CHAPITRE XIX
On ne revoit jamais sans émotion les lieux où l'on a aimé : chaque arbre, chaque fleur nous retrace une jouissance; on marche entouré de souvenirs, et l'air est comme parfumé de bonheur. Oui , de toutes les passions qui agitent le cœur de
l'homme, l'amour est la plus vraie, la plus forte , la plus féconde en plaisirs réels. La fortune énerve l'ame , l'ambition la corrompt, la gloire l'étourdit; mais l'amour l'exalte, l'anoblit, la rend meilleure. L'amour est à lui seul tout ce qu'il y a de bien dans ce monde : c'est le courage, l'honneur, la vertu ; c'est la révélation de notre céleste origine. Heureux, ses jouissances sont le paradis sur la terre; malheureux , ses peines ont encore quelque chose de doux , et il n'est pas sans charme d'en mourir.
Ce fut sous de telles inspirations que Léopold retrouva le château d'Olrive et ses chères forêts. Là , il lui semblait que , loin du monde et de ses frivoles solennités,
le cœur de celle qu'il aimait lui appartenait, ef qu'il pouvait lui rendre un culte libre et sans partage. Cette consolation lui tenait presque lieu de bonheur.
Noëraa, depuis son retour, était moins tranquille : elle avait senti que le jour où Léopold s'était battu, aurait été sans lendemain pour elle si Léopold avait été tué ; son secret lui était échappé devant tout le monde ; M. de Lisval était devenu jaloux ; mais comme il entrait plus d'orgueil que d'amour dans sa jalousie, il continuait, pour ne point trahir sa faiblesse, à recevoir M. Montalais comme par le passé :
cependant il le laissait rarement seul avec Noëma, ou, quand il les voyait ensemble, il cherchait à lire dans leurs yeux leurs mu-
tuels sentimens. Cette surveillance l'humiliait ; elle rougissait de se voir traitée en coupable, quand elle n'avait point de faute à se reprocher; mais sans provoquer une explication avec son mari , elle mettait dans ses rapports avec Léopokl plus de réserve, n'osait plus l'appeler son frère, et, sans le fuir, cherchait moins à se trouver seule avec lui. Elle commençait à se craindre elk-méme, et faisait par excès d'amour tout ce qu'exigeaient les soupçons de M. de Lisval. Cet état de contrainte , ces combats d'une ame tendre et fidèle à ses devoirs, ne tardèrent pas à altérer sa santé. Son teint se décolorait ; la crainte seule de ne plus voir celui qu'elle voyait tous les jours, la soutenait contre H. 7
les atteintes de la fièvre qui la dévorait; mais enfin, vaincue par le mal, elle se mit au lit.
Lorsque Léopold se rendit au château, les domestiques lui dirent que madame était malade, et qu'ils avaient ordre de ne laisser entrer personne. Ce refus, bien naturel, devint pour lui un coup de foudre; sa tête s'exalta , et , tourmenté du besoin d'épancher sa colère et sa douleur , il écrivit à Noëma , sans même réfléchir s'il pourrait lui faire parvenir sa lettre.