‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 46 sur 73 · I. La liberté et le détcrminwneyl* |»artie · texte numérisé non relu

I. La liberté et le détcrminwneyl* |»artie

plus en nous, en yertu du déterminisme même. Les lois naturelles de la sympathie, qui s'ex^œnt entre les divers individus, faisant passer d'un visage à l'autre les larmes ou le rire, la crainte ou Tespérance, s'exercent aussi au sein d'un même individu ; l'idée et le désir^ par contagion, envahissent toutes les parties de l'être et se les assimilent. Comme si l'homme devenait semblable, selon la pensée platonicienne, à Tobjet de sa contemplation et de son amour, nous nous> rapprochons de la liberté en la pensant et en la désirant, — approximation indéfinie, évolution sans limites qui fait la vie morale. Or, de même que noim acquérons sur nous une puissance d*autant plus grande que nous avons plus de foi dans notre puissance, de même nous acquérons pratiquement une valeurd'autant plus haute que nous sommes plus persuadés de notre propre valeur; nous nous rapprochons donc en même temps de l'idéal du droit et de l'idéal de^ la liberté. Ce sont deux évolutions parallèles qui s'accomplissent également sous l'influence de l'idée. Se persuader qu'on ne peut avoir ni indépendance personnelle ni droit moral, c'est s'enlever le ressort intérieur, c'est se rendre vraiment esclave et se dépouiller soi-même de son droit; se persuader qu'on aune activité capable d'une certaine initiative, c'est développer en soi une énergie qui peut toujours s'accroître, et avec cette énergie croit la dignité. Dès que nous avons conçu la.

EFFICACITÉ DE l'iDÉE DU DROIT 239'

liberté, dès que nous avons espéré la réaliser en nousmêmes, nous ne voulons plus être traités comme unechose, mais comme une pensée vivante, comme une conscience, comme une volonté. On a beau nous dire que nous n'avons peut-être pas en fait cette liberté : nous la concevons et nous nous en rapprochons, cela nous suffit ; comme s'il suffisait au prisonnier d'avoir entrevu le libre ciel et une voie d'affranchissement possible pour en garder le souvenir ineffaçable, pour se voir délivré d'avance, et que son seul espoir de la liberté fût déjà par lui-même inviolable à autrui. Tout en effet dépend de l'objet qu'on espère : quand cet objet est ce qu'il y a de plus divin, l'espérance même est divine et impose le respect. On a dit que la douleur est sacrée ; il vaudrait peut-être encore mieux dire : l'espérance est sacrée.

Voilà ce qui donne à Tidéo du droit dans la pratiqueune si forte influence : un individu ou un peuple qui n'est pas prêt à soutenir son droit, à affirmer obstinément en face du fait brutal son idée et son espoir, à maintenir ainsi sa volonté et sa dignité, abandonne tout ensemble son droit moral et sa force morale; il se trahit lui-même.

L'école historique veut nous faire dépendre entièrement de notre passé. M. Taine, par exemple, déclare qu'en fait de constitutions et de législations « nos préférences seraient vaines : d'avance la nature etl'his-

toire ont choisi poar nous ; c*est à nous de nons accommoder à elles, car elles ne s'accommoderont pas à nons ; la forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé'. » On nous parle sans cesse du passé depuis quelque temps, et on oublie Tavenir. Que dirait-on d'un homme qui, ayant à choisir entre une vie juste et une Tie injuste, s'appliquerait ce raisonnement : « La nature a d'avance choisi pour moi; la forme de vie dans laquelle je puis entrer est déterminée par mon caractère et mon passé; j'ai été injuste jusqu'à ce jour, par conséquent je dois rester d'accord avec mon caractère historique. » Dans cet argument renouvelé du € sophisme paresseux, » on néglige l'élément essentiel du problème, que nous avons tout à l'heure rétabli : on oublie que l'idée même agit pour transformer la nature, que l'histoire ne se fait pas sans nous, mais par nous, et que c'est elle en définitive qui s'accommodera à nous-mêmes. La bonne jurisprudence et la bonne politique sont comme la bonne guerre : les victoires ne viennent point toutes seules, et si les Turcs étaient aussi fatalistes qu'on le prétend, ils n'aurait point vaincu à Plevna. Les paroles de M. Taine sont le commentaire du mot célèbre :

i. t 'ancien régime, prcfice.

EFFICACITÉ DE l'IDÉB DU DROIT 241

€ les constitutions ne se font pas elles poussent ; » et on pourrait lui répondre ce qu'on a répondu à Burke : les hommes ne les ont pas trouvées toutes poussées en s'éveillant un beau matin d'été ; elles ne ressemblent pas aux arbres qui, une fois plantés, croissent toujours tandis que les hommes dorment, car elles sont l'œuvre des hommes euxmêmes.

Aussi les naturalistes devront-ils, selon nous, s'acr corder à la fin avec les idéalistes pour reconnaître que tout individu et tout peuple ne saurait être trop persuadé de sa puissance de progrès, du trésor de force vive qu'il porte en lui et de la valeur croissante qu'il peut lui-même se donner.

Outre ce premier point, les naturalistes nous en concéderont encore un second : c'est que, si cette énergie perfectible qui fait le prix des hommes et des nations a des limites, ces limites du moins ne nous sont pas connues et peuvent indéfiniment se reculer dans la pratique : qui pourrait indiquer d'avance les bornes de l'activité humaine et lui défendre d'aller plus loin? En conséquence, nul ne peut fixer à un homme ou à un ensemble d'hommes un prix matériel déterminé et pour ainsi dire une valeur-limite. D'autre part, il est bon que ces bornes soient aussi éloignées en fait qu'il est possible; les naturalistes devront donc convenir que ce qu'il y a de plus con-

l'idék moderne du droit

Fidéal de notre nature comme à l'idéal du it, cfest dTamasser en nons et comme d'emmagasir la plu» ^ande somme possible d'énej^e person- V qve l'ordre social devra servir non à compri* ', mais à dégager.

Hons faisons ainsi commencer la théorie du droit, emmie la morale, par une pure idée, dont nous analysons ensuite les conséquences et les moyens de réafisation; et l'idée mère du droit est, selon nous, la siëme que celle de la morale : c'est l'idéal d'une vo-* tenté libre, e'est-i-dire^capable d'indépendance progressive par rapport à tous les mobiles inférieurs. Le géomètre présuppose la notion de l'étendue, le physicien celle la matière ; de même le sociologiste doit ^ésupposer comme fin de la science sociale l'idéal de he liberté ou de l'indépendance personnelle telle que BOUS l'avons définie. Nous possédons ainsi, comme iMuses de notre doctrine, deux choses qui ont une valeur positive et scientifique, deux choses que nul système ne peut nous refuser et ne peut nier : une idée et un fait, l'idée de la libeité et ce tait que la liberté tend à se réaliser en nous et à y réaliser le droit. Comme Tidée elle-même est un fait, nous pouvons dire que nous prenons pour point de départ deux foits également positifs et susceptibles de vérification expérimentale, une pensée et une actioDi.^ De plus, B0US avons un trait d'union entre la peiisée et

EFFICACITÉ IjP L*IDÉB DU DROIT 243

•lactioa : à savoir le progrès, par lequel la pensée transforme Paction même, et qui constitue ce que nous pouvons appeler la liberté pratique ou progressive. '

Marquons maintenant en quelques mots les principaux stades de cette évolution de la liberté qui a son parallèle dans l'évolution du droit : on verra ainsi par quels degrés le sentiment du droit se développe dans la conscience humaine.

L'homme se représente d'abord l'indépendance de sa volonté comme s'exerçant à l'égard de tel motif spécial, de telle fin spéciale, par exemple la crainte ou la convoitise ; et en effet, grâce à l'idée même de no tre indépendance, qui suspend notre décision et nous fait concevoir deux contraires comme possibles, nous devenons réellement capables d'opposer un mobile à un autre, de triompher d'un premier motif au moyen d'un second, ou de plusieurs au moyen de tous. En cette influence de l'idée consiste le seul libre arbitre possible, qui n'exclut pas le déterminisme dont il est une forme, mais qui le rend plus flexible, plus apte à la réalisation d'effets contraires, par conséquent plus progressif. Ainsi entendu, le libre arbitre est le premier moyen par lequel nous nous donnons à nous-mème conscience de notre indépendance légitime, de notre droit. L'enfant veut affirmer son droit en faisant exactement le contraire de ce qu'on lui

244 l/lDÉE MODERNE DU DROIT

commande, afin de se donner le spectacle du pouvoir qu'il possède ou croit posséder sur les contraires, de son pouvoir législatif et exécutif. — En second lieu, nous pouvons nous montrer indépendants de tous les motifs à la fois (au moins en apparence) et agir indifféremment sans raison visible; seulement, alors même que nous paraissons ainsi vouloir sans raison, il y a toujours uae dernière raison qui subsiste et entraîne le reste par un déterminisme caché, à savoir ridée même que nous pouvons agir sans raison. Clia* cun connaît ces jouets de physique qui, une fois couchés horizontalement, se redressent eux-mêmes sans cause visible : une balle de plomb cachée dans leur pied et plus lourde que tout le reste suffit à les entraîner et à déterminer leur position. Ainsi se produit l'apparente liberté d'indifférence, l'indétermination apparente, le caprice, qui n'est encore qu'une forme du déterminisme. Là aussi l'homme croit trouver un second moyen d'affirmer son droit iStc volo, sic ju^ beOy sit pro ratîone voluntas; c'est une sorte de despotisme arbitraire auquel les enfants se plaisent^ parce qu'ils y trouvent un procédé facile pour manifester leur autonomie, pour se donner à eux-mêmes l'illusion d'une sorfcede droit absolu et royal. — En troisième lieu, nous pouvons agir indépendamment de tout motif particulier et de toute fin bornée ou matérielle, nous pouvons placer notre but au delà de

EFFICACITÉ DE l'iDÉE DU DROIT 245

toutes limites, vouloir universellement, vouloir* le bien de Thumanité entière et du monde entier; en <5ela consiste la moralité, qui, encore une fois,* n'est pas l'absence de tout motif, mais la prépondérance du motif universel et désintéressé. Cette prépondérance marque le retour de la volonté à soi, la possession complète et virile de la volonté par elle-même, par conséquent sa vraie liberté. Là aussi nous trouvons la plus haute conscience du droit; c'est le point où notre indépendance personnelle nous apparaît comme liée à l'indépendance de tous les autres êtres, où notre droit nous^ apparaît comme ayant son complément dans le droit de tous. Le droit, en un certain sens, -est l'amour supérieur de soi, mais en tant que cet amour* est compatible avec l'égal amour des autres pour eux-mêmes ; il est l'instinct supérieur de conservation et surtout de développement, mais( il est aussi l'instinct de désintéressement, parce que, dans <»tte haute région, les vrais intérêts moraux, se confondent et la dignité de l'un appelle la dignité de tous.

Telles sont les trois principales phases par lesquelles nous obtenons, dans la pratique, une approximation croissante de la liberté idéale ^

1. A notre avis, la seule liberté pratique compatible avec la science est cette puissance intérieure de développement qui peut toujours aller en avant et se rapprocher de l'idéal, non par des moyens miraculeux, mais par des moyen^'

Zé^ l/lDÈR MODJERNB DU DROIT

En même temps, cette évolation intérieiureqaenoos venons de décrire nous oflto, mieux qae tout le reste, les caractères nécessaires pour réaliser l'idée du droit. D'abord, droit implique pouvoir indépendant, puissance d'user de ce qui est et de créer cequi n'est pas, dans tous les cas puissance de faire, d'agir, de travail ier, de se développer. Avoir un droit, c'est avoir droit à quelque chose; l'idée du droit appelle ainsi celle de Tavenir : on pourrait presque définir le droit l'accès à l'avenir. Conséquemment le droit suppose la progressivité. Or nous venons de voir que la liberté pratique est un pouvoir éminemment progressif : nous la concevons en effet comme une puissance qui ne s'épuise pas dans ses actes, qui peut toujours plus qu'elle ne

naturels et intellectuels, formant eox-mâmes on déterminisme. Quel est dans la pratique l'bomme physiquement libre? Celui qui peut avancer sans cesse, qni a l'espace ouvert devant lui sans qu'aucun lien puisse le fixer définitivement en un point immobile. Quel est dans It pratique l'homme moralement libre? Celui dont la volonté peut toujours se développer et franchir sueoessivemeot tons le motifs, tous les mobiles, tontes les fins particulières. Dans cette conception serapprochent et s'unissent le naturalisme et ridéalisme. £n effet, notre tendance à la liberté agit au sein de la nature et de la société, non plus dans un monde de « noumèmes, » comme celui que Rant a imaginé ; elle n'est pas transcendante, mais immanente; elle ne se confond pas avec cette liberté appelée par Kant et Schopenhauer liberté intelligible, qui pourrait s'appeler aussi bien liberté inintelligible. £He n'est pas essentiellement distincte de rintelligence même, de la réflexion, qui est sa forme et sa manifestation consciente ; elle agit par l'idée, elle est elleHuême une idée en voie de développement et, trouvant son moteur dans la conscience de soi, elle est ainsi son moteur à elle-même. Tout se développe, et le monde entier évolue; comprendre cette loi irdiverselle,' aider avec réflexion à ce qu'elle se réalise autour de nous, en nous, par nous, voilà notre privilège. C'est ce pouvoir de développer avec réflexion toutes nos facultés, de devenir tout ce qne nom pouvons être, de remplir peu à peu notre idéal d'indépendance individaelle et d'union avec l'universalité des être>-, qui constitue notre liberté praiiqu» tt progressive.

EFFICACITÉ DE ïJlUÉË DU DROIT tëJ

fait et contient plus qu'elle ne donne. Tel un géaàé fécond et inépuisable ajoute sans cesse à ses premiàoet œuvres des œuvres nouvelles, plus grandes, fias fortes, plus voisines de lui-même, etcependantt;on|j0azs impuissantes à exprimer Tinfinité de son idéal ^ . fi» là le droit. Si je n'avais qu'une valeur déterminée ^ pouvant par approximation s'estimer à tel ou tel etûffre, on trouverait aisément des biens supérieurs à mu personne, au nom desquels tout serait permis «oiiitiNi moi. Que ferait une volonté seule contre Tintérôt d'uE

peuple? Alors même qu'on ne saurait exprimer <par des chiffres exacts dans le budget social la v£^ur de rindividu et celle du peuple, on n'en pourrait pas moins affirmer que l'intérêt du peuple pris en masse représente, sous le rapport de la quantité, une valeur plus grande que l'individu isolé. Mais, si nous avems conscience d'une puissance d'évolution etdeperfesetionnement indéâni, si nous croyons porter en nousmêmes pour la vérité et la justice un génie^ au seoi

1. En disant quo la Tiberté et son progrès enreloppent l'idée d'infim, nous ne prenons pas ce mot d'iofloi en an sens mctaphorioae, mais tout an cantraiie dans uo sens vraiment scientifique. En mathématiques, on appelle infini ce qui est supérieur à toute quantité donnée ; cet infini peut être une variaUe^ il l'est pas nécessaire qu'il soit quelque chose de fixe et de déterminé sous tous les ng^ ports. De môme, la liberté pratique peut être une variable toujours «n nwave- Aient vers le mieux et pour ainsi dire couraut en avant d'une course éternelle. S'il en était ainsi, la volonté s'appellerait à juste titre infinie, c'est-à-dire snpèrleure, en son essence toujours active et mouvante, à toute J)orne fixe, à tonte mesure immobile et morte comme le nombre. Par cela môme aussi, sa valeur intime serait incommensurable.

248 l'idëb moderne du droit

antique de ce mot, toujours capable d'enfanter des œuTres plus parfaites, notre valeur morale dépassera à nos yeux toute quantité mesurable et matérielle. Ce général romain qui s'imaginait remplacer des chefsd'œuvre de peinture par quelque équivalent se montrait fermé à ridée de l'incalculable valeur des œuvres d'art; que serait-ce s'il s'était imaginé trouver quelque équivalent de Tartiste même et lui attribuer un prix matériel comme à un esclave ?

On le voit d'après tout ce qui précède, les idées de droit et de perfectibilité indéfinie sont intimement aies, et l'instinct de la France, en ne les séparant point, eut une intuition profonde. Ce qu'on respecte dans l'être doué de volonté et de raison, c'est moins ce qu'il est actuellement que ce qu'il peut être ; c'est le possible débordant l'actuel, l'idéal dominant la réalité. Le présent est gros de l'avenir, disait Leibniz. C'est pour ainsi dire la réserve de volonté et d'intelligence enfermée dans une tête humaine, c'est la progressivité de l'individu, c'est celle de l'espèce même (qui repose en partie sur cette tête) que nous respectons et appelons droit. Dans l'enfant on respecte l'homme, dans l'homme on respecte le dieu.

Par là est ennoblie à nos yeux l'humanité entière, ou, pour mieux dire, elle est comme divinisée. Je nedis donc pas : l'homme a une valeur inestimable parce qu'il est libre, ce qu'on peut contester; mais je dis :

Fhomme a une valeur inestimable parce qu'il a l'idée de la liberté. En d'autres termes, l'homme a pratiquement des droits par cela seul qu'il a l'idée du droit.

Page 1