PHILOSOPHIE DU DROIT EN ANGLETERRE
« Donnez-moi la matière et le mouvement, disait Descartes, et je referai le monde. » — « Donnez-moi le plaisir et la peine, s'écrie Bentham avec un enthousiasme semblable, et je créerai un monde moral et social : je produirai non seulement la justice, mais encore la générosité, le patriotisme, la philanthropie, toutes les vertus aimables ou sublimes dans leur pureté et leur exaltation. » Bentham en effet, sans autres matériaux que le plaisir et la peine, sans autre règle que le calcul mathématique, a jeté les fondements de cette nouvelle science sociale dont l'achèvement a été poursuivi sous nos yeux par Stuart Mill , Herbert Spencer , Austin , Sumner Maine, Grote, Leslie, les uns philosophes et économistes, les autres jurisconsultes ou historiens, tous animés d'une commune pensée et d'une commune espérance. Fonder sur l'intérêt tout ce qu'on avait fait jusqu'ici reposer sur le désintéressement, demander
la pure idée de Vaille le principe d'une morale nou-
vellc, d'un droit nouveau et même, comme l'indique l'ouvrage posthume de Bentham publié par Grote, d'une nouvelle religion, tel est le problème que se propose de nos jours la principale école de l'Angleterre. Cette organisation de la société à venir que les uns demandent à la reconnaissance des droits, que les autres veulent faire sortir du conflit des puissances matérielles ou intellectuelles, la politique anglaise semble l'attendre avec confiance du jeu des intérêts : retranchée dans "Son île comme l'individualisme dans son moi, elle assiste de loin aux labeurs et aux luttes d'autrui, distribuant successivement à tous les assurances d'une réelle « sympathie», mais sans franchir ordinairement les limites d'une charité bien ordonnée qui commence et finit par soi-même. Ses penseurs cependant s'élèvent à un point de vue plus général et partagent l'ardeur philanthropique de Bentham . Déjà, dans Y Essai sur le gouvernement, James Mill, l'ami du jurisconsulte philosophe, s'était inspiré de ses idées; John Stuart Mill, encore jeune, connut chez son père Bentham déjà vieux; il s'instruisit en écoutant sa parole, se passionna en lisant ses écrits. « Quand j'eus fermé, dit-il, le second volume du Traité de législation civile et pénale, j'étais transformé :dès lors j'eus des opinions, une doctrine, une philosophie et, dans l'un des meilleurs sens du mot, une religion. » Au même salon de James Mill se rencontrèrent encore et l'historien Grote, qui avait été « présenté » par Ricardo, et les deux Austin, à peu près du . même âge que Stuart Mill, enfin plus tard Alexandre Bain. Quelle ardeur à l'étude et à la discussion, quai goût de l'analyse philosophique,