CHAPITRE XXIV
Venise , à cette époque , n'était plus l'épouse des doges , et n'était pas encore l'esclave de l'Autriche. Ce n'était point , comme autrefois , cette souveraine des mers , puissante au dehors par ses flottes , terrible au dedans par ses plombs et ses
bouches de bronze ; ce n'était pas non plus , comme aujourd'hui , cet ensemble de deuil, de misère et de silence qui , sous ime autre Inquisition, donne à cette ville l'aspect d'un vaste tombeau submergé par l'Adriatique. Soumis alors à la domination du héros qui, à l'exemple de Charlemagne, avait ajouté la couronne de fer au diadème impérial, le lion de Saint-Marc portait sans humiliation quelques anneaux de la chaîne qui enveloppait l'Italie ; et, sous l'influence du caractère français, Venise avait conservée de la vie , de l'éclat , et l'amour des plaisirs.
Noéma se croyait sûre d'avoir trompé l'implacable surveillance de Léopold; elle se flattait du moins d'échapper à ses re-
gards, à la faveur du masque dont il était encore d'usage de se couvrir la figure dans cette ville de mystère : aussi, se laissait-elle aller avec plus de sécurité au besoin de se distraire, soit en admirant cette audacieuse conquête de l'homme qui semble à son tour avoir dit à la mer : « Tu n'iras pas «plus loin »; ou en interrogeant par les monumens les traditions de ce pouvoir invisible et présent, qui faisait delà vie une terreur , et de la mort un secret ; soit en souriant , sur la place Saint-Marc , à ces charlatans, à ces marionnettes qui amusent sans cesse l'imagination du peuple ; ou en parcourant les rues dans une de ces gondoles noires où les femmes de Venise se promènent , silencieuses comme des ir. .12
ombres, au bruit rêveur des rames et des stances du Tasse que chante le gondolier.
Un bal devait avoir lieu chez un général français, au palais Lorédano , près du grand canal qui traverse Venise dans toute sa longueur. Madame de Lisval était invitée; mais un bal réveillait dans son imagination tant de souvenirs , que c'était moins un attrait pour elle qu'une cause d'éloignement : seule , dans un pays étranger, quel plaisir ira-t-elle chercher, invisible sous le masque , au milieu d'une foule d'autres masques inconnus? Retrouvera-t-elle ses succès des Tuileries , la présence qui les lui rendait chers , et jusqu'à ces jalouses fureurs qui lui avaient coûté
bien des larmes, mais qui prouvaient tant d'amour ? N'importe : il fallut complaire au désir de M. de Lisval, et paraître à cette fête.
Les gondoles , à Venise , remplacent les voitures, et ce n'était pas le spectacle le moins curieux que de les voir glisser rapidement sur les flots, s'avancer jusque sous les colonnes de granit du palais Lorédano, déposer les dominos sur le grand escalier , dont les premières marches étaient à fleur d'eau, et se ranger sur le canal pour attendre les ordres de leurs maîtres.
Le bal offrait à peu près le même aspect que nos bals d'opéra , si ce n'est que tout le monde, hommes et femmes, était masqué.
Tristement assise sur un divan , tandis que M. de Lisval , entraîné par sa curiosité, se promenait dans les salons, décorés de tableaux et de statues , Noëma , qui n'avait là aucun intérêt, ne pouvait concevoir le plaisir de tous ces masques qui passaient et repassaient, se cherchaient et se fuyaient sans cesse. Fatiguée par ce mouvement, étourdie par le fausset monotone de toutes les voix déguisées qui bourdonnaient autour d'elle, elle n'aspirait qu'au moment de se retirer, lorsqu'un domino vint s'asseoir à ses côtés, et, après l'avoir longtemps regardée, lui dit, en lui prenant la main : « C'est moi ! w Noëma, épouvantée, se leva , et voulut fuir : « Votre trouble « vous perd, lui dit tout bas Léopold ; on
« ignore que je suis ici, et sous ce domino « personne ne peut me reconnaître. Au « nom du ciel, Noèma, ne me refusez pas « un moment d'entretien. »
Pourquoi ne jouirait- elle pas de cette consolation imprévue ? Le masque le cache à tous les yeux , excepté aux siens : ne peut -elle en profiter pour le rassurer, pour le ramener au calme de la raison ?.... Elle accepte son bras pour faire un tour dans le bal ; et , heureuse de le sentir si près de son cœur, elle retrouve sans peine, pour consoler son amour et ranimer son courage , ces trésors de tendresse qui reposaient au fond de son ame depuis les entretiens d'Olrive. « Pourquoi me persécuter? ajou-
« ta-t-elle; pourquoi rendre impossible « mon retour auprès de vous ? Je vous « afflige, je le sais , et j'en souffre plus que « vous-même. Mais quand j'ai le courage « de vous fuir, de vous paraître parjure, « de me dévouer à votre haine , ne devriez- « vous pas mieux comprendre que j'achète, « par ces affreux sacrifices, le droit de vous « revoir sans crainte et de vous aimer sans « crime ? j>
Et dans ces doux épanchemens, l'heure, d'abord trop lente, vole avec trop de rapidité ; le bal redevient charmant aux yeux de Noëma ; cet usage du masque , où elle n'avait vu qu'un attribut de la folie, lui paraît le chef-d'œuvre de la sagesse; et , tout entière au plaisir de re-
dire son ame à celui qui seul savait la comprendre , elle ne s'aperçoit point qu'un domino noir suit tous ses pas. Sombre et silencieux , Léopold , trop préoccupé pour prêter une oreille attentive aux discours de Noëma, cherchait sans cesse à l'attirer du côté du canal. En passant un première fois devant le portique , il avait prononcé à haute voix un mot dont elle n'avait ni compris ni demandé le sens ; la seconde fois , il la saisit dans ses bras , l'emporte ; et déjà son pied touchait les marches du grand escalier qui descend sur les flots, lorsque le domino qui observait tous ses mouvemens, l'arrête en criant au secours. Léopold tire de sa ceinture un poignard,
en frappe l'homme qui le retenait, et le renverse baigné dans son sang. La foule accourt j on arrache de ses bras Noêma
évanouie, on va le saisir lui-même Il se
dégage, et, craignant surtout d'être reconnu, il se jette dans sa gondole, qui avait entendu le mot du signal. En vain mille clameurs poursuivent sa fuite : protégé par la force et l'adresse des rameurs, par les ombres dé la nuit, par l'uniformité des gondoles toutes noires, toutes éclairées du même fanal, toutes errantes sur les flots, il descend rapidement le canal de la Giudeea, traverse les lagunes, met pied à terre à Fusino , y prend des chevaux de poste , et gagne Padoue. Mais , à
cette époque, l'autorité française pouvait rechercher, atteindre un meurtrier dans toute ritahe : il se hâta donc de repasser les Alpes.