CHAPITRE XVII
La salle de spectacle des Tuileries avait été préparée de manière à former dans sa totalité un vaste plain-pied de niveau avec les premières loges; elle était magnifiquement décorée , et offrait un superbe coup d'œil. Toutes les femmes présentées étaient
assises sur des banquettes; les loges étaient garnies de femmes qui , pour n'être pas présentées , n'en étaient ni moins élégantes, ni moins jolies. Au fond de la salle, des fauteuils avaient été placés pour l'empereur et l'impératrice, et des chaises pour les princesses.
Le bal s'ouvrit à dix heures , par une contredanse où figuraient l'impératrice Marie-Louise et le prince de Neufchâtel, la reine Hortense et le maréchal Duroc , madame de Croï et M. de Nansouty, la princesse d'Eckmùll et le prince Borghèse. Mais on attendait avec impatience l'exécution du quadrille, qui depuis huit jours était l'objet de toutes les conversations. A onze heures, l'orchestre l'annonça.
C'était encore une allégorie ; la scène se passait au bord de la fontaine Egérie.
D'abord on vit paraître les Constellations vêtues de gaze bieue, et portant sur la tête un large bandeau d'or surmonté d'une étoile ; à ces douze divinités , qui se rangèrent des deux côtés de la salle, succéda une jeune Iris à la blonde chevelure, d'une figure fine, d'une taille gracieuse, qui , en exécutant les plus jolis pas avec les plus jolis pieds du monde, vint suspendre au bosquet de la fontaine son écharpe nuancée des couleurs de l'arcen-ciel ; aussitôt les Nymphes du Tibre, sortant de leurs grottes, vinrent cueillir des fleurs avec Zéphyre (M. Galz de Malvirade), qui se mêlait à leurs jeux.
Une femme vêtue d'une tunique blanche brodée en or, sans autres ornemens qu'un casque antique et un bouclier avec l'image d'une louve, s'avance à pas lents vers la fontaine pour consulter l'oracle ; plongée dans une profonde douleur, elle lève au ciel des yeux admirables qui paraissaient en savoir le chemin : c'était Rome sous les traits de la princesse Borghèse. A sa voix, la nymphe Egérie (madame la comtesse Just de Noailles), le front orné de perles et de corail , se présente avec autant d'élégance que de grâce, et lui prédit de plus heureux destins. Alors quatre Génies annoncent la France :
« D'un seul de ses regards, rimmortelie guerrière « Remplit ce bois sacré d'un torrent de lumière 5
« Imposante avec giace , et noble en sa beauté ,
« Sur un nuage d'or Ijrille avec majesté
« Celle qui des cieux même au loin portant la vue ,
« Ne peut de ses états embrasser Tétendue !
« Son casque resplendit des feux des diamans ;
« L'or, la pourpre et l'azur forment ses vêtemens ;
« Sur elle on voit planer l'aigle victorieuse ,
«Près d'elle voltiger l'abeille industrieuse;
« La force est dans sa main , la bonté dans son cœur ,
« La fierté sur son front, dans ses veux la douceur C*). »
C'était la princesse Caroline : l'éclat de son costume éblouissait tous les yeux ; sa tunique blanche brodée en or était soutenue par une ceinture d'émeraudes ; son manteau de pourpre était parsemé d'abeilles d'or ; un casque resplendissant de
(*) Programme allégorique, par Emmanuel Dupaty.
saphirs et de rubis ombrageait ses cheveux blonds , et son boucher de satin blanc étincelait des feux de raille pierreries. Elle embrasse Rome , et appelle sur elle la protection des dieux : aussitôt Apollon ( le comte Charles de La Grange), la lyre en main et la tête couronnée de lauriers , descend de l'Olympe , suivi des douze Heures du Jour et des douze Heures de la Nuit. Ces divinités étaient toutes vêtues d'une tunique brodée en argent, dont la couleur était variée selon le rang que chacune tenait parmi les Heures , depuis le noir, qui marquait Minuit, jusqu'à la tunique rouge de madame la comtesse de Lobau , qui représentait Midi , et la tunique jaune de la première Heure du Jour
(madame la comtesse Regnault de Saint- Jean d'Angély ).
On distinguait aussi dans cet Olympe impérial mesdames les duchesses de Bassano, de Castiglione, d'Alberg, d'Elchingen , de Vicence ; les comtesses de Montmorency, Victor de Mortemart , de Bouille, Anatole de Montesquiou , Duchâtel ; madame Edmond de Périgord , dont les yeux charmans brillaient , comme aujourd'hui, de tout l'éclat de son esprit ; madame de Baral , le modèle de la grâce , et madame Gazani, l'idéal de la beauté.
Toutes ces divinités cherchaient à consoler Rome: mais le sourire ne revint sur ses lèvres que lorsque les Génies lui apportèrent des cieux une armure semblable
à celle de la France, et l'image d'un enfant qui devait lui rendre son antique gloire.
On devine aisément celle des Heures qui captiva les regards de Léopold ; c'était une de celles qui suivaient l'Aurore; elle avait en effet toute la fraîcheur du matin ; sa tunique lilas , retenue par une ceinture d'opales , était relevée sur le côté par des bouquets de fleurs; un brodequin de satin blanc renfermait son joli pied , et son front était couronné d'une simple guirlande de marguerites blanches. Ce costume léger, vaporeux, révélait dans Noëma tant de grâces nouvelles, qu'enivré du concert d'éloges qui s'élevait autour de la belle inconnue, Léopold lui pardonna d'avoir si bien deviné qu'en la voyant il serait heureux ir. 5
d'oublier son humeur. M. de Folizy n'était pas loin de lui ; un de ses amis lui demanda s'il savait le nom de cette Heure si jolie : « C'est, répondit-il tout haut, la « femme du vieux marquis de Lisval. » Et il ajouta tout bas, en montrant Léopold, quelques mots que suivit un sourire. Léopolds'aperçutbienqueronmêlaitironiquementson nom à celui de madame de Lisval; mais il éprouvait cet embarras , ou plutôt ce supplice de sentir qu'un autre parle de nous avec malveillance, sans l'entendre assez pour avoir le droit de lui répondre. Cependant Rome et la France , les Nymphes , les Génies , les Étoiles , Apollon et les Heures, après avoir formé divers tableaux, défilèrent devant l'empereur, qui dit, en
passant, au général Lagrange : ^(Voiis étiez « fort bien dans le costume d'Apollon ; mais « votre lyre était trop petite. — Pour chan- « ter vos exploits , sire , » répondit le général. A minuit les contredanses recommencèrent. Léopold, s'approchant de Noéraa , lui fit compliment de sa parure et de sa bonne grâce : « C'est de ce moment c< seulement, lui répondit-elle à demi-voix, M que je me crois jolie. » Il ne dansait pas : il trouvait que la danse , charmante pour une femme , était presque ridicule pour un homme. Cependant lorsqu'il réfléchit qu'en dansant avec Noëma, il aurait pu jouir des privilèges attachés à cette intimité d'un moment , il regretta d'avoir dédaigné cet art ; ses regrets devinrent d'au-
tant plus vifs que le premier qui se présenta pour inviter madame de Lisval fut M. de Folizy.
Ce jeune homme faisait partie de ce brillant essaim de papillons administratifs qui effeuillaient alors toutes les roses du pouvoir. Envoyé à vingt ans pour organiser une province conquise , il avait rapporté de son petit gouvernement l'orgueil d'un proconsul romain ; quand on voulait désigner ses attributions , on disait en riant : « Attaché à sa personne. » Le soin de sa personne était en effet son unique occupation : il l'aimait, l'administrait avec bienveillance, la parait avec recherche, la promenait avec vanité. Il n'avait pas moins de prétentions au bel esprit , et se
disait poète pour avoir composé un madrigal en faveur du petit chien du premier ministre. Auprès des femmes , il s'imaginait qu'une jolie figure était un droit à l'impertinence ; il les regardait comme autant de victimes qu'il dépendait de lui d'épargner ou d'immoler, et il affectait avec tous ces airs libres et familiers qui donnent dans le monde l'attitude d'un homme à bonnes fortunes.
On concevra sans peine tout ce que Léopold dut souffrir pendant la contredanse. 11 devinait, à l'embarras de Noéma, l'étourderie de Folizy ; il éprouvait le besoin de s'en venger ; mais ira-t-il publiquement compromettre celle qu'il aime, par l'éclat d'un zèle plus nuisible à sa réputa-
tion que toutes les grimaces d'un fat?
Dans ce moment l'empereur faisait le tour (le la salle , adressant , selon son usage , des questions ou des compliraens aux personnes qui attiraient son attention. En passant devant Léopold, il se contenta de jeter sur lui un regard de curiosité ; mais il s'arrêta devant INI. de Lisval : « Votre fem- « me, lui dit-il, est vraiment charmante; » et cet homme , qui , la veille encore , conspirait avec la providence pour renverser le trône impérial, subitement désarmé par un sourire du maître, laissa voir sur son visage épanoui toute la joie d'un vieux courtisan.
Noêma demanda une glace. Ce désir, exprimé tout haut , excita l'émulation de
tout ce qui l'entourait ; Léopold se mit aussi en recherche ; mais lorsqu'il revint , M. de Folizy, qui l'avait prévenu, recevait déjà les remercîmens de madame de Lisval. Ce sont de ces riens, de ces misérables avantages qu'on ne pardonne pas quand on aime : il y a tant d'araour-propre dans l'amour ! %
Léopold ne put cacher son dépit. Attentive à calmer cette ame ombrageuse et fière, Noéma prit son bras pour se promener pendant l'intervalle d'une contredanse. K Le regard de l'empereur , lui ditce elle , vous a rendu tout soucieux ; mais « l'éloge qu'il a fait de moi devrait un peu « vous consoler. — Oui....; mais il est tard; « resterez-vous encore long-temps au bal?
« — J'ai promis une dernière valse. — A « qui donc ? — A M. de Folizy. — Folizy ! « toujours Folizy ! » Et la voix de Léopold était altérée, et il tressaillit lorsque M. de Folizy vint chercher madame de Lis val.
La valse était ce que le jeune proconsul avait le plus étudié parmi les usages et les moeurs de l'Allemagne. Noëma , tourmentée du trouble de Léopold, ne mit d'abord dans sa danse qu'une sorte de nonchalance et de dédain ; mais bientôt, entraînée par le charme de la musique et la légèreté de son valseur, par l'assurance d'être regardée et le désir, si naturel aux femmes, de briller aux yeux de celui qu'elles préfèrent, elle se livra au plaisir de la valse avec un
abandon si chaste à la fois et si voluptueux, qu'un murmure flatteur suivait tous ses pas. Léopold , hors de lui , frémissait de rage en voyant si p'rès de tant de charmes un homme auquel il brûlait de donner un coup d'épée.
Après avoir reconduit madame de Lisval à sa place, M. de Folizy, rentré dans la foule , où l'oreille et les yeux de Léopold le suivaient toujours , semblait recueillir avec une orgueilleuse modestie des complimens sur sa belle valseuse. « Heureux « mortel ! lui disait un de ses amis, il faut « avouer que madame d'Hémereuse est une «bonne tante, et qu'elle a bien soin des « plaisirs de son cher neveu 1 — Qu'il sera « doux pour toi , lui disait un autre en
« riant, de faire de cette Heure l'heure du « berger] » Et Folizy acceptait ces présages pour l'avenir comme si c'étaient déjà des félicitations sur le passé ; il répondait d'un air léger à ses flatteurs : « Taisez-vous « donc, fous que vous êtes ! Ne voyez-vous « pas à ses côtés le lion de Tunis qui nous « lance des regards de feu ? » Et la fureur s'amassait dans l'ame de Léopold.
Noëma se lève , va dire bonsoir à madame d'Hémereuse , et sort de la salle de bal. Tandis qu'elle descend le grand escalier, M. de Folizy vient encore papillonner autour d'elle ; mais Léopold , s'interposant brusquement entre elle et lui , offrit la main à madame de Lisval pour la mettre en voiture, et dit au valet de pied
de refermer la portière. « Vous ne venez «pas avec nous, dit Noëma étonnée à
« Léopold. — Non , non ; plus tard » Et
l'impérieuse file entraîna la voiture.
Se retournant aussitôt vers M, de Folizy : « Monsieur, lui dit-il à demi-voix , «j'ai tout entendu, et je suis resté pour « vous demander raison de votre imperti- « nence. — Comment ! heureux et jaloux! « — Et prêt à punir un fat. — Ce mot-là « veut du sang. — J'ai soif de répandre le « vôtre. — Moi , je me soucie fort peu de « vos jours, et j'aime assez les miens ; mais cf vous ne savez pas votre monde , et je « serai bien aise de vous donner une leçon : « quelle arme choisissez -vous? — Le pis- « tolet. — Quel lieu? — Où vous voudrez.
« — Eh bien ! le bois de Vincennes. Vos « témoins ? — Mon domestique seul me « suivra. — Moi, j'amènerai un ami. Votre « heure? — Au point du jour. — Un duel u à la suite d'un bal! c'est tout -à-fait élé- « gant, et vous pouvez compter sur moi. »