I. La lumière de la vie
Dieu est lumière. (Ep. I. 5). C'est là un de ses attributs, et si la vie divine nous est en quelque mesure communiquée, cet attribut devient nôtre. Observons tout d'abord, et cela est de première importance, que la lumière vient de la vie, non la vie de la lumière. Nous trouvons cette grande vérité énoncée dans le prologue (I, 4), Le Verbe est la lumière du monde, parce qu'il est la vie des âmes. Rien n'est plus opposé à l'intellectualisme que l'enseignement johannique. Chercher rationnellement le sens de la vie, c'est faire
fausse route. Il n'est point question ici des lumières, mais de la lumière. Dès le premier pas nous avons le pied sur le terrain du mysticisme, et nous n'en sortons plus. C'est parce que le croyant entre en union avec la Vie qu'il a la lumière. Cette marche est exactement opposée à celle que suit la philosophie. Il faut connaître d'abord, dit-elle, et par la connaissance nous ^ verrons ce qu'est la vie, ce qu'elle vaut, d'où elle vient et où elle va. L'intellectualisme orthodoxe et le rationalisme chrétien ne procèdent pas autrement. L'un s'empare des textes, l'autre des données de la raison, et aux deux antipodes de la pensée religieuse, l'un et l'autre disent : Prenez, éclairez-vous, c'est la vie.
Ce n'est pas là l'idée de saint Paul, si spirituelle et si profonde, telle qu'il l'exprime dans le beau passage de I Cor. II, 6-16, sur l'esprit de l'homme et l'esprit de Dieu. Quant à celle de Jésus, elle est clairement proclamée dans la déclaration de Jean (VIII, 12) : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie », c'est-à-dire qui vient de la vie, et il l'aura parce qu'il participera à l'esprit de Christ, qui est la vie.
Mais précisément parce que nous sommes en plein mysticisme, nous n'avons pas à nous effrayer de cette assertion. Rien dans l'évangile ni dans l'épître de Jean ne fait pressentir cet obscurantisme aussi étroit
qu'orgueilleux qui caractérise certaines tendances chrétiennes passées et présentes. La question du savoir humain, de ses limites, de ses rapports avec la révélation ne se posait pas alors. La lumière éternelle s'élève au-dessus de toutes les lumières terrestres ; elle ne les exclut ni ne les condamne.
Il ne s'agit donc pas, dans notre évangile, d'une révélation qui serait en elle-même le salut. La doctrine que nous étudions s'oppose au gnosticisme. Le texte le plus frapj)ant sous ce rapport est celui de III, 19-21, qui termine l'entretien de Jésus avec Nicodème. Nous y lisons que « le jugement consiste en ce que la lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises ». La lumière, c'est donc le bien moral, la sainteté ; ce n'est pas la vérité qui éclaire les initiés sur l'essence de Dieu, la création, la chute préhistorique, le mode de la rédemption. Tout cela est bien indiqué dans le prologue, mais il n'est dit nulle part que ce soit cette connaissance qui sauve.
D'après notre texte, il 3^ a deux sortes d'hommes, non par nature, mais par libre choix : ceux qui viennent à la lumière et ceux qui aiment mieux les ténèbres. Pourquoi ces derniers ne vont-ils pas vers la lumière qui est venue dans le monde? parce que leurs œuvres sont mauvaises. Œuvres ne signifie pas seulement ici l'action extérieure, mais les tendances
intimes, l'attitude de l'âme à l'égard de Dieu. Ne voulant jDas changer leurs dispositions (|A£Tavoet.v), les hommes de cette catégorie haïssent la lumière^, qui mettrait en évidence ce qu'il y a de mauvais dans leurs œuvres. Au contraire, celui qui pratique la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce qu'elles sont faites en Dieu. On voit que nous sommes ici dans le domaine moral et que l'intellectualisme est loin d'être le fond de cette sotériologie.
Il est facile de retrouver ce caractère dans les différents passages qui ont trait à la lumière. « Si quelqu'un marche pendant le jour, il ne bronche pas, parce qu'il voit la lumière de ce monde ; mais s'il marche pendant la nuit, il bronche, parce que la lumière n'est pas en lui » . (XI, 9-10). Ici comme VIII, 12, déjà cité, il s'agit d'une marche à travers les tribulations de ce monde, et non d'une vue des choses mystérieuses, cachées au reste des mortels. L'état intérieur de l'homme décide de toute sa course . La lumière qui l'éclairé et qui lui vient de son union avec le Fils de Dieu est en lui ; elle lui devient personnelle, comme Christ lui-même, en qui il demeure.
Cette image de la marche avec ou sans la lumière, revient encore en XII, 35-36, et alors Jésus emploie cette belle expression qui résume tout : « Croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière. » 11 y a plus ici que dans le sermon sur la montagne, où il dit simplement : Vous êtes la lumière du monde.
(Matt. V, 14). Dans notre passage, — et c'est là le trait johannique — il proclame qu'il est lui-même la lumière et que c'est par la foi en lui que le croyant devient lumière à son tour. Comme Reuss le dit excellemment, « enfants signifie ici associés par adoption à la nature de celui qui apporte au monde les éléments célestes ».
Ainsi en résumé, l'enfant de lumière se connaît luimême et il connaît Dieu son père, parce qu'il croit au Fils venu pour l'éclairer. Il voit par là- même d'où il vient et où il va; considérant le monde du point de vue divin, il le voit tel qu'il est. Tout cela est révélation, et c'est en quoi consiste la lumière. Il a cette vue claire parce qu'il a la vie, et non l'inverse. Gela constitue une doctrine très sobre, nullement vague ni touffue. Rien qui puisse tourner à la gnose ou à la tliéosophie ; c'est avec d'autres matériaux que ces vaines constructions ont été faites. La lumière porte sur les grandes lignes, non sur les détails.
Pour ce qui est de la pratique, l'enfant de lumière a une marche assurée. D'autres textes nous disent qu'il n'est pas impeccable ; mais s'étant mis à la suite de Jésus-Ghrit, il a tout ce qu'il faut pour rester ferme et ne pas s'égarer.