I. — Le Logos, source de la vie
Nous pouvons maintenant nous mettre en face de cette personne divine, qui est la source de la vie. Nous disons personne, en avons-nous le droit? Oui, puisque le Logos était non seulement vers Dieu dès le commencement, mais dieu lui-même. C'est par lui que toutes les choses ont été faites (8t.' auTou, par son moyen). Il est donc l'intermédiaire entre Dieu et tout ce qui est. Devons-nous y voir uneidée philonienne?Le Logos est-il là, comme dans la théorie de Philon, parce que Dieu ne peut avoir, par son essence même, aucun rapport avec la matière ? Nous ne savons alors comment on explique le texte de III, 16 : Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique... Ces mots, à eux seuls, suffiraient, nous semble-t-il, à trancher la question. Si Dieu donne son Fils par amour, c'est aussi par amour qu'il a créé toutes choses. La théologie johannique diffère absolument du système pliilosophico-religieux de Philon. Sans doute le mot Logos a été emprunté aux idées courantes de la fin du premier siècle, mais
l'identité du terme n'empêche pas que nous entrions avec Jean dans un monde nouveau, qui n'a pas d'attaches réelles avec la pensée judéo-alexandrine. Si M. Sabatier a pu dire « que les racines de la pensée du quatrième évangile se trouvent dans l'Apocalypse et en général dans la théologie judéo-chrétienne, non dans le paulinisme », on peut affirmer avec autant de raison qu'on les chercherait en vain dans le philonisme.
« C'est, dit notre évangile, en lui (le Logos) qu'était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » Le mot ^oir\ est pris ici dans son sens le plus général ; il s'agit de la vie débordante, répandue à profusion, comme par une main prodigue, dans l'univers : vie physique, organique, intellectuelle, morale. Tous les germes de force, de beauté, de grandeur et d'amour sont en lui et se développent par lui. L'auteur dit « était », car c'était là la vie première, telle qu'elle est sortie de la pensée créatrice de Dieu ; c'est le tableau, en un seul trait, de tout ce qui s'est passé jusqu'à la naissance du Christ.
Cette vie partout répandue était la lumière des hommes (1, 4). Ils pouvaient, ils auraient dû arriver à la connaissance de leur créateur par la vie qui était en eux et autour d'eux. Une autre révélation n'était pas moralement nécessaire pour qu'ils fussent éclairés. Cette vie était donc « la lumière éclairant tout homme qui vient au monde. » (1, 9). Saint Paul avait déjà dit que « les perfections invisibles de Dieu sont manifes-
tées par ses œuvres depuis la création du monde. » (Rom. 1, 20). Mais les hommes doués de liberté, n'ont pas reçu la lumière de la vie qui luisait pour eux. La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas reçue (1, 5). Désormais, une intervention directe de Dieu devient nécessaire ; il faut que la lumière s'approche des hommes, prenant à la fois pour eux plus d'intensité spirituelle et plus de douceur. C'est pour cela qu'au verset 6 nous passons sans transition au rninistère de Jean, c'est-à-dire de l'homme que Dieu envoya pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. Remarquons en passant ce mot « tous » ; il est important pour notre propos, en montrant que tous sont destinés, dans les desseins de Dieu, à recevoir la vie. Cette lumière qu'annonce le précurseur, c'est la lumière véritable, authentique, la seule vraie, aXrjOwov, qui éclaire tout homme venant au monde. L'auteur insiste et chaque mot porte, car il veut faire comprendre que ce n'est pas quelque reflet, mais la lumière elle-même, celle qui était dans le monde (avant l'incarnation), par laquelle le monde a pris naissance et qu'il n'a pas reçue.
Elle est venue chez les siens, chez les Juifs, qui appartenaient à Dieu plus spécialement parce qu'ils étaient son peuple élu ; elle est venue par les théophanies, par la loi, par les prophètes, par les alliances et les promesses, enfin par la personne même du Logos incarné venant au monde en Judée, et les siens ne l'ont Fleury. 2
point reçue. Mais, et c'est ici la vérité centrale qui
nous intéresse en ce moment, à tous ceux qui l'ont reçue elle a donné le pouvoir de devenir enfants de
Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. Vient enfin la révélation du grand mystère d'amour, résumée en un mot sublime : La Parole (Logos) a été faite chair, et elle a habité parmi nous. (1, 14).
Maintenant que l'évangéliste a retracé en quelques phrases qui n'ont, comme on l'a dit, leur équivalent dans aucune littérature, l'histoire de la création et du salut par le Logos de Dieu, il n'y reviendra plus, et jamais dans tout son livre, pas plus que dans les synoptiques, le Logos fait chair ne se donnera à luimême ce titre. Mais toute son histoire terrestre sera conforme à ces prémisses; le Fils unique, plein de grâce et de vérité, dont les disciples ont contemplé la gloire, se montrera tel dans tous ses discours, dans tous ses actes. Ayant la vie en lui-même, étant luimême la vie, il la communique à qui croit en lui. C'est pour cela qu'il est venu.
Tout le paulinisme est là. Pour Jean comme pour Paul, ce qui importe, c'est moins l'enseignement de Jésus-Christ que sa personne. Donné par le Père, il se donne au monde. Les hommes, perdus sans lui dans les ténèbres, peuvent vivre par lui dans la lumière. Le Fils unique du quatrième évangile est le Sauveur des
épîtres pauliniemies . Au point de vue de l'accomplissement de la loi mosaïque, Jean résume en un mot tout l'enseignement de Paul : La loi a été donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus- Christ (1, 17). Croire en lui pour avoir la vie ou pour être justifié, c'est la même chose ; la phraséologie seule diffère. Seulement, pour Paul, les raisons de croire doivent être données; le grand apôtre est un grand dialecticien. Il expose, il argumente, il réfute, et c'est seulement ensuite qu'il triomphe en un cantique de louange à Dieu. Ce besoin ne se fait nullement sentir à Jean. D'après son évangile, la foi est la vue de l'âme qui contemple le Fils et le reconnaît comme tel ; c'est l'intuition religieuse qui voit et saisit la vérité sans aucun intermédiaire.
Il y a de cela une conséquence des plus intéressantes. Paul doit faire porter une grande partie de ses efforts logiques à expliquer la mort de JésUs-Christ, scandale pour les Juifs, et ne l'oublions pas, pour lui-même. Jean, au contraire, en nous le présentant comme la Lumière de la vie qui, une fois apparue dans le monde, peut être contemplée par toutes les générations, nous met sur un tout autre terrain ; il s'agit de le voir et de le reconnaître comme celui que notre âme attendait, non d'expliquer son incarnation, sa mort ou sa résurrection. Quand cela est fait, nous vivons par lui, pour toujours.