‹ L'ideé johannique de la vie [microform]Chapitre 9 sur 12 · II. La vie éternelle · texte numérisé non relu

II. La vie éternelle

La vie est lumière, parce qu'elle procède de celui qui est la lumière. De même étant donnée et conservée par celui qui est immuable, elle participe à son immutabilité. Nous touchons ici, encore plus, au fond essentiel de la vraie vie, et pour faire nettement ressortir ce caractère qu'elle a, il est nécessaire de le mettre en opposition avec la fragilité de la vie naturelle. Au regard de l'expérience, notre vie n'est qu'une série de phénomènes qui se succèdent les uns aux autres d'après certaines lois. Elle se meut dans un cercle très restreint; elle subit diverses influences phj'^siques, d'hérédité, de milieu. Force qui dépend d'une infinité d'autres, n'ayant pas sa raison d'être en elle-même, elle est sujette à tous les dérangements, à tous les heurts, toujours à la merci d'un accident qui la brise. La vie morale a sa grandeur qu'on ne saurait exagérer ; mais puisqu'elle ne va pas sans la vie physique, elle doit en partager la nature précaire et la courte destinée. A cause même de cette liaison si étroite, la vie morale, dans ses manifestations de chaque jour, est singulièrement changeante et inégale. Elle a ses élans et ses hautes envolées, mais aussi ses affaissements et ses lourdes chutes. N'est-il pas vrai qu'une vie, selon l'éloquente définition de Jacques, n'est autre

chose qu'une vapeur qui paraît pour un moment et qui bientôt se dissipe?

De tout temps, pliilosophes, moralistes, prédicateurs se sont plu à mettre en lumière cette fragilité de la vie humaine, pour l'opposer soit à la nature, soit à Dieu. De nos jours, c'est la science qui reprend ce thème, en attribuant à ses conclusions une autorité qui ne saurait appartenir qu'à sa méthode et à ses observations. Pour elle, les existences individuelles, si éphémères^ ne sont rien. La seule réalité, c'est la Vie, la grande Vie universelle, sous toutes les formes et dans tous les domahies. C'est le phénomène unique qu'on retrouve partout dans son infinie complexité, et plus on en grandit l'importance, plus s'atténue l'idée d'individualité et de personnalité.

Mais cette Vie qui subsisterait par elle-même sans support^ sans principe transcendant, n'est qu'une abstraction, bien plus difficile à concevoir que le Dieu vivant ; à moins qu'on ne lui confère libéralement tous les attributs de Dieu, et alors ce n'est plus qu'une question de mots. Ce qu'il nous importe d'établir à présent, c'est que Dieu seul a la vie; ou pour mieux dire^, il est la vie. Notre évangile exprime cette vérité en ces termes : Le Père a la vie en lui-même (V, 26). Vérité rationnelle autant qu'affirmation de la foi. Ce qu'il ajoute, c'est que le Fils, qui est avant toutes choses « vers Dieu » et par qui sont toutes choses, a aussi la vie en lui-même, parce que « cela lui a été donné par

le Père » (V, 26). La subordination du Fils, ici comme dans tout le quatrième évangile, est nettement formulée. Au point de vue métaphysique, la vie du Fils ne peut pas être celle du Père, puisqu'il lui a été donné de l'avoir en lui-même. Seulement cette vie, par la volonté du Père et non par une procession nécessaire, est dès l'origine de même ordre divin, à l'abri de toute déviation et de toute décadence. Rien ne peut y être ajouté^, puisqu'elle est parfaite, et il n'est pas à craindre que rien y soit à jamais retranché. Or, c'est lui^ le Fils, qui communique la vie à qui il veut (V, 21), non pas seulement une vie plus morale, plus pure, mais sa propre vie, comme nous l'avons vu à propos du chapitre VI. C'est la vie divine, la vraie vie, celle qui seule mérite ce nom. « Le Père, dit saint Augustin, a engendré un Fils de telle nature qu'il eût la vie en lui-même ; il n'est pas participant de la vie, mais il est lui-même la vie, et c'est de cette vie que nous sommes participants. » Le croyant arrive donc dès maintenant, par le fait de son union avec Christ, à une existence supérieure, assurée pour toujours, la

Nous avons à considérer, au point de vue théorique, ces deux idées : 1" la vie est donnée dès à présent ; 2° elle est donnée pour toujours. Puis 3° en ce qui concerne la pratique, nous aurons à nous demander comment ces deux thèses peuvent se concilier avec les faits.

P La vie est donnée dès à présent.

D'après l'évangile et l'épître de Jean, celui qui croit au Fils reçoit immédiatement le germe d'une vie qui, étant de nature spirituelle, ne doit jamais prendre fin. Point de solution de continuité entre le temps et l'éternité, entre le terrestre et le céleste. Le terme joliannique pour exprimer cette grande vérité, est celui-ci : E'^ew ^w/jV, soit sans épitliète, soit avec a'.wv.ov. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle (LU, 36). Voir aussi V, 24. Ici nous trouvons l'expression caractéristique : {jLSTaêeêTixev sx tou 8ava-ou ziq r/jv Çw/jv, marquant bien non un simple devenir, mais le passage achevé de la mort à la vie. Dans l'épître (V, 11-12), il est dit que Dieu nous a donné la vie éternelle et que cette vie est dans son Fils. Celui qui a le Fils a la vie. Ce passage de la mort à la vie n'est subordonné à aucune condition extérieure. Ce ne sera ni après la mort, ni après le jugement, ni au retour du Seigneur que l'âme vivra ; c'est maintenant même, quand elle a foi en celui qui donne la vie.

Aussi ne doit-on pas traduire eiq C^ov aiwvt-ov par «jusqu'à la vie éternelle », comme s'il s'agissait de l'avenir d'outre-tombe. Quand Jésus dit à la Samaritaine (IV. 14) que l'eau qu'il donne devient, pour celui qui en boit, une source d'eau jaillisant ^lq sw^v aicov-ov, cela signifie que la vie qu'il communique est éternelle

parce qu'elle est spirituelle. Celui qui boit de cette eau n'aura plus jamais soif, car il a désormais en lui la vie nouvelle qui n'a plus besoin des satisfactions terrestres et c'est précisément en cela que consiste la vie sans fin.

Si de l'eau nous passons au pain de vie, nous trouvons un texte analogue : Travaillez à acquérir non l'aliment qui périt, mais l'aliment qui subsiste en vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donnera (VI, 27). On ne comprendrait pas que ce pain et cette eau qu'on s'assimile tout de suite ne donnassent la vie que plus tard. Le futur « vous donnera » ne s'applique pas à l'avenir d'après la mort, mais à la condition même du don de la vie : Je vous la donnerai, si vous travaillez à acquérir l'aliment spirituel, en le désirant, en le recherchant.

Les autres verbes au futur employés dans des phrases semblables s'expliquent de la même manière. Ainsi VI, 51 : SV quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement (VI, 51). Celui qui me mange vivra par moi (VI, 58). Dans le passage XI, 25, il est dit : Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. Ici, comme l'idée de la mort physique intervient, le futur était nécessaire. Dans XIV, 19 nous avons : Parce que je vis, vous vivrez aussi, — ce qui pourrait mettre en opposition la vie actuelle de Jésus et la vie future des disciples, qui ne leur serait encore que promise. Mais tout ce chapitre concerne l'avenir. Jésus décrit aux siens l'union intime

dans laquelle ils seront avec lui quand il sera remonté dans sa gloire. L'idée est que l'intimité entre lui et eux sera encore plus grande, parce qu'ils comprendront des choses qu'ils ne comprennent pas encore. C'est pourquoi le futur est mis à propos de biens que les disciples possèdent déjà (la vie, la lumière, l'amour), mais qu'ils apprécieront beaucoup mieux plus tard et qu'ils auront plus abondamment.

Enfin il est dit (IV, 36) que « le moissonneur reçoit son salaire et amasse du fruit pour la vie éternelle. Evidement cela ne signifie pas que les moissonneurs (les apôtres) recevront la vie éternelle, après avoir passé par la mort, comme récompense du travail qu'ils auront fait en gagnant des hommes au royaume de Dieu. Jésus veut dire qu'à l'heure où ils se trouvent, les Samaritains acceptent en grand nombre la parole de vie ; lui, le semeur, peut se réjouir, ce qui n'est pas l'ordinaire, avec les moissonneurs, car la récolte est déjà venue, subsistant pour l'éternité, et ce sont les âmes qui sont passées de la mort à la vie.

2°. La vie est donnée pour toujours.

Cette vie qui commence dès à présent est aussi celle qui esta l'abri de toute destruction. Notre livre exprime cette vérité sous la forme négative. Le croj'^ant ne périt jamais, III, 15-16 ; X, 28 ; XI, 26. La fin nécessaire de

l'homme qui reste dans les ténèbres, c'est la mort. Celui-là seul qui s'attache à l'auteur et au dispensateur de la vie en est délivré. C'est le don de Dieu. Par nature nous sommes mortels, il faut en nous un nouveau principe de vie, venu d'en haut, pour que nous soyons préservés de la destruction inévitable. Telle est la thèse johannique, la même, ici encore, que celle de Paul, avec une simple différence de phraséologie. « Le salaire du péché, c'est la mort ; le don de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rom. VI, 23).

Nous n'avons pas à examiner le problème de l'avenir, mais en tant qu'il est connexe à la question du développement ultérieur de la vie, il nous intéresse. N'échappe-t-il pas, d'ailleurs, de plus en plus, aux prises de la philosophie, pour rester entièrement dans le domaine de la foi et de la révélation ? Les antiques preuves métaphysiques de l'immortalité de l'âme n'entraînent plus guère la conviction. Quant à la preuve morale, qui se fonde sur la nécessité d'une sanction ou sur le fait que l'homme ne peut mettre en œuvre toutes ses facultés que dans la vie éternelle, elle emprunte toute sa force, non à des arguments rationnels, mais au besoin de foi qui est dans le cœur humain.

Nous ne devons pas nous attendre à ce que le quatrième évangile nous donne une théorie philosophique de l'âme, mais la doctrine de la vie éclaire toute la question. On y lit (XII, 25) cette parole de Jésus, re-

n'oduite des synoptiques : « Celui qui aime sa vie la )erdra, et celui qui hait sa vie en ce monde la conser- '^era en vie éternelle. » Ici se trouvent opposées la )\jy^f\ et la Çw/i at.oJV!.oç, La ^uyy)^ qui est loin de corres- )ondre exactement à notre mot vie. ou à notre mot ime, « est le siège des sentiments purement humains, andis que l'esprit ou TTvsufjia est le siège du sentiment •eligieux. » (Westcot). Une force vitale de ce genre ne 3eut qu'être éphémère. Il faut que Dieu intervienne 3our la transformer par un principe nouveau qui doit 5e développer à l'infmi. Dans le passage qui nous occupe, ce qui est mis en relief, c'est la nécessité de 'esprit de sacrifice et de renoncement à soi-même pour Dorter beaucoup de fruits ; mais le point important Dour notre propos, c'est qu'à un moment donné de lotre existence terrestre, certaines conditions étant 'emplies, la vie éternelle est assurée à la «l^ux'o*

Ainsi, l'âme ayant revêtu une nouvelle nature et i'ivant en raison d'un principe nouveau, ne peut plus îiourir. Pour dire les choses en termes plus mystiques, îtant unie à celui qui vit éternellement, elle ne meurt pas, parce qu'elle a désormais la même vie que lui. Drummond, dans un chapitre sur la vie éternelle, 3X23rime cette vérité en disant que « la correspondance jpirituelle avec le Fils ne vient pas de la génération^ mais de la régénération. » La permanence de la vie 3st garantie par ce fait que l'environnement est changé ; l'âme née de nouveau ne mourra jDas, non parce qu'elle Fleury 4

est en elle-même immortelle, mais parce qu'elle est entrée en correspondance avec Dieu par Jésus-Christ. La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (XVII, 3). Cela ne signifie pas que, pour avoir la vie éternelle, il faille être arrivé dès maintenant à une complète connaissance de Dieu, mais que le nouvel homme tend à connaître Dieu de plus en plus, à mesure que sa communion avec Christ devient plus intime; il y a l'idée de progrès continu. Une pensée analogue est exprimée dans le résumé qui clôt la première partie de l'évangile : « Je sais que le commandement du Père est la vie éternelle. » (XII, 50).

Pour l'homme né à cette vie nouvelle, la mort perd donc son amertume ; elle n'est jdIus que la condition nécessaire pour les développemenls ultérieurs. Aussi y a-t-il quelque chose de triomphant dans l'affirmation souveraine de Jésus en face du tombeau de Lazare : Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais (XI, 25). Le sjDiritualisme a toujours puisé et puisera sans doute toujours à cette pure source joliannique.

On pourrait croire, a priori, qu'une telle théorie, précisément parce qu'elle a un caractère de pure spiritualité, devrait être incompatible avec la doctrine de la résurrection. Or, il n'en est rien; plusieurs fois, au contraire, dans nos textes, la promesse de la résurrection est jointe à celle de la vie éternelle (voir VI, 37, 40, 44, 54) . D'après ces paroles, l'enfant de Dieu possède

dès maintenant la vie éternelle, et pourtant le Fils de l'homme le ressuscitera plus tard. Qu'est-ce à dire ?

Il est évident que, si on entend par résurrection la reconstitution d'un organisme depuis longtemps décomposé, de telle sorte que la vie perdue puisse revenir mécaniquement en lui, on ne pourra jamais faire accorder une conception si matérialiste avec la doctrine que nous étudions. Mais ce n'est là ni l'idée paulinienne, ni l'idée johannique de la résurrection. « Ce que tu sèmes, dit Paul, n'est pas le corps qui sera un jour... Semé humble, le corps ressuscite glorieux. » (1 Cor. XV, 37 et 43). La résurrection, c'est l'être humain arrivant, par un nouvel acte de la puissance de Dieu, à un état supérieur de beaucoup à l'existence terrestre, que nous pourrons, par opposition, qualifier de céleste, faute d'un mot plus précis, nous pourrions aussi le nommer état définitif, pourvu que cela n'exclue pas l'idée de progrès ultérieurs. C'est ce que Paul et Jean désignent par ce terme : la gloire, 8o^a. Westcot dit à ce sujet : « Loin que la doctrine de la résurrection soit incompatible avec l'enseignement de Jean sur la réaUté présente de la vie éternelle, il serait plus juste de dire que cette doctrine entraîne la nécessité de la résurrection. Quand on sent que la vie est là, on comprend que tout ce qui est maintenant un élément de perfection doive être, après la mort, restauré, ennobli, pour que la vie puisse se manifester dans des conditions nouvelles. »

La parole dite par Jésus à Marthe près du tombeau de Lazare est particulièrement suggestive dans sa solennité ; elle est en outre parfaitement conséquente avec la doctrine johannique de la vie ; mais elle ajoute l'idée de résurrection dans le sens que nous venons de dire. Jésus-Christ n'est pas seulement la vie spirituelle qui commence dès cette terre ; il est aussi la plénitude de la vie^ à laquelle le régénéré n'atteindra qu'après avoir traversé le tombeau. Certes, l'idée n'est pas identique à la croyance vulgaire ; cela ressort manifestement du dialogue entre Jésus et Marthe. — Je sais, dit Marthe, que mon frère ressuscitera à la résurrection, au dernier jour (XI, 24). Si elle a formulé la vraie foi, Jésus n'a plus qu'à l'approuver ; mais c'est alors qu'il attire l'attention sur sa propre personne, source de la vie, et sur une autre résurrection qui en sera la manitestation suprême et à laquelle on arrive par le fait même qu'on est uni à lui.

Mais cela n'exclut pas l'idée de la résurrection des injustes pour le jugement dernier. Au chapitre V, les deux affirmations se suivent de près. Jésus dit d'abord (V, 25) : L'heure vient, et elle est déjà là, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue (c'est-à-dire écoutée), vivront. — Il est impossible qu'il soit question ici de la résurrection corporelle. L'heure en est déjà venue ; cela ne peut pas s'entendre du réveil de la fm des temps. Il s'agit de ceux qui passent de la mort à la vie. Remarquons d'ailleurs

que le mot résurrection (ava^Tao-iç) ne se trouve pas dans la phrase. Au verset 28, il en va tout autrement : Ne vous étonnez pas de cela, car il vient une heure où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront sa voix et en sortiront; ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour vivre, et ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour être jugés. Cette seconde prédiction, au contraire, vise les morts qui sont dans les tombeaux, tous les morts, bons et mauvais. La formule : « l'heure est déjà venue », ne s'y trouve plus ; c'est donc bien la résurrection du dernier jour. Le mot est : résurrection de vie, résurrection de jugement. Et comme pour donner au tout un caractère de matérialité qu'on n'est pas habitué à voir dans notre évangile, il n'est plus question de foi et d'incrédulité, mais de ceux qui auront fait le bien et de ceux qui auront fait le mal.

Reuss, en désespoir de cause, n'a pas cru possible de concilier une telle déclaration avec l'esprit du système joliannique. C'est à ses j'^eux un reste des croyances populaires, inséré là au milieu du développement de la doctrine, sans pouvoir y être logiquement incorporé. Nous croyons au contraire que ce texte est de première importance. Les uns, ceux qui sur la terre sont entrés dans la vie, ressuscitent pour vivre^ c'est-àdire reçoivent la plénitude de la vie ; les autres, ceux qui n'arrivent pas à la vie de l'esprit, sont rendus à la vie du coqDs pour être jugés^ et le jugement qui les frappe, c'est la condamnation à la mort éternelle.

3° La vie peut être perdue.

Dans ce système de la vie que nous venons d'examiner, tout se tient et l'enchaînement des idées est parfait, mais cela est-il conforme aux données de l'expérience ? S'il est vrai que cette vie est bien autre chose qu'un simple changement de dispositions ; si l'œuvre de Dieu dans l'âme est vraiment organique; si en un mot c'est la vie éternelle, comment expliquer que l'enfant de Dieu puisse redevenir enfant du monde ? que de la lumière il puisse retourner aux ténèbres et mourir de nouveau après avoir été régénéré ?

De nos jours, cette objection ne se présente guère à l'esprit. La raison en est simple ; c'est qu'on abandonne généralement la doctrine de la vie ; ou on l'accepte avec de telles atténuations qu'elle s'efface en réalité. C'est toute la conception du christianisme qui est ici enjeu, et il faut bien le dire, aux deux extrémités de la pensée chrétienne on est arrivé, par des voies différentes, à enlever à la piété ce qui doit en constituer la force. En effet considère-t-on le christianisme comme composé exclusivement de données morales supérieures, il ne peut plus être question de vie spécifiquement chrétienne. Affirme-t-on que l'esprit de Dieu est répandu à des degrés divers dans toutes les consciences humaines, on aboutit au même résultat. C'est alors une question de plus ou de moins, et la divine personnalité

de Jésus ne se distingue pas essentiellement de l'âme la plus obscure et la plus souillée. En portant de telles idées, on n'a que faire de s'embarrasser à définir la vie, la mort et la rechute.

A l'autre extrémité, là où l'on conserve pieusement tout le trésor de la foi, l'idée juridique de la grâce octroyée au pécheur a pris une place si prépondérante qu'il n'en reste guère pour la doctrine delà vie divine; on n'arrive pas du moins, et cela se- comprend, à bien établir ce que doit être et ce que peut être la vie chrétienne, et on échappe par là même aux difficultés en question.

Il n'en était pas ainsi aux premiers temps du christianisme, lorsque la foi était dans toute son ardeur. Le fait que certains frères retombaient dans le péché était pour la primitive église une question angoissante. Devant un si grand scandale, l'auteur de l'épître aux Hébreux déclare qu'il est impossible que ceux qui en donnent le spectacle « soient ramenés à la repentance par une seconde régénération, eux qui, pour leur propre compte, remettent en croix le Fils de Dieu et le vouent aux outrages. » (Hébr. VI, 6). Bientôt après, dans le pasteur d'Hermas, cette idée sera émise qu'un nouveau pardon pourra leur être accordé, mais pas deux. La première solution, réduite à elle-même, sans autre explication, est désespérante et en contradiction avec resi:)rit de l'évangile. La seconde est absolument arbitraire et sans valeur, pourquoi un nouveau pardon

plutôt que deux ou plusieurs autres? Les écrits johaii-^ niques, qui sont fondamentaux pour la théorie de la vie, nous donnent aussi, sur la possibilité delà perdre» d'autres clartés. Nous avons ici à tenir gi^and compte de l'épître, précisément à cause de son caractère plus pratique.

Observons d'abord que les théories johanniques, tout en étant essentiellement théologiques, ne perdent jamais leurs attaches avec les réalités humaines; elles n'oublient ni la liberté, ni les limitations de notre nature, même régénérée. S'il s'agit de la prédestination » nous voyons d'une part l'action de Dieu très nettement établie, et d'autre part la liberté de l'homme non moins clairement constatée. Nul ne peut venir à moi si lé Père, qui m'a envoyé, ne l'attire (VI, 44). Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie (V, 40). Pour ce qui est de l'amissibilité de la vie, nous retrouvons la même base théologique et le même respect des faits. Ni dans notre évangile ni dans notre épître, pas plus d'ailleurs que dans la théologie paulinienne, on ne trouverait une ligne qui pût étayer la doctrine immorale d'après laquelle la justice de Christ nous étant imputée, ce qui reste de péché en nous ne compte plus devant Dieu.

Si maintenant nous nous mettons en face des textes, nous verrons, à n'en pas douter, que l'homme né de nouveau peut perdre la vie qu'il a reçue et qu'il est responsable de cette déchéance. Dans l'allégorie du

cep, il est question de sarments qui ne portent pas de fruits et que le Père retranche. Cela s'applique aux disciples qui ne sont pas demeurés en Christ et en qui, par Conséquent, il n'a pu demeurer. Il y a donc possibilité, après avoir été attaché à lui, d'être détaché. «Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment^ et il se dessèche ; on ramasse ce sarment, on le jette au feu et il brûle (XV, 6). »

Cet éloignement du principe de vie, qui de toute nécessité fait retomber dans la mort, nous pourrions l'appeler dégénération, comme on appelle régénération la nouvelle naissance, si nous ne tenions pas à nous garder soigneusement, en parlant de la vie spirituelle, de toute prétention scientifique. Mais nous devons observer que ce terme « dégénération » ne s'applique avec justesse qu'au fait de l'altération du type chrétien dans une âme qui était passée de la mort à la vie. Cela ne peut pas se dire, comme l'a fait M. Drummond dans le chapitre auquel il a donné ce titre, de l'état de mort originelle ni de l'obstination de l'homme à rejeter le salut que Dieu lui offre* Si d'ailleurs nous sommes obligés de reconnaître qu'il y a possibilité de déchéance pour le régénéré, tout indique qu'il s'agit, dans le cas des sarments détachés, de ceux qui n'avaient pas l'abondance de la vie. Les sarments chargés de fruits sont attachés pour toujours au cep.

En outre, il ne faut pas confondre avec cette chute les fautes passagères dans lesquelles retombe l'homme

nouveau, dont il est d'autant plus comptable devant Dieu qu'il est plus éclairé, et qui pourtant n'entraînent pas la mort spirituelle : sortes de regains de la vieille plante mauvaise, qui repoussent en même temps que la bonne, mais qui ne l'étoufïent pas et dont elle sera un jour complètement débarrassée. Ce fait est exprimé à plusieurs reprises, sous des formes différentes, dans l'évangile et dans l'épître :

lo Dans l'évangile. Sur le point de laver les pieds de ses disciples, Jésus leur dit : Celui qui s'est baigné n'a plus besoin que de se laver les pieds; il est entièrement pur; vous, vous êtes purs (XIIÏ, 10). Autrement dit, le mal qui s'attache encore à vous ne tient pas au fond de l'âme; c'est comme la poussière du chemin qui souille les pieds, mais qu'on lave au fur et à mesure. Voilà pourquoi aussi dans la prière sacerdotale, Jésus, prévoyant les dangers qui menacent les siens au milieu du monde, demande à son Père, non pas de les en ôter, mais de les préserver du mal .

2° Dans l'épître on trouve d'un bout à l'autre la paraphrase de la parole du Maître qui vient d'être citée. Nous sommes ici sur le terrain pratique, en plein combat; il s'agit, pour les disciples exposés à l'erreur et aux séductions, de se garder de tout ce qui pourrait les contaminer.

Notons d'abord qu'il faut éliminer tous ceux qui n'ont que les apparences de la vie. Ils se reconnaissent à leur manque de lumière et d'amour. « Si nous nous

disons en communion avec lui et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons et nous ne pratiquons pas la vérité. (I, Jean, 1, 6). Celui qui se dit dans la lumière et qui hait son frère continue (swç apx\) à être dans les ténèbres. (I. Jean, 11, 9). » Ce sont donc des faux frères au sujet desquels la difficulté n'existe pas : ils n'ont jamais eu la vie. La même observation est faite (I Jean, III, 10) d'une façon encore plus catégorique : « Yoici comment se font reconnaître les enfants de Dieu et les enfants du Diable : Quiconque ne pratique pas la justice n'est pas né de Dieu, et celui qui n'aime pas son frère non plus. » Mais quels sont ces enfants du Diable? évidemment ce ne sont pas les païens, qui ne peuvent, en aucune manière^ être pris pour des enfants de Dieu. Ce sont donc ceux qui font partie de la synagogue de Satan, qui se disent Juifs (ou chrétiens) et qui ne le sont pas, mais qui mentent. (Apoc, III, 9). Ce texte de l'Apocalypse résume bien les idées johanniques qui nous occupent, et il est intéressant de l'en rapprocher.

En même temps que la lumière, l'amour, la justice, il y a encore, comme pierre de touche de la vie, l'observation des commandements. Ce sont des idées interchangeables, répondant toutes à la même préoccupation, qui s'imposait impérieusement, de distinguer entre les vrais et les faux frères. Celui qui dit : je l'ai connu, et qui n'observe pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est pas en lui. (I Jean, I, 4),

Si maintenant nous arrivons aux régénérés authentiques, nous verrons qu'il y a un certain flottement dans la pensée de l'auteur. Cela vient de ce qu'il décrit tantôt l'idéal des chrétiens, tantôt leur état réel. Veut-il montrer ce qu'ils sont pour Dieu et à quoi ils sont appelés, il ira jusqu'à dire : Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui, et il ne peut pas pécher, parce qu'il est né de Dieu. (I Jean, III, 9). Pense-t-il, au contraire, à tout ce qui reste en eux de propension au mal, il fait à ses enfants spirituels des recommandations pressantes pour les mettre en garde contre eux-mêmes et contre les séductions du dehors: Mes énfantSj je vous écris ceci pour que vous ne péchiez poiiït. (I Jean* 11^ 1). Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous demeurerez. Vous aussi, dans le Fils et dans le Père. (I Jean, II, 24). Ne croyez pas à n'importe quel esprit. (I Jean, IV, 1). Mes enfants, gardez-vous des idoles. (I Jean, V, 21).

Il y a donc des dangers sur le chemin de celui qui vit et qui marche dans la lumière. Quelquefois il succombe, mais même alors tout n'est pas perdu : Si quelqu'un a péché, nous avons auprès du Père un avocat, Jésus-Christ le juste. (I Jean, II, 1).

Le verset V, 16 nous met au centre de la question, en établissant la distinction entre les péchés dont on se relève et le péché qui mène à la mort, A l'occasion des premiers, le chrétien doit exercer envers son frère

tombé une des formes les plus délicates de la charité, qui consiste à prier pour lui, afin que Dieu lui donne la vie. Si l'on se tient à la stricte théorie, le mot « donner » est embarrassant, car ce frère a déjà la vie (autrement il ne serait pas un frère), et si l'on peut prier à l'occasion du péché qu'il a commis, c'est i3récisément parce que ce péché n'a pas entraîné la mort. Mais il ne faut pas s'attendre à ce que les termes employés dans notre épître, qui est une suite d'exhortations, soient d'une rigoureuse exactitude. Ce que nous devons néanmoins retenir, — et cela concorde avec les idées de l'évangile — c'est que le frère qui tombe dans ces fautes n'a pas encore l'abondance de la vie ; on doit prier pour qu'elle lui soit donnée.

Nous arrivons enfin au péché qui mène à la mort. En quoi consiste-t-il ? L'auteur ne l'indique pas, mais il est clair que ce n'est pas un péché particulier. C'est la persévérance dans le mal, l'amour du monde, la convoitise de la chair, la haine pour les frères. On ne peut pas prier pour ce péché-là ; qui le commet retombe dans la mort. Est-ce pour toujours? le texte de l^évangile (XV, 16) parait bien être favorable à cette thèse : Il se dessèche... et il brûle. Il y aurait donc des déchéances dont on ne se relève pas .

En résumé, on doit distinguer trois catégories de pécheurs :

1° Ceux qui paraissent se détacher de Jésus-Christ,

mais qui en réalité ne l'ont jamais connu, âmes mortes qui ont en un moment une apparence de vie.

2o Ceux qui ont eu réellement la vie, mais qui l'ont perdue par leur faute, en commettant le péché mortel.

30 Enfin les enfants de Dieu qui demeurent dans le Fils et en qui il demeure ; ils ont encore besoin d'être purifiés, car ils ne sont pas sans péché. La vie qu'ils ont est dans la faiblesse des commencements, mais c'est bien la vie éternelle.

Nous croyons donc que Reuss est dans l'erreur, quand il soutient que « la vie divine n'est pas dans le cas de subir un développement graduel, une gradation successive, et qu'il n'est dit nulle part qu'en passant du Christ au fidèle elle doive commencer par s'affaiblir ou se modifier, sauf à se fortifier, à se compléter plus tard. » C'est admettre que la vie divine n'aurait aucun des caractères de la vie, laquelle a son commencement et sa croissance, avant d'avoir son plein épanouissement. Nous avons tâché de faire voir, par les textes, qu'elle a au contraire tous ces caractères. Il n'y a qu'un point sur lequel elle ne doit pas ressembler à la vie naturelle : elle doit être à l'abri d'une mort fatale. Mais cela n'implique nullement qu'elle soit maintenant tout ce qu'elle sera plus tard^ dans un ordre de choses supérieur. « Nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté (I Jean III, 2). » Cela ne signifie pas, d'autre part, que celui qui possède cette vie ne jDuisse pas la

perdre. Nous ne sommes pas ici dans le règne de la nécessité, mais dans celui de la liberté ; l'homme nouveau ne cesse pas d'être libre, et par là même il peut tomber et mourir comme le premier homme. La doctrine reste donc fidèle aux données de l'expérience.

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