe. — En effet , ces pa- «piers brûlés attestent votre prévoyance. « Allons, continuez l'examen de votre se-

« crétaire , comme si je n'étais pas là

«Mais quelle est cette boite? — C'est

« — ^Voyons. — Mais.... — Donnez.... O ciel! « le portrait de M. Montalais! — Il est vrai. « — Mes soupçons étaient donc fondés!

« Monsieur !.... — Non , non , madame , ne « cherchez pas à vous défendre ; tout vous « accuse : à Paris votre évanouissement , «hier votre trouble, aujourd'hui ce por- « trait. Voilà donc cet ange de vertu dont «t son père au lit de mort m'avait confié le « bonheur ! Elle fait des sermens , et c'est

« pour les trahir ; elle accepte ma main à a la face des autels, et c'est pour me trom- « per ! Cependant, quels sont mes torts à (c vos yeux ? J'ai des cheveux blancs ; mais «jamais ai-je éloigné de vous les plaisirs « de votre âge? ai-je enchaîné votre liberté? « Plein de confiance dans les leçons de votre « mère , ai-je douté de votre candeur, de « votre bonne foi ? malheureuse ! Et vous « avez menti à votre mère , à votre époux « et à l'honneur. — Si j'étais coupable, je « vous l'avouerais , heureuse de n'avoir « point à survivre à de pareils reproches ; a mais je suis innocente , et si quelques « larmes s'échappent de mes yeux , c'est « que je souffre à la fois de vos chagrins «■ et de vos soupçons. Vous connaissez ma

a vie ; vous savez que ma niere me desti- « nait en secret à M. Montalais : le bruit de ce sa mort vint détruire ce projet. A cette « époque , je fis une visite au vieux Geora ges ; j'aperçus au chevet de son lit le « portrait de son maitrc ; je le lui deman- « dai, il me le donna. Depuis, j'ai juré de « vivre fidèle à l'époux que mon père m'a-

« vait choisi je n'ai point manqué à ce

«serment. M. Montalais est revenu; sa « présence m'a fait oublier son portrait , « et j'attachais si peu de mystère à ce sou- « venir, que je n'ai pas même eu la pensée « de le dérober à vos yeux quand vous êtes '< entré. — Mais pourquoi rechercher sans « cesse sa présence? pourquoi rougir à son a nom? — Mais vous-même ne l'avez-vou'--

« pas attiré au château? Ne l'avez-vous pas

a engagé à nous suivre à Paris? Pouvais-je

« l'éviter quand vous le rameniez sans

a cesse? Pouvais-je éloigner celui qui vous

« avait sauvé la vie ? Écoutez-moi : le men-

« songe n'a jamais souillé mes lèvres, et je

« vous tromperais si je vous disais que mes

« premiers sentimens pour M. Montalais

«sont entièrement effacés. Non; mais,

« toujours soumise à mes devoirs , cette

« première affection n'a altéré en rien ni

« mon respect pour votre nom, ni ma re-

« connaissance pour vos bontés. C'est ce

« même amour de mes devoirs qui m'a fait

<c accueillir avec empressement la propo-

« sition de vous suivre à ^lortagne. Oui ,

« emmenez-moi : l'air d'Olrive n'est peut-

« être pas sans dangers ; mais votre terre « est trop près de ces lieux. Je veux ache- « ver de vous convaincre, de vous tran- « quilliser ; mettons donc un plus grand « intervalle entre nous et lui. — Que vou- « lez-vous dire ? — Partons pour l'Italie. — «Et qui l'empêchera de nous rejoindre?

u — Moi. — Et comment? — Gardez -moi « seulement le secret de ce nouveau voyage, « et je réponds de tout. » Désarmé par cette candeur, M. de Lisval , qui voyait déjà les Alpes entre sa femme et Léopold , tendit affectueusement la main à Noèma, et lui demanda pardon de son emportement.

C'était une grande résolution pour Noèma ; mais au danger plein de douceur qu'elle avait couru la veille dans le jardin,

elle avait compris qu'elle ne pourrait plus résister à un amour qu'elle partageait.

C'était en même temps une grande responsabilité d'avoir promis à son mari que celui dont il redoutait la présence ne les suivrait pas en Italie ; mais elle savait que l'honneur était tout-puissant sur Léopold, et elle se sentait trop aimée pour craindre un refus. Cepeadant il fallait tromper celui qui allait la pleurer; de tous les regrets que lui causait son départ , celui-là n'était pas le moins pénible. Après tout, le caraC" tère de Léopold rendait cette précaution indispensable : s'il apprenait qu'elle dût quitter la France , s'il perdait l'espoir de la revoir bientôt, il ne voudrait point la laisser partir; il s'attacherait à ses pas, il

achèverait d'irriter M. de Lisval , et cette imprudence rendrait éternelle une séparation passagère. Cette crainte seule la soutint dans sa résolution lorsque Léopold vint lui faire ses adieux : vingt fois, en voyant ses larmes , en écoutant les fausses espérances dont il aimait à se flatter, son secret fut sur le point de lui échapper. «. M'écrirez -vous du moins? lui

« dit-il. — Oui, je vous écrirai j'ai be-

« soin de vous écrire; mais jurez-moi, sur u l'honneur, jurez-moi d'obéir à ma prière. « — Qui? moi? parlez : qu'ordonnez-vous? « — ]VIa première lettre vous l'apprendra. « — Je l'attends déjà avec impatience ; je la= « recevrai avec bonheur. » Ce mot fit mal à Noéma. Elle tendit la main à Léopold^

et s'arracha en pleurant à une scène qui remplissait son ame de chagrin.

Une heure après elle était en voiture.

Page 1