LA LIBERTÉ IDÉALE
sorte de miracle dans la nature ou plutôt en dehors de la nature? Ne peut-on s'en faire un idéal qui ne soit pas en contradiction avec le déterminisme de la nature même? — Sans entrer ici dans des considérationstrop abstraites que ne comporterait pas cette étude, disons seulement que le sens du mot de liberté a été considérablement détourné par les métaphysiciens et les théologiens de son antique étymologie : libertéveut dire indépendance. Or les scolastiques et les psychologues modernes ont fini par restreindre la liberté au libre arbitre proprement dit, au pouvoir de réaliser les contraires, qui, en le supposant tel qu'ils Pimaginent, ne serait toujours qu'une forme particulière et, commedisait Descartes, le plus bas degré de la liberté. Mais le libre arbitre, apparent ou réel, n'a de valeur qu'autant qu'il peut être pour nous un moyen d'augmenter notre indépendance^ et c'est toujours en déflnitivel'indépendance même qui constitue à nos yeux la vraieliberté comme le vrai droit. Dans son sens négatif, lemot de liberté exprime l'absence de toute contrainteétrangère à l'être même; dans son sens positif, il exprime la présence d'une force agissant par soi, l'activité spontanée et consciente, la volonté : la liberté doit donc se définir la volonté indépendante ou qui ne dépend que de soi.
Reste à savoir en quoi consiste cette indépendance». — Entendu à la façon vulgaire, le libre arbitre serait.
indépendant des motifs qui le sollicitent et pourrait ^ir contre ces motifs ; mxds le pouvoir de n'être déterminé par aucun motif est-il ce qui nous importe? Non, rindépendance par rapport à tout motif ne prat être qu'apparente et serait d'ailleurs inutile : en fait, il y a toujours un motif caché qui explique la décision, -et n'y en eût-il aucun, une décision arbitraire et inexplicable serait sans valeur morale ou sociale. Qu'estce donc qui est vraiment précieux? C'est l'indépendance par rapport aux motife inférirars et extérieurs, aux motifs égoïstes et mattériels, car ces motifs expriment non la direction normale et essentielle de la volonté raisonnable, mais la déviation que les fatalités •du dehors lui font subir ; ils sont donc des servitudes. Dès lors la vraie liberté, si elle existe, ne consiste pas à pouvoir mal faire, mais à pouvoir bien faire; «lie n'est pas la puissance de déchoir, mais la puissance de monter. Le premier de ces pouvoirs n'est pas néoedrsairement une condition du second, malgré le préjugé vulgaire qui ne se figure les choses que par contraste; car il se peut que le mal soit le résultat des contrains tes extérieures, des servitudes physiques, besoitis, passions, etc., tandis que le bien serait le dégagement de notre propre activité, de notre vraie nature Intel* ligente et aimante. En faisant le mal, la volonté ferait ^se qu'elle ne veut réellement pas; en faisant le bien, ^Ue ferait ce qu'elle veut réellement, ce que v}bu1^
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les autres volontés, ce que veut Punivers : ce serait une délivrance. Ainsi nous pouvons nous faire la notion d'une liberté idéale qui ne serait ni le déterminisme exclusif ni la liberté vulgaire d'indétermina* tion".
Cette liberté idéale se confond avec le droit idéal. En eflPet, l'être qui aurait des droits dans toute la force de ce mot serait l'être qui ne dépendrait que de soi. Et c'est bien ainsi que l'entend même le vulgaire ; quand nous voulons affirmer notre droit, nous disons : 4c Je ne dépends que de moi-même. » Droit, indépendance, liberté, sont donc des traductions diverses d'une même conception, et comme cette conception existe, plus ou moins vague, dans toutes les con-
1. Le libre arbitre vulgaire implique l'indétermination de la volonté ; la liberté conctiiable avec la science serait au contraire une détermination de plus en plus grande et de plus en plus sûre, la détermination à des fins de plus en plus élevées (famille, patrie, humanité, univers), à des motifs de plus en plus universels sur lesquels les motifs bornés et égoïstes peuvent de moins en moins prévaloir. L'homme libre est celui sur qui on peut compter de plus en plus, avec ane certitude croissante. L'accord du libre arbitre vulgaire avec le déterminisme âcientiflque est impossible ; au contraire, nous maintenons au déterminisme sa place légitime, et nous en faisons même, comme on le verra tout à fheure, un moyen d'affranchissement et de progrès. — Mais, dira-t-on, comment la liberté pourrait-elle se concilier avec une détermination de plus en plus grande vers un point donné ? — Cette objection vient de ce que l'on conçoit la détermination comme essentiellement passive et toujours produite par la force du dehors ; mais la vraie détermination pourrait être active, produite par la force intelligente du dedans qui se dégage des obstacles, prend de plus en plus conscience d'ellemême et s'impose à tout le reste. Dans ce cas, la volonté serait déterminée par sa seule nature ou, pour mieux dire, par sa seule spontanéité; or e'est la détermination par soi qui constitue l'idéale liberté : ne dépendre que de soi, ce serait être indépendant. D'ailleurs, répétonfr-le, ce n'est là qu'une pure idée.
sciences, il faut reconnaître qu'elle a une valeur au moins comme suprême objet de la pensée humaine.
Ceci posé, que reste-t-il à savoir? t- Il faut examiner si la liberté, si le droit est condamné à n'être qu'un idéal stérile perdu dans les espaces imaginaires, aussi inactif et impuissant sur le monde que les dieux d'Épicure, ou s'il est susceptible d'une réalisation plus ou moins complète. Le problème que nous avons maintenant à résoudre consiste donc à trouver un trait d'union effectif entre Tidéalisme et le naturalisme, si bien que l'idéal puisse descendre dans la nature même, la transformer à son image et l'élever jusqu'à lui.
III. CONCILIATION SCIENTIFIQUE DU NATURALISME ET DE l'idéalisme PAR l'idÉE DU DROIT
Le trait d'union entre le naturalisme et l'idéalisme, le moyen par lequel se réalise l'idéal, c'est, selon nous, l'évolution, qui, étant ici consciente et se proposant à elle-même un but, peut s'appeler progrès. Seulement nous nous représentons d'une façon particulière cette évolution. Selon nous, le moteur trop peu remarqué qui l'accomplit est l'influence exercée par l'idée même sur sa propre réalisation. Nous ne prenons pas ici Vidée au sens métaphysiqua de Hegel :
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nous n'entendons pas par là je ne sais quelle entité insaisissable à rexpérience; nous voulons parler des idées mêmes que conçoit notre intelligence et qui sont nos propres pensées. Toute idée conçue par nous a une action sur nous et tend à se réaliser par cela même qu'elle est conçue : voilà notre principe. Au fond, penser une chose, c'est déjà la commencer : on ne peut avoir par exemple Tidée d'un mouvement sans produire dans le cerveau ce mouvement même, l'idée d'une mélodie sans la chanter intérieurement. En outre parmi les idées, il y en a de supérieures à toutes les autres, qui expriment des idéaux : telle est la liberté, tel est le droit. Ces idées sont des types d'action qui indiquent la plus haute direction que puisse prendre la nature humaine, rachèvement et la perfection de notre nature; ce sont donc des idées directrices^ moteurs intellectuels et centres efficaces d'attraction.
S'il en est ainsi, nous devons appliquer à la théorie du droit une doctrine philosophique que nous avons longuement exposée ailleurs et en mettre à l'épreuve la fécondité dans l'ordre social*. Quand nous agissons sous l'idée directrice de la liberté et avec confiance dans la possibilité de sa réalisation, nous en voyons effectivement une image se réaliser de plus en