II. — Le royaume de Dieu
Nous devons faire encore cette autre observation préliminaire que la vie dont il est question d'un bout à l'autre des écrits de Jean correspond au royaume de Dieu des évangiles synoptiques. Là où les trois premiers évangiles disent « le royaume », le IV dit « la vie ». C'est le même enseignement sous deux formes différentes. Certes, il est facile d'accentuer ces diffé-
rences, jusqu'à en conclure l'impossibilité d'une conciliation. Jésus a-t-il annoncé le royaume des cieux ou la vie éternelle? Il n'a pu, dit-on, donner à la fois ces deux enseignements. Nous croyons, pour notre part, que l'un et l'autre viennent de lui, qu'il a parlé du royaume et qu'il a parlé de la vie. Cela est si vrai que les deux ternies sont interchangeables. Il y en a plusieurs exemples typiques.
Dans Matthieu XVIII, 3, Jésus dit : « Si vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez jDoint dans le royaume des cieux. . . » Et au verset 8 : « Il vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie. » Au chapitre suivant, répondant à la question du jeune homme riche qui lui demande ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle, Jésus emploie la même expression. : stç T/jV tfor^v (Matt. XIX, 17). Puis il ajoute un peu plus loin qu'un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux (Malt. XIX, 23). Au chapitre XXV, ce sont les justes, à qui le royaume préparé pour eux vient d'être promis, qui entrent dans la vie éternelle (Matt. XXV, 46). Au chapitre IX de Marc, la chose est encore, si possible, plus frappante. Quand il s'agit du pied à arracher, Jésus dit : Il est meilleur pour toi d'entrer boiteux dans la vie (Marc IX, 45). Et quand il est question de l'œil, il dit : Il est meilleur pour toi d'entrer borgne dans le royaume de Dieu (Marc IX, 47). De même, au chapitre III de notre évangile, il dit d'abord à Nicodème, à deux reprises, qu'il faut naître
de nouveau pour entrer dans le royaume de Dieu ; puis, dans tout le reste du discours, il n'est plus question que de la vie.
En outre, dans les s3aioptiques, Jésus ne se donne pas seulement comme le docteur qui indique les conditions à remplir pour entrer dans le royaume de Dieu; il déclare à plusieurs reprises que c'est par lui seul qu'on peut y entrer. Ce ne sont pas ceux qui lui diront : Seigneur, Seigneur, qui y entreront. Il leur dira: Eloignez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité. (Matt. VII, 23), C'est lui le Fils de l'homme, qui sera le juge des nations, le roi du dernier jour. S'il ordonne au jeune homme riche de donner tousses biens aux pauvres, n'oublions pas qu'il ajoute : (c Suis-moi ». C'est donc à sa suite qu'on a entrée dans le royaume. Son enseignement ne se sépare pas de sa personne. Les préceptes qu'il donne sont en eux-mêmes excellents, mais acceptés sans lui ils ne mènent pas à la vie. Telle est la vérité qui se dégage des trois premiers évangiles.
Il semble à première vue qu'il y ait contraste entre ces premières relations, si naïves, de la vie de Jésus, et le quatrième évangile qu'on a pu appeler la théologie johannique. Mais il n'y a pas solution de continuité dans les idées. C'est d'un côté le germe et de l'autre l'harmonieux et complet développement. Le ro3'^aume des synoiDtiques est la vie de l'évangile de Jean comme des épîtres de Paul ; le Messie ou Christ est la Parole faite chair, le Fils unique du Père.