‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 47 sur 73 · IV. LES HYPOTHÈSES MÉTAPHYSIQUES SUR LE FONDEMENT ABSOLU DU DROIT · texte numérisé non relu

IV. LES HYPOTHÈSES MÉTAPHYSIQUES SUR LE FONDEMENT ABSOLU DU DROIT

Une dernière question se présente, à laquelle nous ne ferons qu'une courte réponse. Nous avons posé en principe deux choses : une liberté tout idéale et un déterminisme réel. Ce dernier peut sans doute, comme nous l'avons montré, se rapprocher sans cesse de la vraie liberté, mais peut-il y atteindre? En d'autres termes, la liberté idéale est-elle déjà réalisée quelque part? est-elle réelle en nous-mêmes? Dans certaines actions qui semblent dépasser toutes les autres par leur désintéressement ou leur héroïsme, nous est-il donné de toucher le but? — Sur ce sujet, on ne peut faire que des hypothèses; c'est la part laissée à la métaphysique, tandis que les questions précédentes étaient d'ordre purement scientifique. Il y a des raisons pour le doute, il y en a aussi pour la croyance. De quoi s'agit-il en effet? Du fond même des choses. Est-ce quelque nécessité primitive qui occupe ce fond, et rive pour ainsi dire l'être à lui même ? Est-ce au

contraire quelque liberté primitive dont la sponta* néité fait jaillir le flot de la vie? Est-ce la loi fatale d'Heraclite, le clinamen d'Épicure, la . substance de Spinosa, la volonté absolue de Schopenhauer? Aux métaphysiciens de choisir.

La théorie du droit nous ramène ainsi finalement en présence du problème profond qui agita le moyen âge et qui renaît dans TAllemagne contemporaine sous le nom de problème de Pindividuation. — Qu'esta» qui constitue rindividu? Où est la racine dernière de ce Tnoi auquel est inhérent le droit? N'y a-t-il en nous que phénomènes ou ne touchons-nous pas en quelque point à la réalité, comme la plaote tient au sol et y puise sa sève? Sans doute la part du milieu physique et social sera toujours grande : organes» tempérament, hérédité, éducation, que d'influences qui agksent sur moi ! Je suis le point de rencontre et d'intersection d'une infinité de circonstances, comme un cercle imperceptible qui serait coupé en tous sens par une infinité de grands cercles enchevêtrés ; sous l'entrecroisement de ces lignes, l'œil chercherait en vain à le saisir on irait jusqu'à nier son existence. Supposez pourtant qu'il renferme en son centre vivant une puissance d'expansion qui lui permette de s'agrandir sans cesse et de jeter en tous sens ses rayons, peut^tre un joui' redeviendrait-il visible et faudrait-il reconnaître en lui un foyer de vie sans limites : c'est le symbolede

l'idéale libertét qui est peut-être, eu son essence la plu» intime, une réelle liberté.

Ce qui est certain, c'est qu'il y a au fond de l'homme un mystère, quel que soit le nom qu'on lui donne,, qu'on l'appelle avec Hamilton et M. Spencer l'incon* naissable, avec M. de Hartmann rinconscient, avec Schelling et Schopenhauer la volonté absolue. Il y a dans la conscience de l'homme une perspective sans fond, une échappée sur l'infini : Tidèe de l'absolu, l'idée de la liberté. C'est ce qui confère à la notion du droit, aux yeux de presque tous les esprits, son caractère métaphysique. La science n'a pas encore,^ pour ainsi dire, percé l'homme à jour et démonté rouage par rouage la machine humaine : elle ne peut donc encore traiter l'homme comme une chose abso* lument transparente et intimement connue. Pourquoi ne craignons-nous pas de briser un automatef C'est que nous en connaissons tous les ressorts, et noussavons qu'il ne contient rien de plus. Telle n'est pas la personne humaine. Supposez qu'en présence d'un homme inanimé il nous soit impossible de savoir avea certitude s'il est mort ou seulement en léthargie, oserons-nous le mettre immédiatement au tombeau ? Dans la personne morale, nous ne savons pas de science certaine s'il y a entière absence ou seulement léthargie de la liberté. Bien plus, la science eût-elle atteint la complète anatomie de l'être pensant et vou-

lant, il resterait encore à savoir ce que c'est quel'^^r^, ce que c'est que Id^pensée^ et de nouveau se poserait la question : Est-ce fatalité, est-ce liberté? Ce mystère que rhomme porte avec lui est le fondement métaphysique du droit. Scientifiquement, le droit n'est qu'une valeur idéale prêtée à l'homme; métaphysiquement, il est peut-être une valeur réelle. Ce simple peut-être j cette seule possibilité, cette place réservée au doute motivé et par cela même à la croyance motivée, suffit pour nous retenir au moment d'empiéter «ur autrui. Aussi nous nous arrêtons malgré nous devant notre semblable comme devant je ne sais quoi •d'insondable, d'incommensurable, qui jusqu'à nouvel ordre est sacré. Est-ce superstition? est-ce intuition de la vérité? nous ressentons ce que les anciens appelaient une horreur religieuse, un frisson religieux, liorror :

Qax potuît fecisse tiinet.

Ce sentiment, nous l'éprouvons devant nous-mêmes ; nous nous arrêtons pour ainsi dire devant nous, parce -qu'au fond de notre conscience nous apercevons une «orte d'abîme qui nous donne le vertige. C'est ce sentiment qu'on nomme le respect et qui fait partie inté- -grante du sentiment du droit. Aussi, au point de vue -esthétique, le droit est parmi ces choses qui éveillent «n nous l'impression du sublime, avec ses deux mou-

vements alternatifs, Tua de concentration mélancolique, l'autre d'expansion et de fierté. L'infinité qui est dans Thomme, au moins en idée, nous écrase d'abord, nous relève ensuite : puisqu'elle est dans notre conscience, elle est en nous de quelque manière, elle est nous-mêmes. Le sentiment du droit personnel est une sorte d'orgueil désintéressé, le sentiment du droit d'autrui est une sorte de crainte désintéressée qui se résout en un sentiment final de paix, d'acquiescement, de fraternité.

Quand il s'agit ainsi de savoir si l'idée du droit a une valeur objective et répond absolument à la réalité, l'insuffisance de la solution spéculative n'empêche pas une sorte de solution pratique. Le nœud que la pensée ne peut dénouer, l'action le tranche, car l'action ne peut demeurer toujours en suspens comme la pensée. Chacun résout donc pratiquement, à sa manière, la question fondamentale et çaétaphysique dont noua parlions tout à l'heure, et il la résout affirmativement ou négativement selon le degré de force que les idées mêmes de liberté et de droit ont acquis en lui- L'homme en qui ces idées sont intenses et dominantes se croit métaphysiquement libre, et vérifie pour ainsi dire sans cesse sa croyance par toutes ses actions, qui se moulent sur ce type intérieur. Celui qui au contraire n'a qu'une idée faible et vague de la liberté et du droit doute de leur valeur absolue ou la nie, et sa

conduite elle-même devient comme un doute en action ou une négation visible; en même temps, il retombe sous la fascination des idées d'intérêt et de force ma* térielle ; — tant il est vrai que toute idée est une puissance qui tend à produire son eflFet extérieur pour s'y exprimer, s'y incarner, y prendre corps. De quelque point de vue qu'on l'envisage, scientifiquement ou métaphysiquement, l'idée du droit ne demeure donc pas, comme nous l'avions craint d'abord, inerte et ineflacace. Cette idée, avec le désir spontané qui en est inséparable, se soumet et se subordonne en nous, à proportion de sou intensité et de sa puissance, toutes nos autres tendances, comme un souffle supérieur recueille et emporte ce qui flottait au hasard dans des directions diverses et contradictoires. Les êtres se classent dans la hiérarchie morale et sociale selon le degré de prédominance eff'ective que l'idée de liberté et de droit a en eux, selon le degré de conformité que tout leur être présente avec cet idéal de l'être. Et ce qui est vrai des individus est vrai des nations : elles ne vivent pas seulement de réalités, elles vivent d'idéal.

V. ACCORD DE LA THÉORIE DU DROIT IDÉAL AVEC CELLES DE LA FORCE ET DE l'iNTÉRÊT

Il importe, selon nous, dans toute question philosophique ou sociale, de déterminer d'une manière précise les points sur lesquels peut se faire l'accord des diverses doctrines, ainsi que ceux où se produisent les divergences et les oppositions. La détermination des parties communes aux théories les plus contraires n*est-elle pas le meilleur moyen de marquer ce qui est acquis à la science et de compléter ce qui lui manque encore? Déjà nous avons indiqué plus d'un point commun aux doctrines naturaliste et idéaliste; faisons maintenant un retour rapide sur les théories allemande et anglaise, qui identifient le droit avec la force ou l'intérêt, et comparons-les avec la théorie française, qui le fonde sur la liberté; nous verrons si celle-ci, prise en son nouveau sens, laisse aux autres leur juste part, les complète sans les détruire et les concilie dans un point de vue supérieur.

Le côté vrai des doctrines de l'école allemande, si éprise de la force, c'est que le droit ne doit pas demeurer dans l'ordre purement spirituel, comme une puissance qui ne serait point de ce monde et qui n'au-

rait à sa disposition aucune force physique. Tout droit doit pouvoir se réaliser au dehors, comme l'a montré Kant, par le moyen d'un véritable mécanisme social et politique, sorte de corps dont il est l'âme. Trouver cette protection extérieure du droit est le problème essentiel de la « mécanique sociale, » et les Allemands ont raison de reprocher aux Français d'en avoir trop négligé l'étude positive et pratique. Après avoir proclamé les droits moraux de Thomme, les théoriciens français ont trop oublié que la réalisation de ces droits dans un système de forces harmoniques, loin de sa faire en un jour et par des coups d'autorité, est l'œuvre de la science la plus difficile et la plus longue. lia ont trop oublié aussi que le droit moral ne doit pas, en renonçant à la force matérielle, se désarmer lui* même volontairement. En général, nous faisons trop bon marché de la forée. N'avons-nous pas vu eu France les individus s'en rapporter sans cesse à l'ÉtaV du soin de soutenir matériellement leurs droits, et aliéner à plusieurs reprises leur liberté extérieure au profit d'un seul homme? Qu'avions-nous en échange? Une simple déclaration de droits inaliénables, inscrite en tête des diverses constitutions ; déclaration d'amour l)lalonique à laquelle le reste de la constitution enlevait toute sa vertu, système contradictoire dont le principe était : — Je veux votre liberté, — et dont lea conséquences étaient: — Je vous enchaîne, Pascal

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