‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 21 sur 73 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

La plupart des historiens et des philosophes , ceux de l'Angleterre et de TAllemagne comme ceux de la France, ont constaté au premier rang, dans le pays de la révolution et du suffrage universel, l'ambition de renouveler Tordre civil et politique en le fondant sur la pure justice; tous ont accordé à la France une sorte de vocation historique pour rétablissement d'un règne du droit. Un des plus grands ennemis des € droits de l'homme, » un des écrivains les plus hostiles à nos gloires et à nos idées révolutionnaires, Joseph de Maistrq, reconnaissait cependant que la France « exerce sur les nations une puissance d un genre particulier > qui, ayant surtout pour objet les problèmes de droit, les questions politiques ou socia-

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les, peut s'appeler « une réelle magistrature. » Un historien bien connu de rAllemagney un de ceux qui récemment n'ont pas épargné les injures à notre pays, avait représenté jadis la France comme < ayant reçu la mission de réviser, d'époque en époque, les grandes lois de la vie européenne et les institutions de droit civil ou politique qu'elle avait d'abord elle-même contribué à faire prévaloir autour d'elle. > Cette mission traditionnelle qu'on accorde à la France, si elle pouvait s'accomplir jusqu'au bout, ne ferait d'elle rien moins que la législatrice des nations modernes, sans cesse enquête d'une meilleure expression de la justice. Toujours est-il que ce rôle d'initiation au droit a fait jusqu'à présent l'originalité de notre histoire. Il a fait aussi celle de notre philosophie depuis cent ans. Si les grands systèmes métaphysiques sur l'univers, auxquels s'étaient déjà élevés en France les Diderot, les Dâlembert, les d'Holbach, ont été suiv tout développés en notre siècle par l'Allemagne et tout récemment par l'Angleterre, en revanche les grandes conceptions sociales, — plus propres encore, selon nous, à faire comprendre le vrai sens de l'univers lui-même, — ont pris naissance dans notre pays avec une exubérante fécondité. Quelle efflorescence d'idées et de théories en France, depuis un siècle, sur le fondement du droit et sur toutes ses applications : rénovation sociale, politique et religieuse, droit de

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propriété, droit des époux dans la famille, droit des citoyens dans l'État I Théories tantôt profondes, tantôt étranges et parfois monstrueuses, car l'esprit humain, comme la nature, ne peut être vraiment fécond sans enfanter aussi des monstres. Dans l'art, le romantisme aurait-il tout renouvelé si sa hardiesse n'avait mêlé à la vérité quelque extravagance, et faut il s'étonner que la science sociale ait eu aussi dans notre pays son romantisme ? Sans doute, de môme que la France eut pour elle dans cet ordre de recherches le principal honneur, elle a eu aussi le principal danger, celui de voir les théories originales dégénérer en utopies, les utopies en violences ; mais il faut se désintéresser d'inconvénients pratiques qui font encore souffrir la génération présente, en considérant les services spéculatifs rendus par notre pays à l'humanité entière : il est des souffrances généreuses et fécondes qui valent mieux que le repos égoïste où s'endorment certaines nations. Pour les peuples encore plus que pour les individus, penser et chercher, c'est souffrir : Quœsivit lucem, ingemuitque.

' Dans les précédentes études, nous avons examiné comment l'Allemagne et l'Angleterre conçoivent le fondement du droit, comment elles font reposer l'ordre social. Tune sur une savante organisation des forces, l'autre sur une habile fusion des intérêts; nous avons essayé a ce propos d'esquisser la physionomie

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