‹ L'idée moderne du droitChapitre 10 sur 84 · RÉACTION CONTRE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

RÉACTION CONTRE LA RÉVOLUTION

seurs ne pouvaient manquer de provoquer une réaction, même en France. Cette réaction s'étendit naturellement aux autres peuples, que les guerres de l'Empire tenaient en une juste défiance contre l'esprit de la Révolution, tel que l'interprétait le césarisme. Il en est résulté deux conséquences nécessaires : 1° En France, on a vu subsister l'une en face de l'autre, sous des formes extrêmes, la théorie idéaliste du droit et la théorie réaliste, mais avec une prédominance croissante de la première, que rendait inévitable chez nous l'accélération du mouvement démocratique, égalitaire, antiféodal. 2° En Angleterre et en Allemagne, au contraire, la réaction contre le mouvement révolutionnaire a été généralement plus forte que ce mouvement lui-même, comme le prouve la persistance chez ces deux nations d'un régime aristocratique et en partie féodal ; la théorie réaliste a donc fini par y prédominer de nos jours sur la théorie idéaliste. Ce n'est pas tout. La doctrine réaliste étant elle-même susceptible de deux interprétations, l'Angleterre et l'Allemagne ont manifesté soit pour l'une, soit pour l'autre, une préférence instinctive, qui s'explique par la différence de leur organisation sociale et politique. Le régime de l'Angleterre est l'industrialisme^ décrit par M. Spencer dans sa Sociologie ; le régime de l'Allemagne est ce que le même M. Spencer appelle le militarisme. Aux Anglais, venus dans la civilisation plus tard que la France et les peuples latins, la France envoya jadis ses Normands, mais ne put faire accepter le droit romain avec ses généralités abstraites, ni le catholicisme avec son esprit autoritaire. De plus, grâce à sa position géogra-

phique, l'Angleterre est le premier peuple d'Europe (après la Hollande) chez lequel l'esprit militaire ait fléchi pour céder le pas à l'esprit de commerce et d'industrie. Les Allemands, parvenus encore plus tard à la civilisation, et de nos jours seulement à l'unité, ont gardé nécessairement dans la masse quelque chose de rude, jusque sous leur science et leur philosophie ; les instincts « altruistes » sont chez eux plus récents qu'en Franèe ou en Angleterre, et le régime militaire a fini par s'y développer plus que partout ailleurs. Or l'idée à laquelle aboutit l'industrialisme est explicitement celle de Yinté?*êt; l'idée sur laquelle s'appuie au moins implicitement le militarisme est plutôt celle de la puissance. Quelle était donc, il y a cinquante ans, la seule voie logiquement ouverte pour une nation industrielle et encore féodale qui réagissait contre les excès théoriques ou pratiques du droit idéal, 4u droit pur et abstrait? C'était V « utilitarianisme » proprement dit. Quelle était, il y a un certain nombre d'années, la voie ouverte pour une nation militaire et féodale qui réagissait contre les mêmes excès ? C'était la préoccupation et le respect plus ou moins avoué de la puissance matérielle et intellectuelle. La séparation actuelle des tendances, chez les jurisconsultes, les politiques, les publicistes, les philosophes en vogue des divers pays, était donc historiquement et logiquement inévitable. Cette séparation est d 1 ailleurs provisoire et nous entrevoyons déjà le moment où l'équilibre s'établira, dans l'esprit de chaque nation, entre les idées de puissance, d'intérêt et de liberté. Il n'en est pas moins utile, pour apprécier la valeur de ces divers éléments

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