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SYSTÈMES INFLUENTS DE L' ALLEMAGNE

que l'avenir appartient. Le suffrage universel, d'après cette école, n'est point, comme on l'admet volontiers en France, l'expression d'un droit inhérent à chaque individu par cela seul qu'il est lihre et participe au contrat social : c'est un simple moyen de compter les forces avant d'en venir à la lutte. En déterminant ainsi d'avance le résultat probable du conflit, on prévient le conflit lui-même, et le traité de paix précède la guerre au lieu de la suivre.

Cependant les majorités ne sont elles-mêmes que des forces variables, qui se déplacent sans cesse. La majorité d'aujourd'hui peut être renversée non seulement par la majorité de demain, mais par une minorité et même par un seul homme. De là encore pour le pouvoir une lutte incessante, où les vieilles classes sociales s'efforceront de retarder l'avènement des nouvelles, où les nouvelles se diviseront à leur tour contre elles-mêmes. Le suffrage n'étant accepté que comme un substitut de la puissance matérielle, on en reviendra à la force toutes les fois qu'il sera nécessaire. Cette guerre des classes, et non plus des races, où le césarisme et la démocratie sont en présence, parfois alliés, finalement ennemis, a pour but, selon Max Stirner, d'établir enfin un « règne du moi ». c Que m'importe le droit? je n'en ai pas besoin. Ce que je puis acquérir par la force, je le possède et j'en jouis. Ce dont je ne puis m'emparer, j'y renonce, et je ne vais pas, en manière de consolation, me pavaner avec mon prétendu droit, avec mon droit imprescriptible '. »

i. Det Einsige und sein Eigenthum, p. 275,

La société réduite à un système d'actions et de réactions où le triomphe appartient, en fait et en droit, au plus puissant ou au plus intelligent, telle est la perspective finale à laquelle ont abouti les trois écoles dialectique, historique et matérialiste, qui ont cru trouver dans le darwinisme une confirmation de leurs vues. Le droit n'est pour ces écoles, au fond, que de la force transformée, comme tous les phénomènes de la nature ne sont que du mouvement transformé. La force à leurs yeux mesure le droit; pour quelques uns, elle prime le droit ou plutôt il n'y a pas de droit ; il n'y a que des compromis ou des conflits entre les forces *. Le travail du jurisconsulte et du politique

1. C'est là aussi, semble- t-il, la pen«ée in tiraedeM.de Bismarck, bion qu'il n'ait pas employé expressément la formule qu'où lui attribue : La force prime le droit. Cette témérité de langage eût été du reste peu compatible avec la prudence politique du ministre-président. Dans la séance du 27 janvier 1863, il y eut une discussion entre la Chambre et la Couronne a propos de l'usage illégal du budget par le gouvernement. M. de Bismarck, après s'être efforcé de représenter la violation des lois constitutionnelles comme une application de ces lois mêmes, laissa entendre que, si le parlement n'accordait pas les subsides, le gouvernement les prendrait. — « Un homme d'État d'une grande expérience en matière de constitution a dit que toute la vie constitutionnelle n'est qu'une suite de compromis. Que l'un des pouvoirs veuille persister dans ses propres vues avec un absolutisme doctrinaire, la série des compromis se trouve interrompue ; à leur place naissent les conflits, et, comme l'existence de l'État ne peut s'arrêter, les conflits dégénèrent en questions de force; car celui qui a la force en main continue d'avancer dans le sens qui est le sien, parce que la vie de l'État, je le répète, ne peut s'arrêter un instant. » Le comte de Schwerin, dans sa réponse, traduisit cette théorie soi-disant constitutionnelle en ces termes : « La force prime le droit, » puisque celui qui a la force, après avoir consulté le parlement pour avoir aussi le droit, se ré-

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ne diffère pas, au fond, du travail de l'ingénieur : organisation d'une armée et organisation d'un pays, opérations militaires et lois civiles, tout est affaire de mécanique ; la mécanique, à laquelle viennent se réduire les autres sciences, est la logique concrète où s'accomplit l'identité cherchée par les hégéliens entre i le rationnel et le réel » ; elle est pour l'humanité, comme pour la nature, cette justice armée d'une balance où le poids le plus fort entraîne le plateau. En face des écoles dialectique, historique et matéria-

gerve d'user de la force à défaut du droit qu'où lui refuse. Mais le miuistre-président ne pouvait accepter une formule aussi précise. « Je ne me souviens pas, répliqua-t-il, d'avoir réellement employé de pareilles expressions, et, malgré les marques d'incrédulité avec lesquelles vous accueilles ma rectification, j'en appelle à votre mémoire ; si elle est aussi sûre que la mienne même, elle vous dira que j'ai simplement exprimé ce qui suit : J'ai conseillé un compromis, parce que sans cela doivent se produire des conflits, que ces conflits sont des questions de puissance, et que, la vie de l'Etat ne pouvant subir de temps d'arrêt, celui qui se trouve en possession de la puissance serait dans la nécessité d'en user, » On sait comment Al. de Bismarck en usa en effet, et de quelle manière le même parlement qui avait refusé les subsides accorda plus tard au gouvernement un bill d'indemnité pour l'illégalité de sa conduite. Le succès justifie tout. M. de Bismarck, cependant, tenait. à se délivrer de la formule devenue populaire dans laquelle on avait résumé sa théorie et sa pratique. « Je me permets, dit-il dans la séance du 12 mars 1869, de rappeler que la fumeuse maxime : La force prime le droit, dont je ne me suis jamais servi, est sortie de la bouche de monsieur le préopinant (le comte de Schwerin). » Ce dernier répondit qu'il n'avait pas voulu mettre dans la bouche du comte de Bismarck la maxime en question; il s'était borné à dire que les paroles prononcées par le ministre-président a culminaient dans cette idée que la force prime le droit », et il maintenait encore aujourd'hui une telle interprétation. — • Il faut croire que M. de Bismarck avait 4

liste, a heureusement subsisté en Allemagne, maÎ3 avec un bien moindre ascendant sur l'opinion et sur la politique, l'école philosophique et morale. Herbart et ses disciples ont opposé à Hegel une sorte d'individualisme métaphysique et juridique. Herbart résout l'être en individus simples, éternels, inétendus, indépendants, qui s'unissent entre eux par des liens moins organiques que contingents, parfois même « accidentels ». Aussi a-t-it revendiqué les droits de l'individu et prévu le jour où la terre serait couverte

cœur de se disculper, car il revint encore sur ce sujet dans la séance du I" avril 1870. « Ces mots ne sont pas plus sortis de ma bouche que celui de la force prime le droit, et autres inventions semblables. C'est vraiment un tort, suivant moi, que de prendre, à l'égard des paroles dites par le représentant du gouvernement fédérai, cette liberté de leur faire subir de petites, je ne dirai pas falsifications, mais exagérations, comme on le fait pour les paroles d'autres collègues, lesquelles n'out pas autant de poids en Allemagne et à l'étranger. » Même rectification dans la séance du 1" avril 137t. — Ce qui nous intéresse ici, en définitive, c'est desavoir quelle théorie se dégage des paroles de M. de Bismarck. N'eat-oe pas la suivante? Ce qu'on appelle en France le droit et en Allemagne le droit abstrait n'existe pas, et la force supérieure avance toujours dans sa direction propre, sans autre règle qu'elle-même; si elle peut s'entendre avec les autres forces, il y a compromis; si elle ne peut s'entendre, il y a conflit; le nt, représentant la vie de l'État et ayant en main passe au besoin de l'approbation du parlement, ts : Donneï-moi votre concours, et, si vous me le lasse outre. — Mais, pourra-t-on demander, si le aand, se trouvant en possession de la force et la vie de l'État, — c'est-à-dire la sienne, — ne er, en usait pour renverser le gouvernement, ;on tour le droit par cela même qu'il aurait la i Bismarck a-t-il songé à cette conséquence né- ;a métaphysique politique, ou trouve rail-il dans . ulre thèse pour contredire la précédente? '

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par une confédération d'États pacifiques et parfaitement réglés 4 . Pour Lazarus, l'histoire, au lieu d'être un processus d'évolution continue et nécessaire, est un mouvement libre et multiple, dans lequel chaque individu, chaque génération, chaque nation avec son « caractère » individuel, a sa vie distincte et sa valeur propre. Lotze relève aussi l'individualité. Hermann, tout en admirant la philosophie hégélienne de l'histoire, rejette l'idée que l'histoire est un organisme dont l'unité serait celle d'un être se développant et se différenciant lui-même; au lieu d'une évolution organique, partant de l'unité, il y croit voir plutôt une œuvre d'art, partant de la multiplicité pour aboutir à l'unité. L'école de Krause a eu aussi une influence assez notable dans la philosophie du droit. Krause a l'honneur d'avoir un des premiers insisté sur l'identité des lois biologiques et des lois sociales. Par là il s'est rapproché de l'école historique et de l'école hégélienne. Pour ses disciples, « on ne fait pas les institutions, mais elles deviennent » ; les lois, pour avoir quelque valeur, doivent être le produit de la vie instinctive et émotionnelle, non de la sagesse réfléchie : « Le développement social est une croissance organique. »

Ce point de vue biologique n'est pas celui de Trendelenburg qui, en même temps réagit contre le mécanisme juridique auquel semble aboutir l'école de Kant; et c'est à la moralité que Trendelenburg rattache le droit. « La séparation entre le légal et le moral y dit-il, conduit à la scrupuleuse légalité extérieure

t. Voir GEuvres, t. V, 160, 174, t. VJII, 101, 106, 157, 171.

des Pharisiens. La fausse indépendance de la sphère juridique a favorisé l'idée d'un mécanisme du droit et en a finalement retiré lame. » Chez Lange, l'idéalisme kantien s'allie aux aspirations d'un demi-socialisme généreux et libéral. Chez Dûhring, le socialisme se combine avec les théories naturalistes, et le droit est ramené à l'organisation de la vengeance, telle que Stuart Mill l'avait conçue.

On peut donc dire que toutes les théories possibles du droit ont eu leurs représentants en Allemagne; mais elles n'ont pas toutes eu la même influence, la même force pratique, parce qu'elles n'exprimaient pas toutes également le génie national et qu'elles n'étaient pas non plus l'œuvre de génies égaux. Les adversaires mêmes de l'école historique et de l'école dialectique n'en ont pas empêché l'influence dominante et ont partiellement subi eux-mêmes cette influence. Il est probable néanmoins que le retour à la philosophie kantienne, qui se manifeste chez tant de métaphysiciens allemands, favorisera aussi le retour à des idées de plus en plus libérales sur le droi 1 : ït la politique.

l'esprit anglais et l'idée du droit

Hobbes avait fait reposer la justice sur l'égoïsme, Adam Smith sur la sympathie; le premier plaçait le droit dans l'intérêt du plus fort, le second dans l'intérêt de tous, « apprécié par un spectateur impartial et bienveillant. » De Hobbes et d'Adam Smith à la fois procède l'école utilitaire contemporaine, qui essaye de réconcilier leurs principes dans la philosophie sociale. Par là cette école exprime et résume en elle avec fidélité l'esprit anglais lui-même. Tandis que le génie germanique, dans la philosophie du droit comme dans celle de l'histoire, part de l'idéalisme pour aboutir au réalisme chez beaucoup de penseurs et surtout de praticiens, le génie anglais prend son point de départ dans l'intérêt individuel pour s'élever ensuite à des doctrines de philanthropie générale. — Intérêt et sympathie, — ces deux penchants au premier abord contradictoires ne résument-ils pas l'esprit anglais dans son originalité ou, si Ton veut, dans son « excentricité »?

L'Anglais, dans la pratique, commence le plus souvent par être utilitaire pour son propre compte : un bien qui ne se réduirait pas à une somme de bonheur plus ou moins grande, il ne le comprend guère. Pour les disciples plus ou moins conscients de Bentham, toute question de morale ou de droit semble se ramener à une question d'arithmétique du bonheur ou, selon l'expression du maître, de « comptabilité morale » . Comme le financier qui examine l'état de son budget, ainsi chacun, selon Bentham, sur ce grand-livre intérieur qu'il porte en soi, doit faire deux colonnes, celle des avantages et celle des désavantages : bien des esprits, en Angleterre, sont déjà exercés dès l'enfaftce à ce calcul des profits et des pertes. Les livres anglais d'éducation parlent sans cesse des avantages que la vertu apporte avec elle en cette vie et dans l'autre ; c'est souvent d'après les conséquences qu'on y estime les actes, c'est de tous les attraits sensibles qu'on y pare la sagesse; morale, hygiène, médecine, droit usuel, économie politique et économie domestique, tout se mêle et tout se ressemble en cette éducation si propre à développer de bonne heure l'esprit positif. La science même se fait volontiers utilitaire chez ce peuple pratique, qui veut d'ordinaire savoir non pour savoir, mais pour agir, qui juge souvent l'arbre au fruit, la spéculation à l'application : la philosophie même, dans le pays de Bacon, ne s'en est-elle pas tenue longtemps aux détails les plus prochains, le plus immédiatement saisissables ? Ne s'çsUelle pas longtemps défié de la généralisation et des vues d'ensemble qui offriraient un caractère trop universel? Si quelques penseurs, comme Spencer, g'élè

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vent à des considérations systématiques, la plupart des gavants et des philosophes, tels que Bain, se montrent plus purement Anglais et trahissent mieux les penchants innés à la race, penchants qui ont leur prix : goût des choses observables, amour de l'expérience et de l'induction, besoin de certitude positive. On amasse des* faits et des exemples comme des pièces d'or; quant aux idées générales, on ne les admet le plus souvent que comme des billets de banque, dont la valeur est d'être convertibles en numéraire '. C'est un Anglais qui a dit, non sans exagération : « Il y a le monde des idées et il y a le monde de la pratique ; les Anglais sont souvent pour supprimer l'un, et les Français pour supprimer l'autre. » Spencer lui a répondu en énumérant les compagnies anglaises qui ont eu Vidée de fournir de l'eau à Amsterdam, du gaz à Bordeaux et à Toulouse, à Bruxelles et à Anvers, un canal à Bellegarde pour utiliser les rapides du Rhône, etc., et qui de plus ont su mettre leurs idées en pratique. Mais est-ce des idées industrielles et de la lumière du gaz qu'Arnold voulait parler?

i. Stuart Mill, dans ses Mémoires, a signalé, et môme avec trop je force, cette tendance visible chez beaucoup de ses compatriotes, dont lui-même ne fut pas toujours exempt. Par contraste, il se rappelle avec plaisir ses séjours en France, où, ditil, «des sentiments que Ton peut appeler élevés en comparaison marquent de leur cachet toutes les relations humaines, aussi bien dans les livres que dans la vie. » Chez l'Anglais, ajoutet-il, « le manque d'intérêt pour les choses qui ne le touchent pas personnellement, » et ensuite, quand il lui arrive d'y prendre intérêt^ l'habitude de ne pas le laisser paraître, bien plus, de ne pas se l'avouer à lui-même, « le réduit, en tant qu'être spirituel, à une espèce d'existence négative. » Ce jugement est trop sévère et trop général : il a pourtant sa vérité.

Dans les principales applications de la science sociale, — droit et politique, — l'esprit anglais ne s'arrache qu'avec regret à cette préoccupation de l'intérêt bien entendu; qui ne connaît la répugnance, en partie juste, en partie excessive, des législateurs de la Grande-Bretagne pour les principes abstraits , pour les droits à priori , pour les constitutions rationnelles? Le peuple anglais dans sa législation aime mieux s'en tenir aux intérêts les plus voisins : sa prudence se contente donc ou de la tradition ou de réformes particulières aussi rapprochées qu'il est possible de la tradition même. Point de révolution dans la jurisprudence au nom d'idées générales et désintéressées; la coutume suffit au praticien. Aussi, au lieu d'un code, les Anglais ont, selon l'expression de Sumner Maine, un monceau de coutumes. Si ténébreuse est cette législation, paraît-il, qu'avant d'acheter un domaine il faut souvent plusieurs hommes de loi et des mois d'études pour examiner les titres du vendeur et pour ôter à l'acheteur toute crainte de chicane.

Le même esprit utilitaire, dans la politique intérieure, fait presque toujours préférer les compromis aux solutions : une solution est définitivement vraie ou fausse, un compromis est provisoirement utile; la solution est de la théorie, le compromis est de la pratique. De laces gouvernements mixtes et cette politique d'équilibre qui ont eu de si excellents résultats en Angleterre, et qui se recommandent surtout au nom de l'utilité. Quant à la politique extérieure, s'occuper de ses propres affaires, les seules immédiatement utiles, voilà la pratique anglaise traditionnelle; « non-inter-

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vention, » voilà la maxime anglaise, maxime qui serait excellente, disait Stuart Mill dans ses Diseussions, si elle était aussi celle de tous les autres gouvernements, mais qui, dans l'état actuel de l'Europe, pourrait servir à cacher parfois, sous le respect apparent du droit, une certaine indifférence au triomphe du droit. Stuart Mill et Austin, quelque utilitaires qu'ils fussent eux-mêmes, trouvaient trop étroite cette façon d'entendre l'utilité. « Austin l'aîné, dit Stuart Mill dans ses Mémoires, avait un profond dégoût pour cette absence d'idées larges et de désirs généreux, pour ces objets mesquins vers lesquels les facultés de toutes les classes de l'Angleterre sont tendues; même l'espèce d'intérêt public dont les Anglais se préoccupent, il le tenait en petite estime. »

Cependant, ne voir chez les Anglais que la préoccupation utilitaire, ce serait méconnaître un autre trait moins accusé, mais réel, de la physionomie nationale. Les Anglais n'exagècent-ils point eux-mêmes leur individualisme comme nous exagérons notre sociabilité? Au fond, ils sont presque toujours bienveillants, sinon toujours bienfaisants, et la tendance intéressée se complète chez eux par le penchant sympathique. Ce dernier même est devenu dominant chez leurs penseurs, au point de produire finalement un nouveau genre de socialisme. C'est que l'utilitaire, par une induction progressive, ne peut manquer d'étendre et de prêter ses propres sentiments aux autres hommes; il se met peu à peu à leur place, se fait utilitaire pour eux, se complaît dans leur plaisir, s'attendrit sur les blessures de leur moi, en un mot éprouve le contre-coup de leurs joies ou de leurd peines; lui

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qui comprend si bien son amour pour soi, comment ne comprendrait-il pas à la fin, comment ne partagerait-il pas l'amour des autres pour eux-mêmes? Grâce à cette naturelle association des idées et à ce changement spontané dans le cours des sentiments, les deux termes d'abord opposés, moi et toi, se substituent l'un à l'autre, comme on voit dans un aimant, dès que le courant change, les deux pôles s'intervertir.

Stuart Mill nous fournit un curieux exemple de ce phénomène, fréquent chez ses compatriotes et fort honorable pour eux. Avec quelle sincérité il confond l'utilité personnelle et l'utilité étrangère dans son interprétation inattendue de ce qu'il nomme, d'une métaphore assez anglaise, « la règle d'or de Jésus de Nazareth, the golden rule »! Cette règle contient, dit-il, « tout l'esprit de la morale de l'utile... Faire aux autres ainsi que vous voudriez qu'il vous fût fait, et aimer votre prochain comme vouB-même, constitue l'idéale perfection de la moralité utilitaire* » Aimer les autres, c'est simplement devenir utilitaire pour leur compte comme pour le sien. Ce qu'on aime alors en eux, selon Mill, n'est-ce pas toujours l'intérêt, n'est-ce pas toujours leur cher moi, qu'on finit par choyer à l'égal de son moi propre?

A force d'induire et d'étendre au loin sa sympathie pour les peines et les plaisirs des autres, l'Anglais arrive à professer pour l'intérêt même une sorte de cuite désintéressé. Il y trouve une vérité, une beauté supérieure, je ne sais quoi de sacré dont il fera volontiers une religion. Bentham et Grote veulent-ils juger la valeur de l'idée religieuse en général, ne

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croyez pas qu'ils se demanderont si la religion est vraie, belle, bonne en soi. Non, ils dresseront le « catalogue » des dommages qu'elle cause par la croyance à une autre vie, — « souffrances sans proût, privations inutiles, terreurs indéfinies, censure des plaisirs par des scrupules préalables et des remords subséquents, incapacité des facultés intellectuelles pour les choses utiles en cette vie, création d'une classe sacerdotale irrémédiablement opposée aux intérêts de l'humanité, » etc. Puis, trouvant, au bout de ce compte en partie double, que les croyances religieuses, quelles qu'elles soient, consomment plus de plaisirs qu'elles n'en capitalisent pour un revenu incertain, ils substitueront à ces spéculations aléatoires la recherche positive de l'utilité privée et publique ; que dis-je? ils érigeront cette utilité même an une sortede religion sociale.' Fonder une « religion de l'intérêt », qui rendrait de plus en plus inutile toute législation pénale, voilà le rêve d'Owen et de Stuart Mill ! . Ce culte nouveau, où se confondent l'intérêt et la sympathie, peut s'élever chez les meilleurs esprits de l'Angleterre jusqu'à une philanthropie enthousiaste et même mystique. « Voici un nouveau mystique qui nous arrive, » s'écriait Carlyle, lisant en 1831 quelques articles de Stuart Mill sur la législation et la politique. Plus tard, lié avec lui d'amitié : « Vous n'êtes pas encore, lui disait-il, un mystique

1. Voyea aussi le livre d'un disciple anonyme de Malthus et de Stuart Mill, qui, après un grand succès en Angleterre, a été traduit dans toutes les langues : Eléments de science sociale, retig : on physique, sexuelle et naturelle, traduit sur la 'êptième édition inglaise (Bailliôre, 1869).

conscient de son mysticisme. » C'est un mot que l'on peut appliquer à beaucoup d'Anglais qui se croient eux-mêmes très positifs.

Les tendances spontanées du génie britannique, fortifiées par les réflexions de la philosophie traditionnelle en Angleterre, devaient aboutir à cette conception originale de la société qui se développe de nos jours et qui s'oppose elle-même à la conception française des droits inaliénables. Déjà Beutham, malgré ses préférences républicaines, s'élévaît avec autant d'indignation que Burke contre la déclaration des droils de l'homme, qu'il classait au nombre des « sophîsmes anarchiques ». 11 se plaignait de ce que nos législateurs, « au lieu d'examiner les lois par leurs effets, a les jugent « par leur rapport avec un prétendu droit naturel «. — «Loi naturelle, droit naturel! deux espèces de fictions ou de métaphores. » Puis, faisant allusion à la parole de Montesquieu sur les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses : « Je suis d'une indifférence absolue sur les rapports; les plaisirs et les peines, voilà ce qui m'intéresse... Pesez les peines, pesez les plaisirs, et, selon que les bassins de la balance inclineront de l'un ou de l'autre côté, la question du tort et du droit devra être décidée. » Loin "d'être une règle, de désintéressement, le droit est la règle de l'intérêt même; bien plus, par une conséquence paradoxale qui n'arrête Bentham, un vrai désinléressece serait injuste et contraire au a l'intérêt, dit Bentham, se préin point de vue abstrait comme and et de généreux; mais à vrai

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dire, dans l'échange du bonheur comme de la richesse, la grande question est de faire que la production s'accroisse par la circulation : « Il n'est donc pas plus convenable, en économie morale, de faire du désintéressement une vertu que de faire en économie politique un mérite de la dépense. Le désintéressement peut se trouver chez les hommes légers et insouciants, mais un homme désintéressé avec réflexion , c'est ce qui heureusement est rare. Montrez- moi l'homme qui rejette plus d'éléments de félicité qu'il n'en crée, et je vous montrerai un sot et un prodigue *. » Ainsi c'est le désintéressement qui a besoin d'être justifié. « Il ne se justifie en effet, nous dit à son tour Stuart Mill, que parce qu'on peut montrer qu'en somme il y aura plus de bonheur dans le monde si Ton y cultive les sentiments qui, dans certaines occasions, font négliger aux hommes le bonheur, a C'est dire que le désintéressement doit être de l'intérêt à l'état latent, comme il existe une chaleur latente toujours prête à fournir un travail visible 2 . D'où vient l'opposition qui semble exister si souvent entre l'intérêt et le droit ? Elle se réduit, selon Stuart Mill, Bain et Spencer, à celle de l'intérêt particulier et de l'intérêt social. « Avoir un droit, dit l'auteur de Y Utiïitarianisme, c'est avoir quelque chose dont la société doit me garantir la possession demande- t-on après cela pourquoi la société le doit, je ne puis donner d'autre raison que l'utilité générale. » Même préoccupation

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