‹ L'idée fixeChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Sans considérer que la nuit était fort avancée et qu'il faisait un froid très rigoureux , Léopold sortit à pied pour regagner son hôtel, dont il savait à peine le chemin, et qu'il ne reconnut qu'après avoir erré long-temps dans des rues dont il ignorait

le nom. Geoi'ges l'attendait avec une impatience que l'inquiélude de madame de Lisval avait fait naître , et que l'agitation de Léopold vint encore augmenter. « Tout « le monde est-il déjà couché , demanda- « t-il à Georges. — Oui, monsieur , il est si « tard! M. et madame de Lisval sont reve- « nus depuis au moins deux heures. — « Deux heures ! répéta Léopold avec surce prise : prépare mes pistolets. — ■ Mon- « sieur !.... — Allons , tu es un vieil enfant : « suis -je mort pour avoir fait la guerre? « Je me bats ce matin , et tu seras mon « aide-de-camp. » Le vieux serviteur, consterné de son nouveau grade , n'exécuta qu'en tremblant les ordres de son général.

Assis devant sa cheminée, le bras appuyé sur sa table à écrire , Léopold , plus calme, jette un regard sur la vie que peutêtre il va quitter, et sent plus que jamais que la vie pour lui c'était Noëma. Et il partira sans l'avoir revue ! Cette pensée le trouble , et une larme involontaire tombe de ses yeux. Certes on ne pouvait suspecter son courage ; mais il aimait, et mourir sans avoir dit à Noëma ces paroles d'adieu qui sont comme un dernier lien entre la

terre et le ciel! Du moins il peut lui

écrire. Il prend une plume et la roule machinalement dans ses doigts. Tant d'idées se pressent à la fois dans son cerveau que son esprit ne peut en choisir une pour l'exprimer. Il craint de ne lui avoir pas

x^ssez dit combien il la chérissait ; et cependant, s'il brûle d'amour et d'honneur, elle sait que c'est pour elle ; s'il a dédaigné tour à tour la fortune , la beauté , la gloire , elle sait que c'est pour elle ; s'il se bat aujourd'hui, s'il meurt, elle ne peut douter que ce ne soit encore pour elle. Sa lettre était donc écrite dans le cœur de Noèma. Six heures ont sonné. Georges vient l'avertir que , selon ses ordres , une voiture l'attend au coin de la rue : il a voulu sortir à pied pour ne point éveiller celle qui ne dormait pas ; et en regardant les croisées de Noèma, il ne put se défendre d'une douloureuse émotion ; car il n'affectait pas ce stoïcisme moins vrai que fastueux qui se fait gloire de tuer son cœur, qui rougit

d'un regret , et court à un duel comme à une partie de plaisir. Il arriva le premier au rendez -vous; ÀNÏ. de Folizy ne se fit pas attendre. Ils convinrent de se mettre à vingt pas l'un de l'autre , avec la faculté d'avancer jusqu'à dix. M. de Folizy tira le premier, et sa balle traversa la cuisse de Léopold , qui fléchit sous le coup , et tomba ; mais bientôt, se relevant sur un genou , il tira à son tour , frappa M. de Folizy à la poitrine , et le renversa sans mouvement Il le crut mort, et sa colère fit aussitôt place à l'humanité. Ce n'est plus ce fat dont il brûlait de châtier l'impertinence : c'est un homme tué , et tué de sa propre main ! Ce remords lui rend des forces; et, malgré ses souffrances,

malgré le sang qui coule de sa blessure , il se traîne vers le corps de Folizy, que son témoin tenait embrassé : il cherche à y ranimer les restes d'une vie qu'il se reproche d'avoir éteinte. Georges, qui était un homme de précaution , soupçonnant que l'aide-de-camp pourrait bien devenir chirurgien-major sur le champ de bataille, avait apporté des sels, des vinaigres, de la charpie ; il les offrait h son maître avec la plus touchante importunité ; mais Léopold, dédaignant pour lui-même tous ces secours , les prodiguait à son malheureux adversaire. Tant de générosité ne fut pas sans succès : Folizy rouvrit les yeux, tendit la main à son ami, et témoigna par un signe de tète à Léo})o]d combien il

était touché de ses soins. Léopold , que ce regard venait d'absoudre , l'embrassa avec transport, et le recommanda vivement aux soins de son ami. Plus ti'anquille alors, il permit à son vieux serviteur de s'occuper de lui. Sa blessure n'était pas grave ; mais la fatigue, l'émotion , le mouvement de la voiture , la rendirent très douloureuse.

Que se passait -il à l'hôtel pendant son absence? Noèma ne s'était pas endormie.

Cependant elle n'avait entendu ni rentrer ni ressortir Léopold. Tourmentée d'une inquiétude vague , elle ne savait à quoi attribuer le refus qu'il avait fait de revenir avec elle. Ce n'était à ses yeux qu'un caprice, et elle se demandait si sa conduite

au bal avait pu en être la cause. « A-t-elle été coquette? non : si elle a joui avec un plaisir naïf des hommages dont elle était entourée, c'est qu'elle était heureuse de croire que chacune de ces flatteries avait un écho dans le cœur de Léopold. Ses succès n'étaient -ils pas aussi les siens? La dernière valse lui avait donné de l'humeur ! mais était-ce sa faute à elle si M-. de Folizy l'avait invitée ? Pouvait-elle refuser le neveu de madame d'Hémereuse?

La présence de ce jeune homme semblait importuner Léopold ? mais cet éclair de

jalousie se sera éteint avec la valse »

Elle était loin d'imaginer qu'une bouderie qu'elle croyait passagère , aurait de si terribles résultats. Si elle l'avait un seul mo-

ment soupçonné , rien ne l'aurait arrêtée pour empêcher ce duel. Plus elle s'interrogeait , plus elle aimait à se sentir innocente; et, dans cette confiance, elle essayait, mais vainement , de prendre quelque repos : une sourde agitation veillait au fond de son ame comme un pressentiment ; et dès que le jour parut, elle sonna sa femme de chambre. Elle n'avait point d'ordres à lui donner ; mais elle espérait apprendre quelque chose de ce qu'elle désirait savoir. « Ma bonne, lui dit -elle, as -tu vu « Georges ce matin ? » jMademoiselle Julie devina que madame de Lisval ne parlait du domestique que pour qu'on lui parlât du maitre; mais que répondre? Ira-t-elle lui répéter tout ce quelle a appris du con-

cierge de l'hôtel ? — « Eh bien ! Julie ? — '

Madame — D'où vient cet embarras?

- — Madame.... Georges est sorti. — Déjà!..,

et seul? — Madame — Achève , parle.

— On m'a dit qu'avant le jour, M. Léopold , suivi de Georges — Ah 1 malheureuse! il est donc vrai ! et c'est moi !.... »

Alors ce bal , où sa conduite lui avait paru si naturelle , si inoffensive , repasse devant ses yeux sous d'autres couleurs : mille circonstances, d'abord inaperçues, se représentent pour l'accuser ; elle savait Léopold jaloux , ombrageux , implacable ; elle aura été trop vraie dans l'expression de sa joie, trop distraite par ses succès, trop entraînée par le plaisir de la valse. Celle valse, ne devait-elle pas la sacrifier,

après avoir cf! tendu ces mots, qui retentissent encore à son oreille: « Folizy ! « toujours Folizy ! » Ne devait- elle pas aussi comprendre que Léopold , trop fier pour supporter les airs railleurs de M. de Folizy, n'était resté que pour lui en demander raison ? Quels reproches n'avaitelle pas à se faire, elle qui avait été la cause de tout, elle qui pouvait tout prévenir, ou du moins tout apaiser?.... Une seule pensée la consolait au milieu de son désespoir : c'est qu'elle était bien sûre que, si Léopold était tué, elle mourrait.

Quelle angoisse que d'attendre dans une pareille situation ! Noëma se lève, s'habille à la hâte, pour être plus à portée de voir, d'entendre; ses yeux passent vingt fois de

ia pendule à la fenêtre; elle attend une voiture , et tremble de la voir arriver; le moindre briiit la fait tressaillir, et le silence l'accable. Enfin, après deux heures du plus affreux supplice, une voiture, qui s'avançait très lentement, entre sous la porte de l'hôtel. Noëma , hors d'elle-mèrae, se précipite dans la chambre de mademoiselle Julie, qui donnait sur la cour, ouvre la croisée , et voit Georges qui , descendu le premier et seul , demande l'aide du cocher Léopold est blessé ! Il est mort

peut-être!.... Elle jette un grand cri, et tombe sans connaissance.

M. de Lisval , curieux de savoir la cause de tout ce mouvement, s'était rendu dans l'appartement de sa femme; surpris de ne

l'y pas trouver, il passa chez mademoiselle Julie, et vit à la fois Noëma évanouie, et Léopold, tout pâle, porté dans les bras de son vieux serviteur. A ce spectacle imprévu, il demeura stupéfait, et, pour la première fois , cette ame froide et tranquille ressentit une atteinte de jalousie. A cet âge , la jalousie n'est bien souvent que de la vanité : aussi M. de Lisval fut-il moins frappé du rapprochement de la douleur de sa femme avec les souffrances de Léopold , que blessé du témoignage d'intérêt qu'elle avait donné publiquement à un autre que son mari.

A peine ranimée par les secours de Julie, Noëma murmura le nom de Léopold. « Rassurez - vous , madame, hii dit

« M. de Lisval , M. Montalais n'est pas « mort. » Cette voix qu'elle ne savait pas si près d'elle , ce ton sévère auquel elle n'était pas accoutumée, lui causèrent une surprise mêlée d'effroi : elle craignait avec raison d'avoir trahi son secret devant le témoin qui devait le plus l'ignorer. Cependant Léopold respirait, et toute son ame se rassembla sur ces mots : // nest pas mort ! C'était déjà plus que la vie pour Noêma. Mais il était blessé ; sa blés--

sure était peut-être dangereuse Cette

inquiétude fut bientôt dissipée parles rapports de Georges. Il ne lui restait que le regret de ne pas le voir, le soigner ellemême ; car elle savait toute l'influence d'une présence chérie pour endormir les douleurs.

Dès que la fièvre fut apaisée , Léopold obtint la permission de se faire porter dans le salon sur une chaise longue. Quelle joie pour Noëraa de le revoir, de le sentir là près d'elle , de retrouver tout sou amour dans le feu mourant de ses regards ! Mais M. de Lisval ne les quitte plus , et sa présence arrête ces épancheraens du cœur, si doux surtout après un grand danger. H n'avait rien contre les duels , et dans sa jeunesse son épée n'était pas toujours restée oisive; mais cette affaire avait fait beaucoup de bruit; il n'était plus à entendre que c'était pour sa femme que M. Montalais s'était battu ; il voulait donc repartir sur-le-champ pour Olrive. Cependant abandonnera-l-il , encore soulfraut.

dans une ville où il ne connaît personne, celui qui lui a sauvé la vie ? Ce scrupule fait taire sa vanité, et il se résigne à attendre que Léopold puisse supporter le voyage.

Ce fut l'affaire de quinze jours, et Noëraa les passa tous auprès du malade. Elle s'était bien aperçue de la surveillance de son mari ; elle rougissait d'avoir attiré ses soupçons ; mais, rassurée par la pureté de sa conscience , il lui semblait qu'elle ne pouvait expier par trop de soins les souffrances dont elle était la cause. D'ailleurs ses yeux étaient désenchantés : Paris n'était plus pour elle qu'un séjour insupportable ; le prestige de ses fêtes , l'encens de ses hommages, l'éclat de ses plaisirs, tout

avait disparu devant les dangers qu'avait courus Léopold. A peine fut -il rétabli qu'elle-même pressa le retour au château d'Olrive : elle était si heureuse de n'avoir phis à craindre pour des jours qui ne lui étaient que trop chers !

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