CHAPITRE XXIII
Naples et son ciel éblouissant , l'azur transparent de ses flots et ses coteaux ombragés d'aloès et de citronniers ; ces mille barques qui viennent sur la mer respirer la fraîcheur embaumée du soir ; les chants joyeux du pécheur ; cette pa-
resse voluptueuse , cette ironique insouciance sous les feux du Vésuve , cet air plus doux que le parfum des fleurs , auraient dans d'autres temps enivré le cœur de Noëma ; mieux que personne, dans ce lieu de délices , elle eut compris la vie et le bonheur. Mais , sans cesse poursuivie par celui dont le seul aspect pouvait la perdre, tremblant à chaque pas de le rencontrer, ses yeux étaient trop inquiets ou trop souvent obscurcis de larm.es, pour observer avec souvenir toutes ces merveilles : elle n'osait même pas jouir de ses impressions.
Trop faible pour résister seule à tant d'épreuves, elle allait souvent au pied des autels invoquer le secours de celui qui
console et qui fortifie. Un jour qu'elle était venue de bonne heure à l'église de Saint-Janvier, elle vit accourir une foule immense ; c'était pour être témoin du miracle de la liquéfaction du sang.
Un chanoine de la chapelle , revêtu de ses habits de chœur, sortit d'une armoire un buste en argent doré contenant les os de la tête de saint Janvier, et un ostensoir dans lequel étaient placées deux fioles renfermant une matière rouge, obscure, semblable à du sang coagulé. On para ce buste d'ornemens d'or et d'argent ; on y ajouta deux bouquets de roses, et le chanoine prit dans ses mains l'ostensoir où étaient les deux fioles. C'est alors que le miracle s'opère : pour le hâter, on chan-
tait des litanies, on poussait des cris, on allait jusqu'à dire des injures au saint. Enfin, au bout d'un quart-d'heure, la matière se détacha des parois du verre , coula lentement, se dilata, et remplit à peu près
la capacité de la fiole Le miracle était
fait. En ce moment tous les assistans tombèrent à genoux, et des soupirs et des sanglots retentirent dans toute l'église.
Noëma vit sans surprise la dévotion des Napolitains ; elle concevait que ce peuple ne pouvait avoir trop de reconnaissance pour le Dieu qui lui a donné un si beau soleil ; elle ne comprenait pas moins la confiance superstitieuse de toutes les mères qui amenaient leurs enfans malades devant ces saintes reliques, dans Tespoir
que, comme autrefois, une main divine guérirait tous leurs maux. Son attention se porta particulièrement sur une jeune fille qui déposait aux pieds d'une madone des chapelets en lave du Vésuve, des fleurs et des colliers d'or. Ses beaux cheveux blonds étaient entremêlés de rubans noirs, et ses habits de deuil ajoutaient à son air de souffrance; son front était pâle, un tremblement uniforme agitait ses lèvres, et le trouble était dans ses yeux. Frappée de tant de jeunesse, de grâces et de douleur , Noëma ne put se défendre d'un mouvement de curiosité ; elle demanda quelle était cette jeune fille : « Hélas ! lui « répondit une vieille femme qui était à « ses cotés , la pauvre enfant est bien mal-
« heureuse ! L'amour l'a rendue folle , et « tous les ans je l'amène de Gaète à Naples « dans l'espoir que le miracle la guérira ; « mais , malgré nos prières et nos riches «offrandes, sa raison ne revient pas; et « son père , le duc de Santo-Bello , en est « mort de chagrin. — Quoi ! c'est Marida, ce s'écria madame de Lisval. — Vous la con- « naissez donc? «reprit la nourrice étonnée. Mais Noéma , sans lui répondre, attacha long-temps sur Marida un regard curieux, et s'enfuit l'ame remplie d'un sinistre effroi.
Tandis qu'elle attendait sa calèche à la porte de l'église , une foule de lazzaroni l'entouraient , implorant , sous la forme d'une aumône, le droit de vivre sans tra-
vailler, étendus aux rayons du soleil. Un de ces mendians s'approcha plus que les autres, et, à l'instant où elle montait en voiture, il lui glissa dans la main un billet. Elle l'ouvre , et lit : « Tu cherches en vain « à me fuir ; on ne m'outrage pas impu- « nément. Tu seras à moi ! » « C'était donc lui !.. se dit-elle, lui, sous ce hideux traves-tissement ! Oui, c'étaient les mêmes yeux qui veillaient au Colysée,'et quand sa main a saisi la mienne , j'ai senti un frémissement qui n'était pas nouveau pour moi. Insensé et malheureux Léopold ! tu m'aimes , et tu fais mon désespoir ! Veuxtu me réduire aussi à porter des offrandes devant les saintes images pour leur redemander ma raison? Ah! si au lieu de
ni'attendre à la porte de l'église , tu étais entré ; si tu avais vu , comme moi , prosternée aux pieds de la Vierge, cette jeune infortunée dont tu as causé le malheur, tu aurais pitié de mon amour, tu ménagerais ma raison , que tu n'as déjà que trop ébranlée. Léopold , Léopold ! ne détruis pas mon ouvrage ! Je t'aime , et je suis bien jeune pour mourir. »
Epouvantée de cette apparition et du billet menaçant qu'elle venait de recevoir, elle se reprocha un moment d'avoir excité cette colère en ne répondant que par la fuite à la lettre de Rome. Mais bientôt elle réfléchit que si Léopold a pu se résoudre à prendre un tel déguisement , à s'associer à cette bande de lazzaroni, c'est qu'il mé-
dite quelque dessein funeste à son repos ; elle n'ignore pas que sa tête exaltée ne respecterait plus rien , que sa vengeance serait inflexible. Cette pensée l'encouragea plus que jamais à poursuivre le plan que l'honneur lui avait tracé, et elle mit le plus grand mystère dans son départ pour Venise.