‹ L'ideé johannique de la vie [microform]Chapitre 10 sur 12 · III. Le souverain bien · texte numérisé non relu

III. Le souverain bien

La dégénération n'est d'ailleurs qu'une anomalie monstrueuse ; ce qui est normal, c'est l'enrichissement continu de celui qui est entré dans la vie et qui reçoit les dons divins selon sa capacité grandissante : Je suis venu, dit Jésus, afin que mes brebis aient la vie et qu'elles aient l'abondance (X, 10). Nous arrivons ici à un nouvel aspect de l'idée que nous analysons. Il ne s'agit plus de la nature ni de la durée de la vie, mais de ce qui en fait la beauté morale et le prix, en un mot de la vie divine comme souverain bien, à la fois sainteté et bonheur.

Quiconque fait le bien doit être heureux ; c'est là un axiome de la conscience humaine. La philosophie antique ne séparait jamais la théorie du bonheur de celle de la vertu ; c'est dans l'union des deux que consiste le souverain bien. Nous retrouvons la même idée sous la forme religieuse, chez les Hébreux. Le souverain bien pour eux, consiste à obéir ponctuellement aux prescriptions de Dieu : conception très élevée.

vraie au fond, mais qui renferme encore quelque chose de trop mécanique. Les rajDports de Dieu avec son peuple sont considérés comme ceux d'un roi avec ses sujets. La récompense qu'il donne se confond trop avec la prospérité matérielle.

D'après les synoptiques, Jésus promet le bonheur à ceux qui ont les caractères requis pour entrer dans le royaume des cieux. Heureux ceux qui pleurent ; heureux ceux qui ont le cœur pur ; heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; heureux même ceux qu'on outrage et qu'on persécute à cause de lui. C'est bien là une base christologique de la béatitude, car c'est seulement par Christ et avec lui qu'on peut entrer dans le royaume. Mais le mysticisme johannique, comme le paulinisme, accentue bien autrement la nécessité de l'union avec Jésus-Christ comme condition du bonheur. Nous avons à examiner ici les deux côtés de la question : 1» Vivre de Jésus-Christ et observer ses commandements, c'est tout un. 2° Observer ses commandements, c'est avoir la plénitude de la vie : vérité, liberté, paix, sécurité, victoire, pure joie de l'âme.

1. L'idée de loi et de devoir n'est pas absente de la théologie johannique, et nous avons à la faire entrer dans notre définition de la vie divine^ mais sans insister, car elle se résout dans la foi et dans l'amour. Ce qui nous importe pour le moment, c'est de bien établir qu'il n'y a pas de vie sans accomplissement de la loi. Le mot que nous rencontrons (evToXat.) est le même qlie

dans les synoptiques (Marc X, 19; Luc XVIII, 20; Matt. XIX, 17). Dans ce dernier texte Jésus dit au jeune homme riche : Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Seulement, dans le quatrième évangile, il n'est plus question du décalogue ; c'est Jéçus qui donne lui-même ses commandements à ses disciples. Voir Ev. XIJI, 34; XV, 12 ; XIV, 15, 21 ; XV, 10, 14 ; Ep. II, 7-8 ; III, 23 ; II, 3 ; III, 24 ; V, 3. Evidemment de tels commandements ne sont pas différents de ceux du décalogue. Ce que Jésus prescrit aux siens, c'est bien la loi, mais la loi simplifiée, émanant de sa propre personne, ayant un motif nouveau, un nouveau caractère, une récompense nouvelle.

A propos de la simplification de la loi, nous avons l'occasion (Je remarquer une fois de plus que le Jésus johannique n'est pas si différent du Jésus des synoptiques qu'on le prétend à l'ordinaire. Dans les trois premiers évangiles nous avons le sommaire de ïa loi ; dans le quatrième c'est encore plus simple, parce que le cœur du Christ est encore plus près de ceux à qui il parle. Dans les deux cas la multiplicité et la complication des ordonnances sont abolies. C'est la loi de l'alliance de grâce.

Mais de ménié que la vie vient du Fils, les commandements qu'il donne aux disciples sont siens. Il a reçu la vie dii Père et il la communique aux hommes ; ne faisant rien de lui-même et ne parlant que d'après les enseignements du Père (VIII, 28), il a reçu ses com- Fleury 5

mandements et il les transmet à ceux qui l'écoutent. En cela aussi il est médiateur. La loi qui passe par lui a perdu son caractère terrible ; elle devient vivante et tendre ; au lieu de s'imposer, elle s'insinue doucement dans les cœurs. C'est une loi qu'on observe par amour pour la personne qui commande : Si vous m'aimez, gardez mes commandements (XIV, 15). L'objet même de la loi se résume dans la pratique de l'amour : Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres (XV, 12). La règle est dans l'exemple de celui qui a aimé le premier : Comme je vous ai aimés (XV, 12). Enfin il est lui-même la récompense de celui qui observe ses commandements : Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande (XV, 14).

Une telle obéissance n'a donc rien de servile. Jésus lui-même le fait remarquer : Je ne vous appelle plus serviteurs (XV, 15). En effet, c'est l'obéissance de l'amour, non de la crainte. Mais il y a plus : c'est l'obéissance qui comprend, parce que les choses divines lui ont été révélées, et c'est en cela précisément que l'esclave monte plus haut et qu'il devient ami. Ainsi retrouvons-nous toujours, dans notre] évangile, le mysticisme de l'amour et l'intuition ; c'est l'union étroite de ces deux éléments qui en constitue la puissante originalité. Est-ce là le johannisme? Disons mieux ; cela vient de plus haut, d'une personnalité qui dépasse toutes les autres. Le portrait qui nous a été laissé d'elle peut être imparfait, sa pensée amoindrie

parfois ou insuffisamment rendue, mais l'essentiel y est. Il y a un enseignement qui vient de Jésus seul et que nous pouvons dégager de Jean, comme de Paul et de Luc ; il y a son empreinte unique, divine, et c'est elle que nous retrouvons dans la notion johannique de la loi. Elle ne se sépare ni de celle de l'amour et de pratique facile (les commandements ne sont point pénibles, 1 Jean, V^ 3), ni de celle de don gratuit (Je sais que le commandement du Père est la vie éternelle, XII, 50). Ainsi s'établit le lien entre la sainteté, qui vient de la conformité de la vie avec la volonté de Dieu et la félicité, qui vient de l'épanouissement de l'être renouvelé, « recevant de sa plénitude et grâce sur grâce. »

2. Dans la Cw^i a".covt.oç tout est compris de ce que Dieu peut donner, et la vie spirituelle pourrait être définie par chacun de ses dons. Ainsi vivre, c'est être dans la vérité, et la vérité vient au fidèle par Jésus- Christ. Les textes abondent pour le démontrer : Le Logos est plein de grâce et de vérité (I, 14). La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ (I, 17). Il est l'homme qui dit la vérité (VIII, 40), et c'est pour cela que ceux de ses auditeurs qui manquent de droiture ne croient pas en lui. Etant la vie, il est lui-même la vérité (XIV, 6). Quand il promet le consolateur, il l'appelle l'Esprit de vérité (XIV, 17), qui conduit dans toute la vérité (XVI, 13). C'est la vérité qui sanctifie (XVII, 17, 19). Enfin, quand il définit sa mission devant

Pilate, il dit qu'il est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité (XVIII, 37).

C'est donc bien là un des caractères distinctifs de la vie que nous décrivons, et nullement un ensemble de dogmes auxquels la foi devrait adhérer ou qui seraient révélés à l'âme croyante. Son contraire est le mensonge, non Terreur. Le mot erreur 7î}.Qtvvi se trouve bien dans l'épître (IV, 6), mais tout le contexte fait voir qu'il ne tant pas entendre pas là l'erreur dogmatique i Nous venons de Dieu ; celui qui connaît Dieu nous écoute ; celui qui ne vient pas de Dieu ne nous écoute, pas. C'est ainsi que nous distinguons l'esprit de la vérité de l'esprit de Terreur (1 Jean, IV, 6). L'esprit de l'erreur, c'est donc la fausseté foncière de l'homme qui ne veut pas reconnaître Dieu où il est et qui se piive ainsi de lumière et de vie : Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ (1 Jean, 11, 22)?

D'après cette conception toute morale et religieuse, la vérité est à la fois cause et effet de la vie. La vérité n'est point naturelle aux hommes j elle ne vient point pour eux de l'intérieur, ni de la conscience, ni de l'esprit. Il y en a chez qui elle ne trouve aucun écho et qui lui resteront toujours étrangers. Mais il y en a d'autres qui ont une tendance vers la vérité ; ils en ont la faim et la soif; notre évangile dit qu'ils sont de la vérité (XVIII, 37). Nous dirions donc plus exactement qu'ils ont la capacité de recevoir la vérité, et qu'ainsi ils peuvent entendre la voix de Jésus-Christ et le con-

teiii|)ler comme la vérité vivante. Puis, étant nés de nouveau, ils sont sanctifiés par cette vérité divine^ qui agit en eux et les pénètre toujours plus.

C'est auësi la vérité qui affranchit de l'esclavage du péché (Voir VIII, 32-36); La liberté n'est pas non plus naturelle à l'homme; le péché est son maître. Le Fils seul petit lé libérer. Le pécheur passe alors d'un honteux asservissemeht à une servitude volontaire et glorieuse: Uni aii FilSj qui ne fait rien de lui-même, mais toujours ce qui est agréable au Père (VIII, 28-29) ^ il prend à son tour les mêmes dispositions, la même attitude^ et c'est cela qui est l'affranchissement, car la liberté vraie ne consiste pas à se vouloir soi-même, mais à vouloir ce que Dieu veut.

Cette haute vérité ne s'applique pas seulementj pour la dompter, à la passion aveugle qui ne cherche qti'à être assouvie; elle vise aussi^ pour les redresser, les efforts consciencieux, mais vains, de quiconque voudrait faire le bien sans Dieu. Le sage qui se rend compte des conséquences infinies de tous ses actes, et qiii interroge continuellement sa conscience sur la direction qii'il doit imprimer à sa vie, ne pourra que se mouvoir dans une perpétuelle inquiétudCi Plus son désir de bien faire sera intenise, plus il aura de troubles et de scrupules absorbants. Le sentiment de sa responsabilité l'écraserai II aura beau se répéter qu'il veut réaliser uniquement la loi de sa nature, il se fatiguera dans l'incei'titude et les tâtonnements. Mais s'il se met

dans la position humble et confiante qui vient d'être indiquée, son activité sera paisible autant que féconde.

En effet, la paix est assurée dès à présent à ceux qui croient. C'est le don suprême que Jésus fait aux siens avant de les quitter. Cette paix n'est pas celle du monde, que les hommes se souhaitent les uns aux autres, sans pouvoir la posséder ; c'est la sérénité inaltérable de l'âme qui contemple Dieu dans son Fils, possédant tout en lui, et qui sait qu'avec lui elle traversera victorieusement difficultés et épreuves. Il y a à la fois dans cette paix la confiance en celui qui conduit et défend, et, avec les dures réalités du combat, l'assurance de la victoire définitive. Les deux éléments sont mis en lumière, d'une part au chapitre X, et de l'autre, aux chapitres XV et XVI.

Dans le premier de ces passages, Jésus se compare à une porte par laquelle les brebis entrent dans le bercail et en sortent. Y pénétrer, c'est être sauvé. La sécurité est désormais complète, non dans la passivité, mais dans l'action. On entrera et sortira (X, 9) ; on aura la nourriture spirituelle pour toujours assurée (ibid.). C'est un état définitif dans lequel Dieu luimême gardera les siens : Nul ne peut ravir ce qui est dans la main du Père (X, 29).

Mais cela n'exclut nullement les tribulations des disciples, et Jésus les leur prédit dans ses derniers discours : Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous (XV, 18). — S'ils m'ont persécuté, ils vous

persécuteront aussi (XV, 20). — L'heure approche où tous ceux qui vous mettront à mort croiront rendre un culte à Dieu (XVI, 2), etc. Ce tableau des luttes à venir fait contraste avec l'ineffable douceur des paroles d'adieu. Mais à travers l'adversité, ils auront la paix et la victoire; quelque chose de la sérénité du Maître en face de la douleur doit passer dans les disciples. Ce ne sont pas eux qui sont vainqueurs, mais Celui qui est leur vie : Vous aurez des afflictions dans le monde, mais prenez courage, j'ai vaincu le monde (XVI, 33).

Finalement, la vie doit s'épanouir en joie, en une joie qui abonde (XV, 21). La tristesse n'est que pour un temps ; c'est la joie qui est définitive. Les croyants sont appelés à une parfaite félicité, qui vient de leur union même avec le principe de la vie.

Ainsi, ce que Dieu nous donne en son Fils, c'est de quoi faire vivre toutes nos facultés, qui se développent harmonieusement dans un progrès continu, et c'est la puissance morale nécessaire pour triompher de tous les obstacles. L'idée d'abandonner quelque talent, de laisser inerte quelque force intérieure, en vue de s'appauvrir soi-même pour plaire à Dieu et pour gagner plus sûrement le ciel, cette idée-là est absolument opposée à la conception johannique de la vie. Si l'on est animé de l'esprit dont elle procède, on ne peut tomber ni dans les aberrations d'un ascétisme qui torture le corps, ni dans la vanité d'un quiétisme qui annihile l'âme, sous prétexte de la perdre en Dieu.

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