‹ L'ideé johannique de la vie [microform]Chapitre 6 sur 12 · III. — Le Pain de vie · texte numérisé non relu

III. — Le Pain de vie

Après avoir vu la vie se former mystérieusement dans l'âme de celui qui croit au Fils, nous devons nous demander comment elle s'y conserve et s'y développe. C'est le même ordre de questions que pour l'univers physique; après la théorie de la création vient celle de la providence. Seulement, nous ne prétendons pas du tout que ces questions soient sériées méthodiquement dans le quatrième évangile, qui n'est ni un catéchisme, ni un traité de théologie. Dans le chapitre VI, dont nous allons nous occuper, Jésus parle tout à la fois du principe de la vie spirituelle qui est lui-même, et du commencement, du développement,

— aède la destinée de cette vie. Aussi, ne sommes-nous pas sans nous rendre compte de ce qu'il y a d'artificiel dans la division que nous avons adoptée. L'axiome « Tout est dans tout », s'applique aux écrits johanniques plus qu'à tout autre livre. Pourtant, cette réserve étant faite, notre division correspond â un ordre réel, c'est bien dans le chapitre VI, surtout, que nous trouverons la réponse à la question posée.

Avec la vie spirituelle, que nous pourrions appeler aussi surnaturelle, nous entrons dans un monde nouveau . Ne nous étonnons donc pas si nous y retrouvons tout ce qui est dans la nature, mais transformé^ spiritualisé. La naissance, la lumière, la sève, le fruit, le vin, l'eau; autant d'images, de symboles saisissants, destinés à faire comprendre des réalités d'un ordre supérieur. Réalités, car l'élément dans lequel nous nous mouvons n'est nullement celui d'un mysticisme nuageux ; d'un ordre supérieur, car tout cela ne vient point de l'effort humain, ni de la raison, ni du sentiment; c'est un règne nouveau, qui dépasse autant le règne de l'intelligence que celui-ci est supérieur à l'animalité. A la vie qui s'y manifeste il faut un mode spécial d'entretien. Tout se tient, tout s'enchaîne dans ce système si fortement lié. Aucun être ne persévère dans l'existence s'il ne se nourrit ; l'aliment spirituel approprié au nouvel homme, c'est le pain de vie.

Le discours sur le pain de vie est amené par la multiplication des pains et piar l'incrédulité des Juifs à la

suite de ce miracle. Au lieu de voir là un signe de l'origine divine de Jésus, ils ne considèrent que l'avantage qu'il y aurait à être ainsi nourris par lui. Jésus leur en fait un reproche, de là leur colère. Ils comparent alors la multiplication des pains qui, si elle doit rester isolée, ne leur paraît pas une preuve suffisante de la messianité de Jésus, avec la manne du désert ; chaque jour envoyée de Dieu, elle avait nourri leurs pères pendant quarante ans; voilà ce qui était pour eux le pain du ciel. Jésus en prend occasion pour leur faire la déclaration la plus choquante qui pût être entendue par des oreilles juives : En vérité, en vérité je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne (maintenant) le pain du ciel, le « vrai ». (VI, 32). Ce mot akf\^iyoy, répété à la fin de la phrase et spécial à la langue johannique, a une grande force ; cela signifie que ce pain est, par opposition à la manne, le seul pain céleste. Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. (VI, 33).

Ici se place la grossière erreur que commettent inévitablement tous les interlocuteurs du Maître dans les récits de Jean. De même que Nicodème pense à une seconde naissance physique, de même que la Samaritaine se méprend sur l'eau vive, le peuple qui l'écoute à Capernaûm croit que c'est la promesse du pain merveilleux qu'il souhaitait pour ses besoins de chaque jour, et un cri qui est une prière, dénotant

leurs incorrigibles instincts matériels, monte vers Jésus : Maître, donne-nous toujours de ce pain-là. (VI, 34).

Tout cela est vivant et se suit naturellement. Cela vaut la peine d'y insister, car à chaque pas, dans notre étude, cette question se dresse devant nous, obsédante, et nous ne pouvons en faire abstraction : Est-ce de l'histoire évangélique ou une construction dogmatique d'inspiration judéo-alexandrine? On a beau dire que, dans la seconde alternative, c'est toujours de la vérité spirituelle qui vaut par ellemême; nous persistons à croire que, s'il en est ainsi, la piété chrétienne fait une perte immense et irréparable. En particulier pour ce qui concerne la vie, il est d'importance énorme de savoir si cet enseignement (nous ne disons pas les paroles dans leur texte littéral) vient de Jésus-Christ ou non . Si c'est un presbytre de l'école de Philon qui a écrit notre livre au commencement du ne siècle, le discours sur le pain de vie est une pure fiction, destinée à présenter un article de son système théologique. Il y a un grand intérêt historique à étudier ce qu'il a voulu dire ; mais s'il s'agit d'édifier la foi chrétienne, ce pieux mensonge ne peut vraiment pas nous servir.

Or, nous croyons qu'au point de vue de l'autorité spirituelle du quatrième évangile, le discours sur le pain de vie est un de ces anneaux de la chaîne qu'on peut saisir et garder dans la main avec assurance, précisément parce qu'il ne s'explique qu'à l'aide de

ce qui précède et de ce qui suit; autrement dit, ces paroles de Jésus se rattachent étroitement à deux faits indiscutés : la multiplication des pains et la (lène. S'il s'agit de la Samaritaine, du paralytique de Béthesda, de l'aveugle-né, on peut soutenir, si on ne croit pas tout d'abord à l'authenticité de notre évangile, que les incidents sont amenés d'une manière quelconque pour que les propos de Jésus puissent être tenus . Mais il n'en est pas de même du discours sur le pain de vie. Ici les paroles rapportées tiennent indissolublement à un fait incontestable — quelle que soit d'ailleurs la manière dont on cherche à l'expliquer — fait qui est raconté par les trois synoptiques, la nourriture miraculeuse des cinq mille hommes.

Quant à l'objection d'après laquelle les auditeurs de Jésus n'auraient rien pu comprendre à un tel enseignement, nous avouons ne pas saisir en quoi il est plus incompréhensible que telle des paraboles ou que les paroles rapportées par Mathieu (XI, 25-27.)

Mais si les déclarations sur le pain de vie se rattachent logiquement à la multiplication des pains, le rapprochement avec la cène s'impose avec une égale

force. Nous ne voulons pas prétendre qu'il y a dans le discours qui nous occupe une allusion à la cène, mais

le contraire '. Si ce discours n'a pas été prononcé, les

* Quant à l'auteur de l'évangile, il est évident que, dans ses développements, il pensait à la cène. Ce que je crois, c'est que le mot « pain de vie » a été prononcé par Jésus et appliqué par lui à sa propre personne.

paroles de Jésus, au dernier souper, n'ont acuun point d'attache avec tout son enseignement précédent ; elles sont aussi inattendues, aussi inexplicables que possible; si quelque chose devait être absolument incompris des apôtres, c'était bien l'institution de la Gène. Au contraire, avaient-ils entendu les paroles sur le pain de vie? l'idée exprimée symboliquement par Jésus avec tant de solennité s'éclairait alors d'une lumière déjà vue. L'union mystique n'eût jamais été comprise par des esprits incultes sans un vivant symbole. Nous ne nous trouvons donc pas ici en face d'une simple allégorie, mais au centre même de l'évangile de Jésus- Christ. C'est lui qui se donne au monde et qui le fait vivre, comme le pain entretient la vie du corps . Il se donne, non seulement en instruisant, en manifestant dans sa propre personne le Père céleste aux hommes; mais il livre son corps et répand son sang pour la vie de tous ceux qui croient. Ainsi ce prétendu discours ultra-mystique, qui serait le produit de je ne sais quelle imagination philosophico-religieuse, c'est l'expression de la vérité vitale à laquelle tous les chrétiens ont cru. Paul connaissait le pain de vie, puisque la Cène était pour lui un acte essentiel de la vie chrétienne. Les plus simj)les fidèles s'en sont nourris, comme les intelligences les plus hautes ; c'est le pain pour tout le monde et pour tous les siècles.

Le symbole du pain de vie fait comprendre les rapports qui s'établissent entre le Christ et les siens.

Le croyant, tirant sa vie spirituelle de celui qui est la vie, doit commencer à reproduire dans sa propre personne les traits mêmes de la personne divine dont il se nourrit. C'est encore à l'état d'esquisse, mais l'œuvre s'achèvera dans l'éternité. Voilà pourquoi deux déclarations en ajDparence contradictoires se suivent : Celui qui mauge ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle ; — c'est le commencement terrestre ; — et je le ressusciterai au dernier jour; — c'est l'achèvement céleste. (VI, 55). Pour cela le Logos de Dieu a dû s'incarner et habiter parmi nous, car il faut que toutes les générations puissent le contempler dans sa vie et dans sa mort. L'épître exprime cette vérité sous une forme pratique : Celui qui prétend demeurer en lui doit marcher comme il a marché. (I, Jean, 1, 6). Aussi Jésus se présente-t-il dans notre discours comme le Fils de l'homme, (VI, 55), et l'évangéliste a soin de rapporter en cet endroit la remarque des Juifs : Est-ce que ce n'est pas là Jésus, le fils de Joseph, Jésus dont nous connaissons le père et la mère? (VI, 42). C'est son humanité parfaite qui doit être communiquée à quiconque croit en lui. Mais comment?

A ce point de la doctrine, ou nulle part, la pensée se portera sur le plus ou moins d'importance qu'il peut y avoir à connaître le Christ historique. On pourrait croire que cette idée est complètement étrangère à l'esprit joliannique. Il est évident que d'un bout à

l'autre de notre livre l'histoire est au second; plan. Fleury. .s

Tout l'enseignement pratique de Jésus qui y est rapporté se résume en ceci: « que quiconque le contemiDle et croit en lui a la vie éternelle ». (VI, 40). Mais cette contemiDlation ne consiste-t-elle pas, au moins en partie, à prendre connaissance de ses paroles et de ses actes ? Sans contredit, et c'est ici que nous reprenons pied dans l'histoire. Manger la chair et boire le sang du Fils de l'homme, c'est nous assimiler tout ce qui vient de lui : écouter ses paroles (ou entendre sa voix, X, 27), faire tout ce qu'il nous commande (XV, 14), reproduire en nous son caractère. Et ici l'activité du disciple trouve à s'exercer; elle est nécessaire. La comparaison avec le pain est sur ce point parfaitement juste ; l'aliment spirituel est à notre portée, mais nous devons le prendre et y revenir chaque jour.

Pourtant nous ne devons pas trop prolonger cette idée ; elle nous mènerait à une sorte d'imitation extérieure de Jésus-Christ qui n'est pas plus d'insi^iration joliannique que iDaulinienne et qui n'a jamais été dans la pensée du Maître lui-même . Ce n'est pas par son effort que l'enfant de Dieu ajoute une coudée à sa taille spirituelle. Celui qui est le générateur et l'aliment de la vie est aussi celui qui lui donne sa forme. Le symbole n'est pas mécanique, mais physiologique. Ce n'est pas un être inférieur qui arrive à se modeler lui-même, par une attention de chaque instant, sur un être supérieur qu'il prend comme idéal. C'est un

germe nouveau qui se développe harmonieusement, en conformité avec le type, le Fils de l'homme.

Nous nous garderons, certes^, de faire dire à Jésus ce qu'il n'a jamais dit, en lui prêtant les idées scientifiques de notre temps ; nous voulons seulement dégager un des caractères essentiels de la doctrine, en mettant à sa place ce qui est accessoire. L'œuvre du Christ dans l'homme ne consiste pas seulement à l'éclairer ou à l'attirer à sa suite ; elle est communication de vie nouvelle. Le fond de l'évangile, c'est l'union mystique de celui qui l'apporte avec ceux qui le reçoivent. Si quelqu'un est en Christ, dit l'apôtre Paul, il est une nouvelle créature. (IL Cor. V, 17). Et Jésus dit dans notre chapitre : Celui qui me mange vivra par moi. (VI, 58).

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