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LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES ET LA PHILOSOPHIE

La philosophie du droit, dans sa partie historique, étudie les différentes conceptions du droit chez les principaux peuples; dans sa partie proprement philosophique, elle étudie en elles-mêmes les diverses idées possibles du droit et détermine la part de vérité propre à chacune. L'étude historique est à nos yeux secondaire : la psychologie des peuples ne servira donc ici que de préliminaire ou , comme on dit en Angleterre, d'illustration à nQtre doctrine du droit qui, en elle-même^ est indépendante de Thistoire. Attribuer le premier rang, dans ce livre, aux considérations historiques et psychologiques, ce serait confondre l'accessoire avec l'essentiel.

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Nous n'avons aucun goût pour les classifications tranchées et systématiques auxquelles se complaisent les partisans de la théorie des races : les grandes nations européennes sont sœurs par l'esprit comme par le sang; aucune ne peut être parquée dans une école de philosophie ni emprisonnée dans l'étroite formule d'un système exclusif. Il n'en existe pas moins, chez les divers peuples, des traditions et des tendances diverses. L'histoire et la psychologie des peuples modernes nous montrent, si nous ne nous trompons, trois moments principaux dans l'évolution de l'idée du droit: le premier moment est une synthèse encore confuse des diverses conceptions possibles du droit, que nous voyons se développer presque simultanément dans chaque grand peuple. En Angleterre, par exemple. Hobbes fonde le droit sur la force et sur Tintèrêt, Locke sur l'intérêt et la liberté. L'école cartésienne, chez Spinoza, admet une théorie analogue à celle de Hobbes ; les philosophes français du xvm e siècle soutiennent tantôt le droit de la force, tantôt celui de l'intérêt, tantôt celui de la liberté ; Rousseau fonde expressément le droit sur l'égalité des libertés qui se réalise dans' le contrat social (entendu d'ailleurs autrement que ne l'entendait Hobbes). En Allemagne, Kant et Fichte prennent pour base du droit la liberté morale et la réciprocité de la contrainte sociale ; Schiller et Gœthe sont animés d'un esprit analogue. Hegel commence le retour au culte de la nécessité historique, de la force intellectuelle ou même matérielle, du succès, des conquêtes et du génie ; ses successeurs vont encore plus loin. Leur influence prédominante n'a cependant pas

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empêché le développement des doctrines de Krause et de Herbart, pour ne pas parler dès derniers essais d'Hermann, de Fichte, de Trendelenburg et d'Ulriei, qui ont exercé une faible action sur l'opinion germanique. — La France, de son côté, après ses Constituants, ses Girondins, ses Jacobins, après son école des Droits de l'homme, a eu dans notre siècle ses écoles théocratiques représentées par de Maislre, de Bonald, Lamennais, ses écoles légitimistes et ceux qu'on a appelés les « cléricaux de sentiment», c'està-dire Chateaubriand, certains romantiques, les néocatholiques, etc. Puis sont venus les saint-simoniens, fort imbus d'une sorte de fatalisme historique; les positivistes, pour lesquels il n'y a pas de droits proprement dits, mais seulement des devoirs; enfin les socialistes autoritaires de toute secte. Proudhon même, un des défenseurs de l'idée de justice, s'est plu à identifier, au point de vue international, le droit et la force. Aujourd'hui encore, nous avons chez nous plus d'un partisan du droit historique ', à commencer par M. Taine. — De tous ces faits, que faut-il conclure? — Une seule chose : c'est que les divers aspects du droit se sont d'abord présentés presque à la fois aux diverses nations, et qu'il subsiste encore aujourd'hui dans chacune un mélange d'idées contraires.

Il n'en est pas moins vrai que, depuis le xix e siècle, une sorte de partage et comme d'analyse succède à la confusion synthétique des doctrines. Trois idées seulement, de plus en plus marquées, restent en présence l'une de l'autre. Les deux premières, — celle de puissance majeure (matérielle ou intellectuelle) et celle à' intérêt majeur , — sont réalistes de tendance ;

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la troisième, — celle de liberté, d'égalité et de fraternité universelle,—- est idéaliste. Maintenant, quoique ces coiîceptions coexistent toujours chez chacun des peuples civilisés (surtout parmi les philosophes), n'y a-t-il point actuellement et provisoirement, chez les principales nations, tin penchant à régler leur conduite, leur législation, leur politique, sur Tune des conceptions plutôt que sur l'autre? Tel est, pour la psychologie des peuples et pour l'histoire, le véritable point en litige. Or, si nous ne nous trompons, il s'est produit depuis un siècle un événement capital qui, par son action intense sur la marche de l'histoire, puis par la réaction presque aussi intense qu'il a provoquée, ne pouvait manquer de lancer les diverses nations dans des voies différentes, en attendant que l'avenir les réunisse un jour et les réconcilie. Cet événement, c'est la Révolution française. Les Anglais v ont glorieusement contribué, d'abord par l'exemple de leurs révolutions propres, puis par celui de leurs constitutions politiques, enfin par les théories libérales de leurs philosophes. Mais la Révolution a pris en France, comme cela était inévitable, un caractère général, humanitaire, social, qu'elle n'avait pu avoir tout d'abord en Angleterre et qui, d'autre part, s'oppose aux considérations purement nationales de race, de langue, d'histoire, où le génie allemand cherche volontiers la justification de ses conquêtes. Par malheur, la Révolution a compromis la cause du droit universel en lui donnant pour instrument la violence , provoquée qu'elle était par les résistances intérieures et extérieures. Le droit nouveau proclamé par la Révolution, et la violence de ses défen-

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