LE DROIT ET LA FORCE SUPÉRIEURE
cieuse pour la mécanique î La force ; partout où la force est emmagasinée, comme dans le combustible où dort la chaleur, il y a une valeur et un trésor proportionnés à l'intensité de la force même. Eh bien, dans notre monde, la principale force est Thomme : l'homme en effet est capable de penser et de vouloir. La pensée est une force supérieure, même mécaniquement, à toutes les forces du dehors, qu'elle s'assimile et tourne à ses propres fins : il n'y a point de machine comparable à un cerveau humain, car c'est de ce cerveau que peuvent sortir toutes les autres machines, et il renferme d'avance en lui la transformation du globe par la science. La pensée, à son tour, n'est que la volonté en exercice, prenant conscience à la fois de sa puissance et des résistances extérieures, calculant et déterminant le rapport de l'une aux autres. Il importe donc avant tout, même pour le développement do l'intelligence et de la science, d'avoir des forces, c'e:?tà-dire d'avoir des volontés, et des volontés aussi énergiques, aussi ardentes, aussi avides du progrès qu'il est possible. Pour cela, le seul moyen est de dégager la volonté de ses entraves matérielles ou morales, de l'abandonner à son élan spontané, à sa nature essentiellement mouvante et progressive, par conséquent
c'est la vie considérée comme tendant à se perpélaer et à s'accroître indéflniraent, c'est l'être considéré dans son eTort vers l'infini ; en d'antres termes c'est la force en action et en progrès.
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à sa naturelle liberté. En ce sens on peut dire : « Oui, le droit est la force, mais la force suprême est la liberté. > C'est là une conséquence à laquelle la philosophie allemande ne saurait échapper, vers laquelle elle tend déjà et où elle arrivera tôt ou tard. « L'âge moderne, dit M. de Hartmann, en affirmant le droit de tous à la liberté, a dit le dernier mot de la vie politique ^ »
Même conciliation possible entre la liberté et l'intérêt supérieur où l'école anglaise place le droit. L'intérêt de l'être, c'est d'être le plus possible, d'être indéti- . niment et au delà de toutes limites, ps^ cela même d'agir et de jouir de plus en plus; mais le maximum de liberté entraine le maximum d*action et de jouissance : une société utilitaire devrait donc être aussi attentive à ne point laisser s'éteindre le foyer de liberté, que les anciens peuples à entretenir jour et nuit le feu qui devait leur fournir la chaleur et la lumière. C'est ce qu'ont reconnu les Bentham, les Mill, les Grrote, et ce que reconnaît M . Spencer.
L'amour de Tidéal, si éloigné de l'utile au premier abord, mais sans lequel il n'y a point de vraie liberté d'esprit, est lui-même parmi les plus utiles ressorts de rintelligence et de la volonté humaine; en fait d'idées, en fait de science, en fait d'art, rien de plus
1. Philosophie de l'inconscient^ II, 429 (traduction française de M. Nolen),
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nécessaire que le superflu. L'exclusif souci de l'utilité pratique est V américanisme ^ qui a pu avoir son heure chez les peuples jeunes du nouveau continent, occupés surtout de vivre, mais qui serait un danger pour l'Angleterre et pour TAllemagne comme pour la France; car l'Allemagne elle-même, depuis qu'elle s'est éprise de la force et de là science appliquée, a ressenti les atteintes du mal. C'est ce que déplorait récemment un de ses savants les plus illustres, Du Bois- Reymond, qui revendiquait avec éloquence les droits de l'idéal'.
1. « II faut avouer, disait-il, que même chez nous Y américanisme fait des progrès inquiétants. L'Allemagne est devenue une et forte, son vœu de jeunesse est accompli : le nom allemand est respecté sur le continent et Tocéan ; mais, si nous revenons en pensée à l'Allemagne d'autrefois, morcelée, impuissante, pauvre, philistine et bourgeoise, ne trouverons-nous pas qu'il manque quelque chose à ce présent si brillant, si prestigieux? N'aurons-nous pas le soupir du lied des Hirondelles : — Combien loin ce que j'étais jadis 1 — Avec ses rôves indéflnis, son effort sans fin, sa défiance d'elle-même , l'Allemagne u'at-elle pas perdu aussi son ardeur pour l'idéal, sa passion généreuse pour la vérité, sa vie intérieure si calme et si profonde ? » {Culturgeschichte und Naturwissenchaft : Deustche Rundschau^ novembre 1877.) Puis, passant en revue ce qui fut jadis et ce qui n'est plus aujourd'hui, le savant allemand se prend k regretter « cette fleur éphémère de la littérature germanique qui a passé comme un rêve, » cet amour de l'art pour l'art lui-même, qui a fait place à la recherche du savoir et du pouvoir. « La poMtiqiie et la science, qui, avec leurs dures réalités, ont réduit au silence l'aimable conversation des salons parisiens, ont aussi chez nous fait tort aux épigones des héros classiques et romantiques. » Goethe lui-même, s'il vivait aujourd'hui, n'écrirait plus Werther ni Faitst : il mettrait à profit, au Reidistag^ ce don de la parole que Gall avait découvert en lui. La science du moins profite-t-elle autant qu'on aurait pu le croire de ces préoccupations pratiques ? Non, parce que l'industrie et la « technique • ont fait disparaître de son sein le désintéressement. Au reste, quand elle est seule, la science même devient une étroitesse pour l'esprit : elle l'habitue à n'estimer plus que ce qui relève de l'expérience et de la mesure ; elle émousse peu à peu le sens de l'invisible, de l'intangible, de l'incommensurable, en un mot de l'idéal, « Malgré tout l'éclat dont brille à présent la science aile-
Le zèle pour Tidéal ne diffère point au fond du zèle pour la liberté, car c'est par le culte désintéressé des idées qu'a lieu la délivrance de Tesprit ; .rester terre à terre à la recherche de la force matérielle ou de l'intérêt matériel, c'est s'enchaîner soi-même : l'idée seule, a dit Platon, fait croître les ailes de Târae.
Ainsi, quel que soit le point de vue auquel on se place, qu'il s'agisse d'attribuer à la liberté un rang dans la hiérarchie des forces ou dans celle des intérêts comme dans celle des biens intellectuels et moraux, la liberté est ambitieuse par essence et ne saurait se contenter d'un rang inférieur; elle est au premier rang ou elle n'est pas. C'est que la liberté, ne l'oublions pas, est au fond la tendance même à dépasser toute limite, tout rang subordonné, toute condition inférieure. Elle est l'éternelle ambition d'un être qui se sent fait pour le progrès.
mande, conclut Da Bois-Beymond, noas en sommes réduits à souhaiter chez la génération nouvelle uu peu de ce noble zèle qui seul promet à l'esprit énerine et succès. » (Traduit par M. A. Gérard dans la Revue philosopfiiqiie de Janvier 1878 : les Tendances critiqties en Allemagne,)