‹ L'idée fixeChapitre 4 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

« core après. Vous y viendrez? — Oh! non. « — Vous y viendrez : j'y serai jolie , et « vous serez tout fier d'être mon cheva- « lier. »

En ce moment madame d'Hémereuse entra, a N'est -il pas vrai, lui dit madame <c de Lisval , que le bal sera charmant ? « Concevez - vous M. Montalais qui ne « veut point y venir? — Quelle idée ! (re- « prit la baronne) Eh bien ! ma chère, je «vous demanderai pour M. de Folizy, « mon cher neveu, l'honneur d'être votre « chevalier. — Madame, répondit vivement « Léopold , il est de ces choses qu'on ne « cède à personne. — Nous pouvons donc fc compter sur vous? Vous avez bien rai- .< son ; car, à en juger par les quadrilles

« qui ont été dansés le 26 février aux « Tuileries , le quadrille des Heures sera « délicieux. — Donnez - nous donc , dit « Noëraa , quelques détails sur le premier « bal. »

« A. l'entrée de la salle , dit madame d'Hémereuse , nous fûmes prévenues qu'il fallait mettre un masque et un domino. Au fond de la galerie , un costumier était chargé de fournir tous les déguisemens qu'on pouvait désirer. A dix heures, lorsque toutes les personnes invitées eurent pris place dans la salle, nous vîmes entrer le premier quadrille ; c'était une allégorie : l'Année, représentée par madame Duchàtel, avait convoqué tous les Mois pour leur donner un prix , et les quatre Saisons ve-

liaient tour à tour faire valoir leurs droits. Le Printemps, couronné de fleurs(niîidame la baronne de Mégrigny), amenait à sa suite Mars (le comte Just de Noailles), Avril (madame la comtesse de Grammont) et Mai (madame la baronne de Saluées) ; l'Eté, sous les traits de madame la duchesse de Bassano, brillante d'éclat et de beauté, présentait Juin (le baron de Thalouet), Juillet (le comte de Belissens) et Août (madame de Brancamp); l'Automne, avec sa taille de nymphe, son joli pied et ses grands yeux noirs (madame la duchesse de Castiglione ) , était entourée de Septembre (madame la comtesse Regnault de Saint - Jean -d'Angély), non moins remarquable sous les traits de Diane par la no-

blesse de ses traits que par la beauté de sa taille ; d'Octobre ( le baron de Monbreton ) et de Novembre (madame la baronne d'Oudenarde , fort belle dans le costume de Minerve); enfin l'Hiver (madame la comtesse de Montmorency) arrivait le dernier, avec Décembre (le comte de Grammont), Janvier (le comte Dumanoir) et Février (madame la comtesse Rlein). Chaque Saison déposait aux genoux de l'Année ses dons et ses tributs; Mars allait l'emporter, lorsque X Espérance (la princesse Pauline) parut , apportant avec elle un berceau semé d'abeilles d'or que V Amour (la princesse Zenaïde) alla placer sur les lauriers de Mars. Ce présent fit pencher la balance. Tous les Mois répandirent des fleurs sur le

berceau, et quand l'Espéi'ajice le découvrit, on aperçut au fond les armes d'Achille. » « Je ne sais si ma mémoire me sert bien ou si vous m'avez comprise ; c'est que je ne suis pas folle des allégories : la plus claire est encore une énigme pour moi. Aussi j'ai bien mieux aimé les traits du roman de Don Quichotte qui ont succédé à ce pompeux quadrille : c'était plus carnaval, plus amusant. Le héros de la Manche était représenté par M. d'Oudenarde, et Sancho par M. de Marmolle. La reine de Hollande, qui est la grâce même, a dansé dans ce quadrille d'une manière remarquable ; elle était charmante sous le costume d'une paysanne espagnole. »

« J'espère que le ballet des Heures ne sera pas moins joli; et vous ne savez pas, chère belle y ce que j'ai arrangé pour vous? Madame de ***, qui devait y représenter une des Heures, étant tombée malade, j'ai demandé,j'ai obtenu que vous la remplaceriez dans le quadrille. Ce n'est pas sans peine ; mais le grand-chambellan n'a rien à me refuser ; d'ailleurs vous êtes aussi de ces familles que l'empereur aime à revoir daus sa cour. — Mais mon costume? — Je vous apporte le modèle ; le célèbre Leroi fera le reste; je vais vous l'envoyer. Adieu, ma chère amie. »

Étourdie de cette proposition, dont elle était secrètement charmée, Noëma ne vit pas sans regret que la visite de madame

d'Héraereuse avait augmenté l'humeur de Léopold ; mais elle se croyait sûre d'en triompher. M. de Lisval l'inquiétait davantage. Avec ses opinions, voudra -t- il que sa femme, présentée à la cour de Bonaparte , figure dans un quadrille aux Tuileries ? Lorsqu'il rentra , elle lui fit part des démarches de madame d'Hémereuse , et, à son grand étonnement, elle ne trouva en lui aucune résistance. « Ces « fêtes, dit-il , ont quelque chose de gran- « diose, de monarchique qui rappelle no- « tre Louis XIV. » D'ailleurs , plein de confiance en Noëma, il lui laissait la plus grande liberté, sans jamais la gêner dans des plaisirs qu'il trouvait naturels à son âge; il était lui-même curieux, et l'ancien

marquis n'avait pas entièrement dépouillé cette vanité de cour qui ne meurt jamais.

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