‹ L'ideé johannique de la vie [microform]Chapitre 5 sur 12 · II. La nouvelle naissance · texte numérisé non relu

II. La nouvelle naissance

Etudions maintenant le passage des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. C'est dans son entretien avec Nicodème (chapitre III) que Jésus proclame la nécessité de la nouvelle naissance. Là, comme dans tout l'évangile, le Christ johannique ne décrit pas le péché et ne parle pas de repentance. Mais qu'est-ce donc que la nouvelle naissance, au point de vue des dispositions de l'homme, si ce n'est la constatation et le regret de son péché, le renoncement à sa vie propre et le désir intense d'être animé d'une vie nouvelle que Dieu seul peut lui donner?

Le personnage mis en scène est un pharisien, un des principaux parmi les Juifs, une âme religieuse qui attend le royaume de Dieu. Le fait qu'un tel enseignement est donné à un tel homme le rend encore plus important. Ce ne sont pas seulement les pécheurs, les a[jLapTO)Xoi,, qui doivent naître de nouveau, mais ceux qui paraissent être les meilleurs. C'est une nécessité morale universelle : Si quelqu'un ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu (III, 3).

Quel est le sens vrai de avcoQev? ce mot signifie-t-il de nouveau ou d'en haut ? Il est hors de doute qu'il s'agit, dans le discours de Jésus, d'un engendrement divin ; cette idée ressort de tout le contexte, de tout le livre et du Nouveau Testament tout entier. Voirl, 13; 1 Jean

III, 9 ; IV, 7 j V, 1,4, 18, passages où il est dit très nettement que le croyant est né de Dieu. Ce n'est pas une métaphore pour exprimer la nécessité de se faire une autre vie, en prenant un nouveau point de départ. La nouvelle naissance est une réalité de l'ordre spirituel dont on ne saurait exagérer l'importance. Reuss nous paraît rester en deçà de la vérité, quand il dit que « ce n'est pas une nouvelle création, mais une nouvelle communication de force et d'esprit qui doit conduire l'homme à la vie ». Il y a au contraire l'idée d'un acte créateur de Dieu, indéfinissable, mystérieux, mais réel. Pourtant, nous ne croyons pas que avtoGev doive être traduit par d'en-haut ; ce n'est pas l'idée de création divine qui est renfermée dans le mot lui-même, mais celle de nouveauté complète, radicale. La grossière méprise de Nicodème prouve bien que nous devons comprendre ainsi .

Jésus, dans sa réponse, insiste et précise : Si quelqu'un ne naît d'eau et d'esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu (III, 5). Il faut être, pour répéter l'image même sous une autre forme, immergé dans l'esprit comme dans l'eau. L'eau, c'est la part de l'homme ; l'esprit, c'est l'œuvre surnaturelle de Dieu. Nous disons surnaturelle, non magique. Le mj'^sticisme johannique ne porte jamais atteinte à la personnalité humaine ni à la liberté. Sans baptême, c'est-àdire sans repentance, point de vie de l'esprit. Dans ce spiritualisme si pur, le sacrement trouve sa place.

comme signe du renoncement au vieil homme et des saintes résolutions.

Mais il est vrai, comme Reuss le fait observer, que notre évangéliste ne met pas la nouvelle naissance en antithèse avec le passé et qu'il la rapporte partout à ce qui doit se produire désormais, tandis que Paul insiste beaucoup plus sur le passé. Cela vient de ce que la base du système paulinien est anthropologique. Tout pénétré du sentiment tragique du péché, le grand apôtre s'attache à décrire la nécessité de la mort du vieil homme. Il est beaucoup question dans ses épîtres des (( choses vieilles qui sont passées ■» (2 Cor. V, 17), de (( ce qui est en arrière » et qu'il faut oublier (Phil. III, 14). Jean, avec plus de sérénité, ne fait pas même un retour en arrière ; il regarde l'avenir, qui, tout entier, appartient à Dieu, que rien ne borne, que rien n'assombrit, puisque c'est la vie éternelle qui commence. C'est bien le même apôtre qui écrit : « Mes bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été révélé. (1 Jean III, 2). Comme dans toute son œuvre, ce qui domine, c'est le sentiment d'un calme profond, fait d'une pleine confiance dans l'amour de Dieu. Il semble que^ d'un bout à l'autre, on entende retentir la parole réconfortante du Maître : « Que votre cœur ne se trouble point. Les luttes intérieures de l'âme humaine n'y sont guère décrites, et, il faut bien le reconnaître, c'est un attrait de moins, mais aussi quelle impression de paix et de haute assurance !

La raison de ce caractère général, c'est que tout, dans le johannisme, est considéré du point de vue divin; nous allons le voir encore dans le développement de la théorie, en ce qui concerne l'action de l'Esprit : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est esprit (III, 6). Un principe ne j^eut produire des résultats supérieurs à lui-même (Westcot), Un être qui n'est encore que charnel et intellectuel ne peut devenir spirituel par une simple décision de sa libre volonté (sx 9e)vri[jiaToç av3po;). M. Henry Drummond a su donner une vigueur scientifique à cette théorie de la nouvelle naissance. Son beau livre sur les lois de la nature dans le monde spirituel est d'inspiration toute johannique. Il y montre que la loi de la biogénésie a son application dans le monde de l'esprit. De même qu'il y a dans le règne organique un principe nouveau qui ne se trouve point dans l'inorganique, de même il y a entre l'ordre naturel et l'ordre spirituel un hiatus que seul un acte de la jDuissance de Dieu peut faire franchir.

Il y a donc là une œuvre de l'esprit de Dieu, et il en est de cela comme du vent, qui souffle oîi il veut. En grec (de même que roiiach en hébreu, spiritus en latin) le iiiot Tcv£up.a, vent, est pris au figuré dans le sens d'esprit ; nous disons aussi : le souffle d'en haut. L'image était naturelle et arrivait facilement.

Quoi de plus mystérieux que le vent ? Il est invisible ; on ne sait pourquoi il vient tantôt d'un côté, tan-

tôt d'un autre, ni pourquoi il prend telle direct tion. On ne peut qu'en constater les effets, par exemple, le bruit qu'il fait ; on entend sa voix. Ainsi tout homme né de l'Esprit le manifeste de quelque manière, mais on ne peut prendre sur le fait le grand mystère du début de la vie nouvelle en lui. Aussi Nicodème exprime-t-il encore une fois son étonnement : Comment ces choses peuvent-elles se faire? (III, 9). Et, vraiment, nous avouons ne pas comprendre pourquoi son inintelligence paraît si invraisemblable. C'est qu'il se trouve en présence d'une révélation encore inconnue dont il voudrait pénétrer la profondeur ; ce sont des choses « que son œil n'avait pas encore aperçues et qui n'étaient jamais montées à son cœur ». Malgré toute l'âpreté qui semble caractériser cette doctrine, on ne peut nier, croyons-nous, que ce soit bien là l'idée qui se dégage de l'entretien de Jésus avec Nicodème. Toute doctrine profonde et serrée paraît âpre ; ainsi en est-il de celle de la grâce, avec laquelle la théorie de la vie coïncide sur tant de points. Nous ferons seulement observer qu'il ne faut pas, sous prétexte de logique, déduire de la vérité évangélique ce qu'elle ne contient pas, c'est-à-dire l'affirmation que la nature humaine est totalement corrompue et que Dieu sauve, arbitrairement, qui il veut. S'il en était ainsi, comment pourrions-nous continuer à l'appeler Dieu de justice et d'amour? Et comment expliquerions-nous cette parole de Jésus, rapportée par

notre Evangile : « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie? (V, 40). Ce qui est vrai, c'est qu'il reste dans toute âme humaine la capacité de se repentir, de désirer une vie meilleure, de recevoir l'hôte divin qui l'a prévenue et qui vient à elle.

C'est ce qui ressort de la doctrine du jugement telle qu'elle est présentée par le quatrième évangile. Nous ne pouvons l'ignorer ici, car elle répond à ces ques^ lions : Qui sont ceux qui obtiennent la vie ? qui sont ceux qui la manquent? Elle est d'ailleurs énoncée, dans notre chapitre de la nouvelle naissance, en ces termes : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n'est point jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et voici quel est le jugement : « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » {III, 17, 18, 19). Ainsi, celui qui croit au Fils de Dieu possède la vie dès maintenant, de telle sorte qu'il n'a plus à passer en jugement. La conséquence de cela, c'est que jugement est synonyme de condamnation et de mort. Celui qui croit ne périt pas (III, 16) ; il a la vie éternelle. Celui qui ne croit pas est déjà jugé, il se condamne lui-même à la perdition. Ce qui n'empêche pas, d'après d'autres textes sur lesquels nous aurons à ap-

puyer plus loin, qu'un jugement effectif et solennel ne doive avoir lieu dans le siècle à venir.

D'ailleurs, la théorie de la nouvelle naissance en elle-même n'a pas la prétention de nous dévoiler les choses célestes (euoupavia) ; elle se tient dans le domaine des choses terrestres (e7Tt.yè'.a). D'une admirable simplicité, elle ne se prête pas aux complications inutiles ou dangereuses pour la saine piété. C'est la vie; le point de vue juridique est complètement absent. Il s'agit d'un germe qui, dans l'individu croyant, va se développer à l'infini . Ainsi est écartée toute idée purement abstraite ; nous nous trouvons en présence d'un fait spirituel dont les effets peuvent être constatés. Cela est ou cela n'est pas : illusion décevante, qui ne peut plus être aujourd'hui qu'un concept historique, classé à sa place dans le catalogue des idées mortes ; — ou bien révélation divine confirmée par les faits chaque siècle et chaque jour, et qu'aucune évolution des dogmes ne dissoudra jamais.

C'est la vie; point de place pour les distinctions savantes autant que fausses, dans lesquelles s'est complu le mysticisme de tous les âges. Ainsi s'évanouit la difi'érence, étroitement liée à la doctrine du salut par les œuvres, que le catholicisme étabht entre les odres de Dieu, qui seraient pour tous, et ses conseils qui ne s'appliqueraient qu'aux ambitieux spirituels^, visant à la perfection et aux plus hautes récompenses. Impossible également de concilier avec notre doctrine

la division de la vie chrétienne en deux stades, l'un où l'on ne serait que pardonné, l'autre où l'on serait sanctifié. La régénération contient en puissance tout l'avenir du nouvel homme, sans qu'il soit nécessaire de distinguer entre deux états d'âme, entre deux actions successives de. l'Esprit de Dieu . C'est un processus continu, qui rend compte de tous les progrès. Quant à l'idée d'une délivrance complète du péché opérée dès cette terre, elle est aussi éliminée par cette conception de la vie, qui va s'épanouissant de plus en plus, mais qui n'aura son plein développement qu'après la résurrection.

Page 1