‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 48 sur 73 · LE DROIT ET LE POUVOIR · texte numérisé non relu

LE DROIT ET LE POUVOIR

avait, en termes énergiques, posé le vrai problème du droit lorsqu'il disait : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste. » De notre temps les moralistes, les économistes et les politiques ont trop considéré le droit pur, sans chercher assez le moyen de changer l'idée abstraite en une force matérielle : nous sommes idéalistes jusqu'à l'excès, et la doctrine même du droit en France, dans ses principes premiers, que nous avons tâché de mettre en lumière, est un idéalisme pur. Un des côtés vrais des théories socialistes est d'avoir réclamé, outre la reconnaissance des droits, le pouvoir effectif de les exercer. Qui dit droit dit liberté, conséquemment pouvoir, conséquemment force K

Mais, s'il est vrai que la force doit accompagner le droit pour le garantir et en faire un pouvoir effectif, le droit n'est pas pour cela la même chose que la garantie du droit. Sur ce point, les théories allemandes

1. On peut prendre en un bon sens ce qu'écrivait M. Louis Blanc en 1839 : « Le droit, considéré d'une manière abstraite, est le mirage qui, depuis 1789, tient le peuple abusé. Le • droit » est la protection méuphysique et morte qui a remplacé pour le peuple la protection vivante qu'on lui devait. Le droit, pompeusement et stérilement proclamé dans les chartes, n'a servi qu'à masquer ce que l'inauguration d'un système d'individualisme avait d'injuste et ce que l'abandon du peuple avait de barbare... Disons-le donc une fois pour toutes, la liberté consiste non pas seulement dans le droit accordé, mais dan^e pouvoir donné à l'homme d'exercer, de développer ses facultés, sous l'empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi. »

semblent établir une confusion : elles matérialisent le droit, que la France idéalise à l'excès. Un des plus frappants exemples de cette tendance est le livre du savant romaniste M. Ihering, professeur à Gœttingue : le Combat pour le droit K Selon Tauteur, dont le but semble avoir été de justifier les tendances de la cour de Berlin, la notion du droit et celle de la force sont inséparablement unies ; nonseulement le droit doit résister à la force par la force en cas de nécessité, mais la force et le co7nbat sont dans son essence même : « Le combat n'est pas étranger au droit, mais il est lié intimement à l'essence du droit ; c'est un élément de la notion du droit. La conception du droit n'est pas une conception logique, c'est une conception pure delà force... Le but du droit est la paix, et le moyen du droit pour assurer la paix est le combat, la guerre, la force. » On voit pur quelle subtilité métaphysique M. Ihering fait entrer dans le droit comme élément cet emploi de la force qui n'est que la dernière ressource et le pis-aller du droit. De ce qu'une négation peut servir à détruire une autre négation il conclut que la négation fait partie de toute affirmation ; de ce que « la procédure, qui n'est qu'une nouvelle forme du combat, » peut servir à rétablir le droit lésé, il conclut que le procès

1. Der Kampfum't Recht, traduit en fiançais par M, Meydieu. Paris, 1875.

Page 1