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SYSTÈMES INFLUENTS DE L'ALLEMAGNE

génies les plus illustres et les plus influents. Les tendances fatalistes, dans la philosophie germanique, n'ont pas tardé à dominer l'influence française et à produire une admiration croissante pour « le grand et saint Baruch », auquel le théologien Schleiermacher voulait qu'on immolât une boucle de cheveux. Seulement, tandis que Spinoza, épris de l'immuable géométrie, avait tout vu sous l'idée de l'éternité, sub specie œterni, les diverses écoles allemandes, éprises de l'histoire, savent aussi voir les choses sous l'idée du temps.

On sait comment, le jurisconsulte Thibaut ayant publié en 1844 son livre sur la Nécessité dun code civil général pour l'Allemagne, Savigny répondit par son écrit célèbre : Vocation de notre temps pour la législation. Ainsi commença le grand débat de l'école philosophique et de l'école historique ! . Celle-ci est encore aujourd'hui plus vivace que jamais en Allemagne, où elle a eu de nos jours pour principaux représentants Mommsen, Strauss et Blunlschli, si libéral dans ses premiers et savants ouvrages sur le Droit public universel, si admirateur de l'autorité dans ses discours à l'université de Heidelberg *.

i. L'école historique avait dè9 lors l'appui officiel du gouvernement. Savigny était ministre et président du Conseil d'Etat; Eichhorn, ministre de l'instruction publique; Niebuhr était ambassadeur à Rome. Voir Rotteck, Mémoires de V Académie des sciences morales et politiques, févr. 1841.

2. Bluntschli a donné, en 1873, une importante Histoire du droit public, qui fait partie de la grande collection d'histoires et de rapports « publiée sous la protection du roi de Bavière Maximilien II, et éditée par la commission historique auprès de l'Académie royale des sciences ». C'est à cette collection qu'appartiennent l'Histoire de la philosophie allemande.

Selon l'école historique, le droit n'est pas une création réfléchie et libre de la volonté humaine, c'est un développement spontané et fatal des tendances d'un peuple 1 . Les constitutions et les législations ne se créent pas, elles poussent; il n'y a pas de droit naturel imprescriptible et inaliénable : tout droit naît de la coutume et en conséquence du temps. Le génie français, semblable à Descartes qui prétendait reconstruire la philosophie entière par sa seule pensée, voudrait refaire la société par sa seule volonté ; il croit qu'il suffit de vouloir pour pouvoir, de décréter pour fonder : il a foi dans la puissance de Phomme. L'école historique dresse devant lui, comme un obstacle, la puissance des choses 8 . La volonté

par Zeller, et l' Histoire de l'esthétique , par Lotze. — Sur Blunl9cbli et sur ses récents ouvrages, voir notre Science sociale contemporaine, livre premier.

1. Voir Savigny, Vom Berufe unserer Zeit. Cf. Thibaut, Ueber die Nothwendigkeit eines allgemeinen bùrgerlichen Rechts fur Deutschland. — Archiv fur die civilitische Praxis,

2. « Le code français, dit Savigny, est animé d'un esprit révolutionnaire, les idées politiques y prédominent sur les idées techniques, et sa superficialité est tellement flagrante, que le désordre de la législation française est inévitable. » La prophétie ne s'est pas accomplie. « Le droit, continue Savigny, n'est point un produit de l'arbitraire, mais bien un produit du passé entier de la nation; il ne se forme pas accidentellement, mais naturellement. Le droit doit être tel qu'il est et non autrement, c'est-à-dire qu'il est le résultat nécessaire de l'organisation intérieure de la nation même et de son histoire. Chaque époque doit appliquer son activité particulière à bien saisir, à rajeunir et à revivifier cette matière donnée. A l'égard de ces éléments antérieurs, il ne peut être question ni du bien ni du mal ; car supposer que les admettre fût bien et que les rejeter fût mal, ce serait reconnaître la possibilité de cette admission ou de ce rejet; or il est rigoureusement impossible de se soustraire à ces éléments divers : ils nous

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ne connaît point le temps ou espère s'en affranchir : l'histoire la ramène sous l'empire de cette force suprême; à l'idée de révolution subite elle oppose celle d'évolution lente, que nous sommes en France portés à oublier; à la liberté personnelle qui , s'efforce de rompre avec le passé, elle oppose la loi incontestable de la continuité et le déterminisme universel. Le droit est présenté alors comme étant vraiment la puissance supérieure; mais cette puissance ne réside ni dans la volonté morale de l'individu ni dans sa force physique, choses également passagères qui ne peuvent rien fonder de durable : le droit est la force organisée par le temps et la science, la puissance accumulée des générations. Des milliers d'animalcules, en s'unissant et en se serrant les uns contre les autres, ' préparent pendant des siècles, au fond des eaux, les continents qu'on verra surgir à la lumière. Ainsi, dans la barbarie même, se forme la civilisation future; le temps est le vrai génie créateur, parce qu'il est la patience.

Quelque s"àgessë que renfermassent ces objections de l'école historique à la raison impatiente du mieux, elles ne pouvaient entièrement convaincre l'école philosophique. En vain opposait-on la force du temps à l'élan de la pensée; le temps renferme lui-même une contradiction qui devait obliger la pensée à

dominent inévitablement. Nous pouvons nous faire illusion, mais les changer, jamais. Celui qui s'abuse ainsi et qui ne veut agir qu'au caprice de sa volonté, là où une plus haute et commune volonté est seule possible, celui-là perd ses plus belles prérogatives. C'est un serf qui se perd à rêver qu'il e^t roi. »

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s'élever plus haut. Si l'infinité des siècles passés est une force avec laquelle il faut compter, l'infinité des siècles à venir n'est-elle pas une force au moins égale, sinon supérieure? S'il ne s'agit que de durer pour avoir raison, le meilleur moyen de durer dans l'avenir ne peut-il pas être parfois de rompre avec le passé ? L'histoire nous montre que les institutions qui ont vécu le plus longtemps ont été souvent les plus odieuses, comme le despotisme oriental ; maiselle montre aussi que les grands mouvements de rénovation subite ont su conquérir la durée, que toutes les traditions ont commencé par être des nouveautés et que toutes les nouveautés heureuses sont devenues des traditions. Il en est des grands faits historiques comme des dynasties : la légitimité dynastique n'est qu'une usurpation qui se prolonge, et l'usurpation se flatte toujours d'être une légitimité qui commence» Le temps sera donc invoqué aussi bien par les novateurs que par les conservateurs : la seule différence est que les uns, comme dit Platon, « chantent le passé », tandis que les autres « chantent l'avenir ». Aussi vit-on de nouveau l'école philosophique opposer la force de l'avenir, objet de la pensée, à cette force du passé que soutenait trop exclusivement l'école historique. Hegel, dont le système n'est plus beaucoup enseigné en Allemagne, mais dont l'influence s'y fait encore partout sentir, crut concilier les deux écoles en identifiant le développement de l'histoire avec le développement de la pensée même, le réel avec le rationnel, le triomphe de la puissance supérieure avec celui de l'idée supérieure. Restait toujours à savoir quelle est cette puissance supérieure

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