‹ L'idée fixeChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Cette cité qui était autrefois le séjour des dieux, le tribunal des rois et le bazar des dépouilles du monde , avait subi les lois du teraps et les caprices de la conquête; on ne lui avait laissé que le privilège de donner son nom pour titre au fils

du vainqueur, et un préfet de l'empii-e français avait remplacé Jupiter au Capitole et le Pape au Vatican. Mais Rome, comme aujourd'hui, était belle de tous les souvenirs de la gloire et de toutes les solennités de la mort. C'est là que comparaît en ruines la majesté des temps antiques j c'est dans ce vaste mausolée que le voyageur va interroger l'histoire de ce peupleroi dont les vertus furent si long-temps les lois de l'Univers.

Léopold, selon l'usage , avait pris un de ces cicérone qui vivent du souvenir des morts et de la curiosité des vivans; mais c'était moins pour étudier toutes ces merveilles, que pour suivre fidèlement l'itinéraire des étrangers, dans l'espoir de ren-

contrer Noëma. Car dans la sombre préoccupation qui absorbait ses facultés, dans le profond isolement de son cœur, ni les immortels débris de la ville héroïque, ni les pompes nouvelles de la ville sainte n'exaltaient son imagination : ce Forum où Ciceron , du haut de son éloquence, gouvernail les maîtres du monde , n'était pour lui qu'un marché où les bœufs d'Ostie faisaient retentir d'importuns mugissemens ; le Capitole et la Pioche-Tarpéienne ne lui rappelaient ni Camille ni Manlius ; ces arcs de triomphe , ombragés de lierre, ces colonnes tronquées, ces restes de temples déserts, ces tombeaux où dorment tant de gloires, n'étaient à ses yeux que du marbre ou de la poussière, comme les

noms de Briitus , de Scipion , de César n'étaient à son oreille que de vains sons. S'il visitait les monumens modernes, la coupole que l'audace de Michel-Ange a placée dans les cieux , les magnificences de Raphaël retrouvaient en lui la même indifférence; et quand il rentra dans l'église de Saint-Pierre , il ne regarda que les femmes qui priaient.

Dans une de ses courses, il crut reconnaître M. de Lisval, il était seul. Léopold évita sa présence, mais cette idée « Elle est ici ! » avait renouvelé son sang. Mais comment découvrir sa demeure? Après avoir passé plusieurs jours en inutiles recherches, il se rappelle les goûts de Noëma ; il pense que la ruine du Coiysée, éclairée

par les rayons de la lune , doit attirer son admiration. Enveloppé d'un grand manteau , il va s'asseoir dans ce vaste amphithéâtre ; ce n'est point pour admirer le luxe gigantesque de ce monument que Vespasien fit élever après la conquête de la Judée ; ce n'est point pour se rappeler les combats de gladiateurs qu'on donnait dans son enceinte pour amuser les loisirs des Romains, ni les jeux plus cruels encore du fanatisme qui l'arrosa du sang des martyi^ ; c'est pour attendre une femme qui était tout pour lui, gloire, beauté, souvenirs; une femme dont la présence seule remplissait son ame d'un saint effroi.

Tandis qu'il errait comme lUie ombre

sous les portiques du premier étage , il entendit le bruit confus de plusieurs voix parmi lesquelles il crut reconnaître celle qui l'avait tant de fois ému : il écoute, il regarde, c'était Noëma!.... Puissances du ciel ! faites que la vue de tant de charmes calme la fureur de Léopold ! Faites qu'il respecte tant de souffrances et de vertu'..... Appuyé contre une colonne, le visage caché jusqu'aux yeux dans les plis de son manteau , il voit le groupe dont Noëma faisait partie, monter, passer devant lui.... Il frémit en entendant glisser sa robe blanche sur le pavé du corridor, il veut lui parler, l'emporter dans ses bras. Enchaîné par un invisible pouvoir, il demeure inimoLilc

comme ces marbres placés sur les tombeaux. Après avoir fait le tour de l'ampliithéàtre, les mêmes personnes redescendirent par le inème chemin. Noëma marchait la dernière : elle aimait à jouir lentement de ces beautés mélancoliques auxquelles la blanche clarté de la lune prétait un nouveau charme. Quand elle se retrouva devant la colonne où deux veux l'avaient si étrangement regardée, elle entendit prononcer son nom par une voix qu'elle ne put méconnaître. Saisie d'épouvante, elle s'enfuit à pas précipités; on attribua sa frayeur a l'apparition de cet être mystérieux qui semblait un fantôme échappé de ces ruines, et on la ramena toute tremblante à sa demeure.

M. de Lisval avait cru s'apercevoir que l'homme du Colysée avait suivi leurs pas j usqu'à la porte de leur hôtel : mais bien éloigné de soupçonner la vérité, il s'imagina que c'était un de ces jeunes Romains qui, non satisfaits d'admirer les beautés mortes de l'antiquité, aiment à vivre dans leur siècle, et recherchent des conquêtes plus douces que les triomphes de leurs ancêtres. Il en parla dans ce sens à Noëma , qui tremblait que ce ne fût un détour pour arriver à Léopold : mais sûre à la fin qu'il n'était pour rien dans cette conversation , elle respira , se promettant néanmoins de mettre à profit , s'il en était besoin , la légère inquiétude de son mari.

Mille projets extra vagans s'étaient âllu-

mes dans la tête de Léopold : mais tel était encore l'empire que le nom deNoëma exerçait sur son ame , qu'il n'osait en exécuter aucun. Après avoir long-temps hésité, il prend le parti d'écrire à celle qu'il n'ose aller voir.

LETTPvE

DE LÉOPOLD A IVIADAME DE LISVAL.

« Je n'ai pu supporter votre absence, je suis accouru sur vos pas, non pour manquer à la parole que vous avez donnée en mon nom; cette promesse me lie mille fois plus qu'un serment que j'aurais fait moi-

même, mais pour vous voir, pour liabiter sous le même ciel que vous ; car ma vie est dans l'air que vous respirez. Cependant vous avez douté d'un amour dont vous avez fait l'honneur! et quand je vous attendais au théâtre de Milan, vous étiez déjà sur la route de Rome ! Suis-je donc descendu si bas dans votre estime, que vous ne me jugiez plus digne d'acquitter une promesse où s'attache votre bonheur? Lorsque je vous ai vue au Colysée, que j'ai entendu le son de votre voix, que votre robe blanche a effleuré la colonne où j'étais caché , quelle autre puissance que celle de l'honneur a pu retenir mes bras prêts à vous saisir? Cette preuve ne doitelle pas suffire pour vous rassurer? Reviens

donc , Noëma , au milieu de ces mêmes ruines; reviens, comme hier, entourée de cette foule heureuse qui accompagnait tes

pas. Je ne demande qu'à te voir, à t'entendre : ta vue me rend plus calme; l'harmonie de ta voix apaise le trouble de mon ame ; et , après tes soupçons , j*ai droit à une marque de confiance pour me réhabiliter dans ton cœur. Reviens ; ton frère, ton ami t'attendra ce soir sous le même portique. »

Noëma était seule quand on lui remit ce billet. Son embarras fut extrême : jamais peut-être son courage n'avait été mis à une plus grande épreuve : « Car enfin ,

se disait-elle à elle-même, l'excès de son amour l'a entraîné : mais sa réserve à INIi-

lan , son respect au Colysée sont des garans de sa fidélité à l'honneur. Sa lettre annonce qu'il est plus tranquille; les noms de frère et d'ami n'ont rien d'alarmant : pourquoi ne pas me rendre à sa prière? pourquoi lui envier cette faible consolation? Je ne serai pas seule, je n'ai rien à craindre, et lui sera moins malheureux. » Tel fut le premier mouvement de son ame ; mais la raison , ou plutôt la frayeur ne tarda pas à lui représenter les dangers de cette démarche : « Léopold , si soumis lorsqu'il demande, sera-t-il aussi maître de hii lorsqu'elle reparaîtra à ses yeux ? Et s'il vien t à se trahir, si M. de Lisval le reconnaît, de quels justes reproches ne deviendrat-elle pas Tobjet? combien n'aura- t-eile

pas à rougir ? Ce ne sera plus ce noble amour qui porte avec lui son excuse : dépouillé de sa dignité , il se couvrira de toute la honte d'une intrigue. Non , cette imprudence la perdrait, l'avilirait peutêtre ; elle détruirait tout le fruit de son courage ; il n'y a pas à balancer. » Et pour ne pas retomber sous le charme de la tentation, elle exagéra, le jour même, à son mari l'impatience qu'elle avait d'arriver à Naples.

Cependant Léopold, ne doutant pas que Noëma n'eût accueilli sa prière, était allé l'attendre au Colysée : il y passa deux nuits entières, et Noëma ne parut pas. Étonné, inquiet , il se rend à son hôtel sous le même déguisement qu'il avait pris pour' y

porter sa lettre ; il demande si madame de Lisval est seule, il veut lui parler.... mais, comme à Milan , on lui apprend qu'elle est partie. — « Mais, reprit-il brusquement, « elle n'a donc pas reçu la lettre que j'ai .< apportée avant-hier ? — Pardonnez-moi , «monsieur, répondit l'aubergiste; c'est « moi-même qui la lui ai remise; quand <( elle en a vu l'écriture, elle est devenue « toute pâle, et le soir même elle a pris la « route de Naples. — L'infâme ! s'écria « Léopold « ; et , donnant un libre cours à « son indignation : C'en est fait ! ajouta-t- (( il , tes soupçons ont dégagé ma parole ; « je t'apparaîtrai partout ; tu n'auras pas « un instant de repos, malheureuse, et tu « seras à moi ! »

Attaché par la fatalité à la poursuite d'une femme qui lui échappe sans cesse, consumé d'un amour qui égare sa raison, que va-t-il devenir? Ira-t-il subir à Naples de nouveaux mépris , ou , n'écoutant que la vengeance , perdre à jamais celle qu'il aime ? Ne vaut-il pas mieux mettre fin à des jours sans repos, sans avenir? L'image de Noëma le retient ; et , le cœur plein de haine et de fureur, il s'acharne encore sur ses traces, comme ces victimes du cirque qui s'irritent avec opiniâtreté contre l'obstacle où elles doivent rencontrer la mort.

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