TENDANCES RÉALISTES ET IDÉALISTES
d'une même idée, d'en suivre le développement à la fois historique et logique chez les principales nations modernes. Nous essayerons ensuite de montrer comment les conceptions réalistes et les conceptions idéalistes peuvent se réconcilier dans une doctrine synthétique.
l'esprit germanique et l'idée du droit
Toute grande nation a son génie distinct de l'esprit des individus; c'est ce qui fait son unité et lui donne sa force. Que ce génie s'oublie lui-même et s'affaisse, la nation semble prête à se dissoudre ; qu'il se retrouve et se ranime, la nation tout à l'heure abattue se redresse et marche. Cette âme commune à chaque nation est, comme on sait, l'objet d'une science nouvelle que les Allemands appellent la psychologie des peuples. Les contrées voisines, mettant cette science en pratique, se complaisent à réduire en formules leur esprit national, pour l'ériger ensuite en une sorte de loi et parfois même de droit supérieur. Il conviendrait aussi aux Français de se souvenir d'eux-mêmes, non pour s'élever ni se rabaisser systématiquement, comme ils le font parfois, mais pour reprendre, avec la conscience de leur vrai caractère, la pleine possession de l'idée qui a fait et peut faire encore leur vitalité dans l'histoire. En même temps, l'étude comparée des autres caractères
nationaux, outre qu'elle est nécessaire pour faire comprendre le développement de la philosophie moderne du droit, n'est pas sans résultats pratiques. Que peut et aue doit être en effet la législation d'un peuple, que •e sa constitution politique pour avoir chance sinoo l'exacte expression du génie national?
un des grands peuples modernes a aujouri noble ambition de représenter mieux que res, par son esprit national, l'esprit de l'humême. On avait concédé au génie français, le xvin" siècle, l'honneur d'être le moins veinent national et le plus vraiment humain : siècle s'intitulait lui-même le siècle a de la et des lumières », le siècle de la liberté, le le l'humanité. Aujourd'hui, l'espoir de l'Alleva plus loin encore : selon ses philosophes et litiques, elle ne représente rien moins que rit universel, l'idée absolue, n qui est aussi fond la puissance absolue. C'est ce que Fiente kit déjà avec un enthousiasme d'ailleurs si gèle lendemain même de nos victoires d'auqui devaient amener nos récentes défaites, 39 mâles Discours à la nation allemande promeuvent au bruit du tambour français; c'est répélérenl plus tard Schelling, Hegel et toute »le, c'est ce que redisent maintenant les philo- , les théologiens, les politiques du nouvel em- 'aisons d'abord le tableau rapide du « pro- » qui a amené les tendances actuelles de
l'esprit germanique 11
lies inclinations naturelles de l'esprit germanique, un moment dominées par l'influence française à la fin du xviii 6 siècle et au commencement du xix*, devaient bientôt reprendre le dessus. On a jugé le caractère germanique de deux façons tout opposées : les uns y reconnaissent, avec Mme de Staël, un penchant à Tidéalisme^nême mystique; les autres, avec Henri Heine, un penchant au naturalisme. L'originalilé ou, comme on dit là-bas, la « génialité » allemande ne consisterait-elle pas précisément dans cette antithèse?
Le premier trait du caractère allemand est certainement un idéalisme parfois poussé jusqu'au mysticisme. Le sentiment de l'éternel mystère qui est au fond de tout est beaucoup plus développé en Allemagne qu'en France, où notre amour de la clarté intellectuelle nous empêche souvent de reconnaître les réelles obscurités des choses. La métaphysique allemande repose sur ce principe qu'il y a de l'inconnaissable, de l'inintelligible, conséquemment une sorte de nuit primitive que la lumière de l'intelligence est impuissante à pénétrer. La philosophie française est plus portée à admettre, avec Descartes, que les idées vraies sont les « idées claires » et que toute réalité est intelligible. De là, chez les Allemands, plus de profondeur, et, chez les Français, une clarté parfois trop superficielle. Les deux excès sont pour les uns la profondeur fausse et pour les autres la fausse clarté. Gœthe, qui pourtant était un adorateur de l'intelligence, a merveilleusement compris ce sentiment du mystère qui manque trop au rationalisme français et qui est si familier aux Allemands
c Mme de Staël, écrit-il à un de ses amis, répondra parfaitement à l'idée que vous avez dû vous faire d'elle à priori. Elle est tout d'une pièce : elle représente l'esprit français dans toute sa pureté et * par son côté le plus intéressant. Mais son naturel et son cœur valent mieux que sa métaphysique, et sa belle intelligence s'élève à la hauteur du génie. Elle veut tout expliquer, tout comprendre, tout mesurer; elle n'admet rien d'obscur, rien d'inaccessible, et ce qu'elle ne peut éclairer de son flambeau n'existe pas pour elle. Elle n'admirera jamais le faux, mais elle ne reconnaîtra pas toujours le vrai. Ces quelques mots vous prouvent que la netteté, la décision et la vivacité spirituelle de sa nature ne peuvent exercer qu'une influence bienfaisante *. »
Dans l'ordre métaphysique et religieux, le sentiment du mystère engendre facilement le mysticisme, dont l'excès chez les croyants est, selon Kant, le fanatisme de la foi. « Ce fanatisme est, pour ainsi dire, une pieuse présomption ; il naît d'une certaine fierté et d'une conûance exagérée en soi-même, qui fait qu'on croit se rapprocher des natures célestes. Le fanatique ne parle que d'inspiration immédiate et de vie con-
4. « Le style, dit Schopenhauer, est la physionomie de l'esprit... Tandis que l'écrivain français enchaîne ses pensées dans Tordre le plus logique et en général le plus naturel, et les soumet ainsi successivement à son lecteur, l'Allemand, au contraire, les entrelace dans une période embrouillée, parce qu'il veut dire six choses à la fois;... tout apparaît comme dans un brouillard ; son but semble être de ménager à chaque phrase une porte de derrière, puis de paraître en dire plus qu'il n'en a pensé. » C'est que l'Allemand sent la complication infinie des choses, et le Français leur simplification possible par l'intelligence.