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CHAPITRE XVI

La baronne d'Hémereuse était bien en cour : sa famille était ancienne, elle avait de la fortune, le goût des plaisirs, un excellent cuisinier ; elle aimait les lettres et les arts, et son salon était le rendez -vous de toutes les élégances et de toutes les ce-

lébrilés de l'époque ; elle possédait au plus haut degré les qualités d'une bonne maîtresse de maison, cette politesse toujours égale, toujours affectueuse, cet art de s'effacer pour faire valoir les autres, d'encourager la modestie , de ménager l'amourpropre, et de mettre en rapport les goûts et les convenances ; sans avoir un esprit supérieur, elle effleurait avec bonheur tous les genres de conversation , trouvait à propos un mot flatteur à dire, ou, si l'expression ne se présentait pas assez vite , elle traduisait sa pensée par un aimable sourire ; enfin l'émulation sans envie qu'elle savait entretenir autour d'elle parmi les génies les plus divers, faisait de ses soirées les fêtes de l'esprit, du talent et du goût.

On conçoit qu'elle dut avoir des attentions particulières pour les habitans d'Olrive : d'une part elle mettait de la coquetterie à leur montrer que son salon renfermait tout ce que Paris avait de plus distingué; de l'autre elle faisait valoir auprès de ses amis la grâce et la beauté de madame de Lisval, et racontait aux femmes les aventures de Léopold, afin d'attirer sur lui leur attention. Là, à côté des Talleyrand, des Montebello, des Montesquiou , des Ney , des Ségur , se trouvait réuni ce que la littérature , les arts et les sciences comptaient alors de plus remarquable. C'était l'auteur d'Hcimlet, dont le front vénérable était empreint de la double majesté du génie et de la vieillesse;

autour de lui on voyait groupés, comme autour d'un patriarche , les auteurs de Chartes IX^d'Agameinnon, des Templiers, à'Épicharis et Néron , de Marias à Mintûmes; plus loin , deux autres vieillards, l'un aveugle, l'autre dont la figure encore charmante était omhragée de longs cheveux blancs : on les regardait comme on contemple le soir d'un beau jour qui va finir, on les écoutait comme on recueille les dernières harmonies d'un concert mélodieux: c'étaient le chantre des Jardins et l'auteur de Paul et Virginie; à coté d'eux était cet orateur courtisan , poète par distraction , que son éloquence toujours saupoudrée d'encens avait fait surnommer dans le corps législatif la cassolette du

pouvoir ; le traducteur d'Horace, homme de bien , de travail et de goût , présentait avec intérêt au grand-maître de l'université un modeste écolier en habit de lycéen , comme s'il eût deviné aux éclairs de ses yeux que de son front large et brûlant jailliraient un jour les Messéniennes , ces hymnes de deuil , de gloire et de liberté , qui devaient consoler et charmer la France; Picard retrouvait dans le grand monde les ridicules de sa Petite Ville ; l'auteur des Étourdis riait de voir plus d'un de ses modèles voltiger sous ses yeux; l'auteur de la Jeunesse de Henri F^Qn regardant les courtisans , chargeait son habile pinceau des couleurs énergiques dontil devait les pein dre un jour sur la scène : il félicitait un de ses

amis, homme charmant, d'être revenu de l'exil que lui avait attiré la folie de Picaros et Diego ; un homme d'une grande vivacité d'esprit plaisantait sur sa jambe de bois, et parlait sérieusement de son Hector avec le plus brillant de ses élèves, celui qui, se plaçant plus tard au rang des premiers maîtres par l'étendue de ses connaissances , la limpidité de son style , le charme de sa diction , devait entraîner à sa voix la studieuse jeunesse, et rappeler les beaux jours du Portique; ici le digne continuateur de Buffon s'entretenait avec le savant auteur du Système du monde ; là l'ingénieux moraliste qui a tracé le tableau de Raisoîi et Folie , souriait maliijnement avec le spirituel auteur de Brueys et Pala-

prat; l'élégant chambellan de la princesse Borghèse recueillait avec coquetterie auprès des femmes de justes coraplimens sur son tableau cVlnès et sur son roman de Charles Barimore ; l'auteur de la Vestale, dans toute la fraîcheur d'un beau succès, donnait la main au célèbre compositeur qui avait doté son poème d'une admirable musique; le chantre à'Éléonore remerciait une femme brillante d'esprit et de beauté du plaisir que lui avait fait Léonie de Montbreuse ; la princesse-poète qui a tracé cette Épître aux femmes si ingénieuse, si élégante, causait avec l'auteur di Adèle de Sénanges^ dont le cœur a tant de goût et le style si bonne grâce ; le grand maître qui a peint les Horace s faisait hautement H. . 3

l'éloge des tableaux de Phèdre et ^Aboukir ; le peintre ^Justerlitz semblait déjà chercher un modèle pour sa Sainte Thérèse, si belle, si calme, si angélique, et ses yeux s'arrêtèrent long- temps sur Noëma ; Girodet aurait voulu l'avoir vue avant de peindre son Atcûa , et Canova la regrettait parmi ses grâces.

Madame de Lisval, tout occupée de voir, d'entendre ces personnages qu'elle ne connaissait que par leurs ouvrages ou leur réputation , ne se doutait guère de l'impression que produisait sa beauté, et semblait chercher avec sollicitude dans cet aréopage un auteur dont l'éloquence passionnée lui avait fait souvent répandre de douces larmes. Un homme d'une taille

peu élevée, crun teint basané, aux yeux pleins de feu et de charme, s'approche d'elle , et lui parle de sa famille avec le plus tendre intérêt. « Dans l'exil , lui dit-il, « j'ai connu madame d'Olrive ; c'était un (( ange de courage et de vertu ; vos traits « rappellent si bien sa beauté, que j'ai de- « mandé à madame d'Hémereuse si vous <( n'étiez pas sa fille. Sur sa réponse, je me « suis hasardé à venir vous témoigner l'at- « lâchement que j'avais pour votre mère, « et les regrets que sa perte m'a causés. « Le malheur fut le premier lien de notre « amitié , et vous n'êtes peut-être pas sans « lui avoir entendu prononcer le nom de « Chateaubriand. »

Ce nom , mêlé au souvenir de sa mère,

causa à Noëma un trouble qui l'empêcha d'abord de répondre ; mais revenue de son embarras : u Oui, monsieur, lui dit-elle, « dès mon jeune âge j'ai appris de ma « mère a bénir votre nom : ma reconnais- "« sance a devancé mon admiration. » Et elle continua à causer avec l'auteur d'^tala.

Les anecdotes de la baronne sur Gaëte et sur Tunis n'avaient pas été perdues, et l'air sombre et rêveur de celui qui en était le héros, avait excité la curiosité d'une femme dont le génie était une puissance; suivie de sa petite cour, où son amitié sut réunir Genèt^e et Rome, elle s'approcha de Léopold, et, avec cette autorité que lui donnait dans le monde l'éclat de son nom

et de son esprit, elle le contraignit, pour ainsi dire, à raconter dans tous ses détails l'aventure de Sélime; mais il mit dans son récit de la distraction , du désordre , presque de l'humeur. Inquiet de ce qui se passait autour de Noëma, jaloux de l'émotion qu'elle avait éprouvée, malheureux de se sentir oublié par elle , il ne souffrait qu'avec plus d'impatience d'être devenu pour des indifférens un objet de curiosité.

Cependant Noëma n'était pas tellement préoccupée qu'elle ne fût bien aise aussi de savoir ce que faisait Léopold. Quand elle vit plusieurs femmes réunies autour de lui, elle ne put se défendre d'un serrement de cœur. L'âge et la figure de celle qui semblait l'interroger ne lui inspiraient

pas de grandes terreurs ; mais elle fut moins rassurée en remarquant auprès d'elle son amie , un de ces visages charmans , une de ces tailles enchanteresses qui rappelaient les plus gracieuses fictions de la mythologie.

Tout à coup , à la prière de madame d'Hémereuse , les conversations cessèrent pour entendre madame Grassini chanter avec Crescentini la dernière scène de Roméo et Juliette. Ces deux admirables voix, cette musique passionnée, furent écoutées avec ravissement; cependant on sentait que cette scène de deuil et d'amour, la plus dramatique peut-être qui existe , avait besoin de l'illusion du théâtre.

Pendant le concert. Léopold s'était placé auprès de Talma. Ce grand acteur fit IVloge des deux beaux talen? qu'il venait d'entendre. Léopold s'empressa de lui répondre que les vers de Corneille étaient bien autrement harmonieux dans sa bouche. Il lui parla de Polveucte : il le remercia avec chaleur du plaisir qu'il lui avait fait dans le rôle de Sévère. Talma aimait a produire cet enthousiasme sur les âmes jeunes et neuves: il en jouissait avec une joie naïve. Léopold . encouraçré par son aimable bonhomie, lui adre^^a quelques questions sur son art : Talma en parla avec cet accent simple et vrai du génie qui sait et qui persuade. « Lekain . dit-il . était un « grand acteur: on lui l'eprocJiait . \'oltaire

« le premier, d'avoir le débit tro}3 empesé; « mais s'il était de plomb dans" les momens « tranquilles , c'était une paille quand la « passion l'emportait. Il est si difficile de « jouer la tragédie ! Tenez , moi , j'ai cru « que je serais obligé de quitter le théâtre c( avant quarante ans : mes rôles me fati- « guaient horriblement ; je crachais tou- « jours le sang en sortant de la scène. Cece pendant j'avais remarqué qu'un de mes u camarades nommé Dorival déclamait des « tirades de quatre-vingts vers sans se face tiguer le moins du monde ; je lui de- (( mandai son secret ; il ne voulut pas me ce le dire ; je me promis de le lui surprencc dre. En effet, un soir qu'il jouait Lusicc gnan et moi Nérestan , je l'observai avec

« la plus grande attention dans ce beau « morceau :

« Grand Dieu ! j'ai combattu soixante ans poui' ta gloire. »

« Et quand il eut fini, je lui dis tout bas: « Je te tiens. )) J'avais remarqué qu'il res- « pirait à chaque hémistiche , et qu'il s'ar- « rétait surtout quand la seconde moitié « du vers commençait par une voyelle.

« Quand nous fûmes rentrés dans la cou- <c lisse, je lui récitai pour exemple ces vers « de Bru tus :

« On dira que Titus , descendant cliez les morts , « Eut un regavd de vous pour prix de ses remords, « Que vous Taimiez encore.... et que, malgré son crime, « Votre fils dans la tombe.... emporta votre estime.... »

« Dorival convint que j'avais raison, et je

'-( me suis fort bien trouvé de sa mé- « tliode. » (*)

Et la belle figure de Talma s'animait, et sa voix s'élevait par degrés ; on avait fait silence , on n'écoutait plus cpie lui. Dès qu'il se vit ainsi l'objet de l'attention générale, il cessa de parler, et chercha à se dérober dans la foule; mais Ducis l'arrêta, et un mot de madame de Staël le décida à réciter un morceau. Talma choisit le Songe de Macbeth. On se pressait autour de lui avec une sorte de fureur : à peine avait-il l'espace nécessaire à ses gestes ; et dans un simple habit de ville , sans le secours du prestige de la scène, il produisit l'effet le

(*) Historique-

plus dramatique. On pouvait juger sur le visage de ceux qui étaient devant lui l'empire de son talent : leurs traits recevaient toutes ses émotions, réfléchissaient toutes ses terreurs; leurs muscles s'agitaient, et leurs lèvres, comme frappées d'un mouvement convulsif, répétaient tout bas les vers dont le grand acteur était l organe.

Madame de Lisval , malgré sa timidité, vint mêler son éloge aux illustres suffrages qui de toutes parts environnaient Talma : c'était aussi une occasion de se rapprocher de Léopold ; mais ce ne fut pas sans surprise qu'elle ne retrouva plus dans sa voix ces accens dont elle avait le secret, ni dans ses yeux ce regard qui l'ef-

frayait quelquefois, et dont elle était toujours charmée.

Noëma attendit le lendemain avec impatience pour avoir une explication. Dès qu'elle fut seule avec Léopold : « Vous avez « de l'humeur, lui dit-elle; et quelle peut « en être la cause ? Vous m'aviez promis de u me prendre pour confidente de tout ce « qui vous arriverait : vous êtes triste , et « j'ignore pourquoi ; ce n'est pas bien. — « Est-ce à vous de me le demander, répon- « dit Léopold d'un accent amer? Est-ce à '( vous de me faire des reproches, après la « soirée d'hier? — Qu'ai-je donc fait à cette « soirée? Quel crime ai-je commis?- — L'a- « mitié a aussi sa jalousie : plus on lui im- « pose de sacrifices, plus elle tient à con-

« server le peu de privilèges que le cœur « lui laisse. Au milieu de la foule , je suis « encore seul avec vous , et j'ai besoin que « vos yeux m'avertissent que je ne suis pas « étranger à votre pensée : eh bien ! hier, « je n'existais plus pour vous; distraite par « le grand monde , curieuse de connaître « toutes les célébrités du jour, enivrée des « hommages dont mille étrangers vous en- « touraient, vous ne saviez même plus que « j'étais là , près de vous , à me dire : « C'en a est fait ! elle est perdue pour moi ; je n'ai (c point un grand nom , des honneurs, de a la gloire à lui offrir : obscur, inconnu, « je n'ai pour moi que mon amour, et ce « n'est plus assez pour lui plaire. — Vous a êtes bien injuste : cette admiration que

«j"ai pour ce qui est noble et bien, doit «au contraire vous rassurer. Oui. je Tauvoue. cette reunion d'hommes célèbres « m'a causé un grand plaisir. D'autres re- « cherchent la médiocrité pour briller; «moi. j'aime les supériorités : on s enri- .< chit en les écoutant: l'esprit s'agrandit « par l'échange des pensées: lame s'exalte « par le dédain des choses vulgaires. Si « c'est un tort, n'en accusez que vous : car «je n'ai jamais désiré valoir plus que pour a être plus digne de votre affection. — allais crovez-vous que j'aie pu voir de «sang -froid le trouble qui vous a saisie « quand 31. dt Chateaubriand vous a parlé? « — Il me parlait de ma mère. — Et ce jeune « fat qui. après le concert, vous accablait

« de flatteries qui déchirent encore mon «oreille? — M. de Folizy ? Il est neveu « de madame d'Hémereuse : à ce titre il a « cru devoir mettre plus d'empressement « dans ses politesses; mais soyez tranquille, « il est trop amoureux de lui pour le de- « venir jamais de per-sonne. Au surplus , je « vous envie le courasre de cherclier à dé-

« truire l'impression gracieuse que par lia- « sard je produis. ^loi, j'aime à entendre, « à faire votre éloge : peut-être est-ce pour « me justifier, mais je voudrais faire aimer « à tout le monde ce que je préfère ; et « puis, malgré tout le bien que j'entends «dire, mon cœur me rend ingénieuse à « redire mieux , à expliquer une qualité et « surtout un déf;\ut qui entraîne à chérir.

« Seriez-vous jaloux, par hasard? — Moi! « je ne suis pas jaloux ; mais je voudrais « que nul autre que moi ne connût votre a sourire , n'attirât votre regard , n'enten- « dît le son de votre voix : il me semble « que vous voir, vous entendre, vous adcc mirer, sont autant de vols faits à mon «amour. Un autre!.... Ce mot me paraît « un outrage , et vous plaire , un arrêt de « mort ! — Je vois que vous n'êtes pas ja-

« loux mais vous êtes ingrat. Savez-

« vous que rien n'est plus difficile que de « gouverner son cœur dans le monde ?

« Quelquefois on aime mieux se faire soi- « même profane que de livrer à l'impiété « d'autrui l'objet de son culte particulier. « Comment ne m'avez-vous pas devinée au

a milieu de mes distractions? Croyez-vous « de bonne foi que lorsque je répondais à « ces louanges qui vous font peur, mon « oreille n'écoutait pas ce que vous racon- « tiez à cet essaim de curieuses qui vous « entouraient ? — N'importe ! j'étais plus « heureux au milieu de mes forêts ; et si M vous aviez quelque pitié d'un malheu- « reux qui vous aime , nous retournerions « à Olrive. — Cela dépend de M. de Lisval ; « et d'ailleurs le bal de la cour ? — Cocc quette ! — Madame d'Hémereuse a ma « promesse ; elle doit venir ce matin dé- « cider ma toilette; je l'attends. — Noëma, « vous ne m'aimez plus ! — Léopold , vous « êtes fou ! Croyez qu'on peut aller au bal, « s'y plaire, y danser, et vous chérir en-

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