IDÉAL DE LA THÉORIE UTILITAIRE
Les premiers qui ont entrepris la critique de la doctrine utilitaire ne l'ont guère pu voir que sous les deux aspects qu'elle avait offerts successivement dans la politique de Hobbes, où elle se confond avec la doctrine de la force : anarchie au début et despotisme à la fin, guerre de tous contre tous et domination d'un seul sur tous ; mais de nos jours un mouvement nouveau entraîne la philosophie utilitaire vers des régions supérieures. Gomme les autres grandes écoles contemporaines, elle veut s'élever audessus de l'anarchie et du despotisme. Par toutes les voies, même les plus opposées, la pensée moderne tend à un libéralisme final. La liberté, d'ailleurs, se voit si souvent menacée dans spn progrès, qu'elle n'a point trop de tous les arguments pour se soutenir ;
encore mieux vaudrait-il être libéral en vue de l'intérêt, ou en vue de la puissance, que de méconnaître le prix de la liberté. Recueillons donc tout d'abord, puisque les utilitaires nous apprennent à ne rien perdre, et réduisons en système les principales raisons qu'ils peuvent fournir en faveur de la cause commune.
Le but proposé par l'école utilitaire à la philosophie du droit et à la science sociale tout entière n'est autre que le plus grand bonheur de la société humaine. Or, à ne parier même qu'intérêt,, la première condition de cet universel bonheur n'est-elle pas l'universelle liberté ? Si, par exemple, au lieu de travailleurs esclaves exploités par un maître, une société se compose de travailleurs libres qui agissent volontairement et de bon cœur, la somme de la peine est diminuée, la somme du plaisir est accrue : ainsi de toutes les institutions civiles ou politiques. Qui dit contrainte dit souffrance ; la contrainte sociale devra donc être réduite au strict nécessaire, et, comme aucune loi ne peut exister sans une contrainte, toute loi, envisagée au point de vue utilitaire, sera en ellemême un mal. Il en est de la législation comme de la médecine ; sa seule affaire est le choix des maux : que le législateur prenne garde de surpasser le mal du délit par le mai du remède. Si toute loi confère un droit aux uns, elle impose aux autres une obligation; si chaque droit est, au point de vue économique, une acquisition, chaque obligation est un sacrifice. Le gouvernement s'approche de la perfection, dit Bèntham, à mesure que l'acquisition est plus grande et le sacrifice plus petit; d'où cette importante consé-
quence, fort bien déduite par l'auteur du Traité de législation civile et pénale : il y a toujours une raison contre toute loi, et une raison qui, à défaut d'autre, serait suffisante par elle-même : « c'est qu'elle porte atteinte à la liberté. » Celui qui propose une loi doit donc prouver non seulement qu'il existe une raison spéciale en faveur de cette loi, mais encore que cette raison l'emporte sur « la raison générale contre toute loi a : conseils pratiques d'une sagesse vraiment anglaise et" aussi vraiment universelle, que devraient méditer ceux qui mesurent le progrès du droit à l'accroissement des lois et de la réglementation.
Comme la liberté, l'égalité se recommande par des raisons d'intérêt. Puisque la contrainte de la loi est encore aujourd'hui un mal nécessaire, du moins fautil qu'elle soit parfaitement réciproque. Alors en effet chacun ne sacrifiera de sa liberté au profit des autres qu'une partie absolument égale à celle qu'un autre sacrifie à son profit; le chiffre de la perte et celui du profit se balanceront, et il y aura équilibre entre le doit et l'avoir. Bien plus, il y aura profit : tous faisant le même sacrifice pour moi, je serai ainsi respecté et protégé par tous, j'aurai à mon service la force de tous. Le plus grand intérêt est donc la plus grande égalité des libertés.
Librea et égaux, comment les individus ne reconnaîtraient-ils pas l'utilité supérieure de l'action en commun dans ce que Bentham appelait « la grande entreprise sociale » ? Au lieu de chercher directement et exclusivement leur bonheur propre, ils chercheront le bonheur de l'humanité, trésor où chacun trouve d'autant plus à puiser que tous y ont apporté
l'idée M0DËRHE du droit ndividu recevra ainsi de la société plus lonné lui-même. De là une universelle i universel empressement à se rendre iversel échange de toutes les joies : le rêt est la plus haute fraternité, évolution libérale que la philosophie is avoir pris à ses débuts la forme anar- )otique, ne pouvait manquer d'accomu : l'histoire des écoles anglaises conl'a fait que développer sous nos yeux ce renfermait la logique intérieure du
miner si l'idéal des utilitaires est réapar le seul jeu des intérêts, sans aucun i principes mystiques » qu'on nomma oirs, et que Bentham flétrissait d'un rime à ses yeux le dernier degré de sme ».
l'idéal de l'utilitarisme est-il réalisable par le seul jeu des intérêts — les droits des individus serontils garantis contre l'état
Le problème des voies et moyens ne semblait pas offrir de difficulté insurmontable aux premiers utilitaires. Nourris d'Adam Smith et des économistes de son école, ils croyaient que, même dans la société présente, les intérêts bien entendus sont pour tous identiques, et qu'il n'est pas besoin de désintéressement ni de sacrifice pour subordonner l'utilité particulière à l'utilité générale. Les progrès mêmes de l'économie politique ont dissipé cette illusion. Gomment méconnaître en effet, devant les événements de chaque jour, que l'harmonie des intérêts est seulement une harmonie finale, que l'équilibre des forces sociales est un simple objet d'espérance, et que, loin l'avoir atteint ce moment de calme où, par la lente influence d'une gravitation tout intime, les eaux agitées auront repris leur niveau, nous nous trouvons au plus fort de la tourmente économique et politique ? Bentham a beau nous dire : « Les hommes sont asso-
ciés et non rivaux; » ils sont associés, sans cloute, mais, tant qu'un lien plus fort que l'intérêt ne les a pas unis, ils sont rivaux avant tout. Aussi les économistes n'ont pas tardé à découvrir, sous les harmonies qu'ils avaient d'abord uniquement aperçues, de secrètes oppositions, qu'ont rendues manifestes (en les exagérant parfois) Malthus, Ricardo, Stuart Mill lui-même. Tout n'est pas pour le mieux dans le monde économique : si tout y est régulier et nécessaire, il ne s'ensuit pas que cette nécessité soit toujours bienfaisante et que la volonté humaine n'ait point à corriger sans cesse les effets de la nécessité économique. La famine et la peste ont des lois régulières ; en sont-elles moins la peste et la famine? Le principe de Malthus, qui, pour la société de jeunes réformateurs dont Stuart Mill, les deux Austin et Grote faisaient partie vers 1828, c< était un drapeau et un signe de ralliement tout aussi bien qu'aucune des idées propres de Bentharo, » est-il autre chose que l'expression un peu outrée et le résumé sensible de tous les antagonismes constatés par l'économie sociale? Antagonisme, ce pas trop rapide de la population que s'efforcerait en vain d'atteindre la marche trop lente des subsistances ; — antagonisme, cette rente du sol qui s'accroîtrait pour les possesseurs, selon le principe de Ricardo, à mesure que diminuent pour eux et augmentent pour les autres les difficultés de la culture ; — antagonisme, cette lutte entre le travail du passé, accumulé dans le capital, et le travail du présent, qui subit et repousse tour à tour une loi d'airain finalement souveraine. Le vrai nom de la concurrence des intérêts, c'est celui
que Darwin applique au règne animal, que Bagehot et Spencer ont transporté au règne humain : struggle for life, lutte pour Ja vie. Dans l'état actuel de nos sociétés, non seulement vous ne pouvez posséder ce que je possède, mais ce que je possède, selon Stuart Mill, vous empêche vous-même de posséder. Un des théorèmes les plus désolants qu'on rencontre dans les Principes d'économie politique de Stuart Mill, c'est celui où, contrairement aux théories courantes sur le luxe, il s'efforce de démontrer par des raisons mathématiques que le travail employé à produire le superflu des uns prive inévitablement les autres du nécessaire, et que, le nécessaire môme étant en -quantité insuffisante, la nourriture prise par un homme se trouve ainsi prise à un autre homme. Cette thèse fût-elle exagérée, iX demeure vrai que l'économie sociale, séparée du droit naturel, produit le découragement plutôt qu'elle n'excite l'espérance ; n'avons-nous pas vu plusieurs philosophes de l'Allemagne fonder leur pessimisme sur les mêmes lois économiques dont s'enchante l'optimisme anglais? C'est qu'en définitive l'économie politique étudie seulement ces harmonies extérieures et lointaines des intérêts qui n'empêchent pas leur opposition intime et immédiate. Les réformateurs utilitaires et benthamistes croknt-ils, parce qu'ils auront montré que le capital' est une source de travail et que l'intérêt du pauvre est ainsi avec celui du riche dans un rapport général de solidarité, avoir fait cesser tout conflit entre le riche et le pauvre ? Solidaires aussi sont les plateaux d ? une balance, mais l'un s'abaisse quand l'autre s'élève. Quelque étroite que soit la coopéra-
176 l'idée moderne do droit
tion entre les riches el les pauvres, la richesse est toujours la richesse, la pauvreté est toujours ia pauvreté ; l'une est en haut, l'autre est en bas; l'une jouit, l'autre souffre.
Aussi Stuart Mil), ne pouvant se résoudre à admettre avec Adam Smith l'harmonie naturelle et actuelle des intérêts, s'adresse a une ressourcé déjà connue et mise en œuvre avec enthousiasme par Owen, w l'organisation sociale, » c'est-à-dire l'identification des intérêts de tous par des moyens artificiels. «Pour se rapprocher le plus possible de l'idéal, dit-il, la théorie utilitaire exige en premier lieu que les lois et l'organisation sociale mettent autant que possible le bonheur ou, pour parler plus pratiquement, l'intérêt de chacun en harmonie avec l'intérêt de tous. Austin avait les mêmes vues : il regardait, non sans raison, toutes les institutions existantes, tous les arrangements sociaux de notre temps, comme « étant d'une flexibilité indéfinie ». Quant à Spencer, nous avons vu de quelle façon séduisante il décrit l'identité finale des intérêts dans la société à venir : il présente à nos yeux cet âge d'or qui, selon Bacon, est devant nous, non derrière nous. Par malheur, nous sommes encore dans l'âge de fer 'ou, si l'on aime mieux, dans l'âge d'argent : est-ce le droit de l'âge d'or ou celui des temps actuels que doit constituer présentement la science sociale ? A-t-elle affaire à « l'homme définitif » de Spencer ou à l'homme j provisoire » d'Austin, et la question n'est-elle pas de savoir si le principe de l'intérêt, à lui seul, suffira pour transformer l'un dans l'autre ï Le socialisme nouveau auquel tend l'école utilitaire, vrai en grande
DIFFICULTÉS PE i/UTILlTARISME * 177
partie, ne peut cependant accomplir tout d'un coup son prodige de la fusion des intérêts ; comment donc agiront en attendant et les sociétés et les individus? — Difficulté finale, qui se subdivise à son tour en deux questions : en premier lieu, si l'utilité est la seule et unique mesure du droit, quelle garantie, dans l'État utilitaire, les droits de l'individu trouveront-ils contre l'État lui-même ? En second lieu, par quel moyen les utilitaires obtiendront-ils que chaque individu respecte le droit des autres ?
La personne humaine ne pouvait avoir en soi, selon l'école utilitaire, ce caractère sacré sur lequel d'autres écoles voulurent fonder des droits inviolables ; elle valait seulement comme un moyen, un instrument, un chiffre du bonheur total. De cette différence entre les principes des écoles sont nées leurs conceptions du droit divergentes. Les partisans du droit naturel ne se figurent un droit que comme un pouvoir imposant à autrui un devoir absolu de respect : ce caractère absolument respectable est incompatible avec l'essentielle relativité de Futile. Aussi, quoique les utilitaires anglais opposent leur « individualisme moderne » au « communisme imité de l'antique », leur jurisprudence et leur politique ne confèrent vraiment à l'individu aucun titre qui ne soit conditionnel, temporaire, subordonné aux vicissitudes de l'intérêt commun. Dans l'école des droits de Phomme, à tort ou à raison, le moi se pose devant autrui comme inviolable en droit; dans l'école utilitaire, le moi peut bien se montrer fort résistant en fait, mais théoriquement on le plie aux exigences
de Tintérét général; peut-être même est-ce parce
que l'individu se sent peu garanti par les principes qu'il tient tant aux garanties de fait; nous avons vu les partisans du droit idéal, au contraire, quand ils sont opprimés dans la réalité, chercher un dernier abri dans ces droits moraux que n'osent nier ceux mêmes qui les violent. Maintenant , ne peut-on éprouver quelque inquiétude pour le sort final réservé à l'individualité humaine par des sociétés strictement utilitaires qui, en se disant individualistes, ne laisseraient au droit de chacun d'autre protection que Tintérêt de tous ? La plus grande utilité, au sein de la société réelle, n'exigerait-elle jamais une infraction momentanée aux lois idéales de la société parfaite? Bien plus, supposons toutes les nations réunies en une seule et formant une république universelle ; il n'est pas évident que l'intérêt de la génération présente serait toujours d'accord avec celui des générations à venir. Comment donc une utilité tout idéale pourrait-elle alors prévaloir sur l'utilité réelle? L'essence de l'utilité, comme celle des faits, est non d'être conçue, mais d'exister, non d'être possible, mais d'être actuelle; si elle n'est plus qu'un idéal, elle n'est plus rien.
On peut donc se demander jusqu'à quel point, en attendant la société idéale, seraient garantis et stables, dans un État étroitement utilitaire, les droits d'un individu, d'une classe, d'une fraction de la société. Avec quel sérieux Bentham examine ce qu'il faudrait faire, s'il venait à être démontré que la réduction de tous les catholiques anglais en esclavage par les protestants, et de tous les protestants irlandais par les catholiques, assure « le plus grand
DIFFICULTÉS DE L*UTIMTAftISMB v ItÔ
bonheur du plus grand nombre d'hommes possible »l La conclusion est inévitable : « il faudrait immédiatement les réduire en esclavage. » Bentham s'empresse d'ajouter, il est vrai, que l'hypothèse est inadmissible, que le malheur des esclaves produirait un excédent de peine, que cet excédent compenserait le surplus de bonheur, etc. — Mais supposez qu'au lieu de réduire tous les catholiques ou tous les protestants en esclavage, il ne s'agisse que d'y réduire quelques hommes, ou même simplement de supprimer secrètement un seul homme, — le genre humain ne pourrait-il, tout compte fait, avoir plus de profit que de perte, et seriez-vous bien sûr de pouvoir démontrer, chiffres en main, votre droit de vivre? De même, Bentham soutient au nom de l'utilité la liberté de conscience, mais ce droit, sauvegardé dans 1 État idéal, pourrait ne pas être en sûreté dans un État réel qui serait franchement et exclusivement utilitaire. Pour le croyant, par exemple, il y a deux utilités, celle de la terre et celle du ciel, et la seconde est plus importante que la première : si ceux
qui admettent une religion sont les plus nombreux
et subordonnent tout dans un Etat à l'intérêt religieux, en vain Bentham et Grote pèseront les plaisirs et les peines comme ils le font dans leur livre sur
la Religion naturelle; qu'est-ce que le salut d'un jour comparé au salut éternel, et comment réfuter l'utilitarisme de l'autre monde par des calculs d'utilité terrestre? Ce n'est peut-être pas sans raison que le souverain imaginé par Habbes fait à son gré la vérité religieuse : il décrète que Dieu est, et Dieu est; il décrète qu'il n'y a plus de Dieu, et Dieu n'est plus.
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La jurisprudence purement utilitaire , quel que soit le libéralisme de ses partisans modernes, tendrait à faire de l'individu, comme dans les sociétés antiques, le simple serviteur de l'intérêt général. Cette tendance s'est manifestée à la fin dans les questions sociales proprement dites, où les recherches de l'école utilitaire ont été d'ailleurs si fécondes. Stuart Mill, dans son importante théorie de la propriété, oscille entre l'idée d'un droit inhérent à la liberté même et l'idée d'un droit dérivé uniquement de l'intérêt social : cette oscillation peut servir à rendre sensible une certaine ambiguïté inhérente au principe de l'utile. Stuart Mill accorde d'abord à l'individu un droit de propriété exclusive sur les produits de son travail personnel. La part qui revient au travail de l'individu, dit-il, « doit être respectée absolument» Si l'État prive l'individu d'un de ses biens, « le droit à une compensation est inaliénable ». Ailleurs, Stuart Mill parle de « droits sacrés »,de « droits moraux », qui appartiennent aux hommes « en tant que créatures humaines » ; ce sont les termes de cette déclaration des droits de l'homme si vivement attaquée par Bentham. C'est sur le même principe de droit proprement dit, joint d'ailleurs à des considérations d'intérêt, que Stuart Mill fondera critique de la propriété foncière, qui se distingue essentiellement, selon lui, des autres sortes de propriété. « Les principes précédemment posés, dit-il, ne sauraient s'appliquer à ce qui n'est pas le produit du travail , la matière première de la terre ; » aucun homme n'a fait la terre ; elle est donc l'héritage primitif de tout le genre humain, the original inke-
DIFFICULTÉS DE L'UTILtTABISMB 181
ritance of ail mankind. C'est pourquoi la propriété foncière ne peut plus être « absolue » chez l'individu, comme Test une complète création de son travail; des raisons d'utilité générale peuvent seules justifier la possession individuelle et exclusive du sol : a si la propriété privée de la terre n'est pas utile, elle est injuste»., » — * « Il est en quelque façon injuste qu'un homme soit venu au monde pour trouver les dons de la nature accaparés d'avance, sans qu'il reste de place pour Je nouveau venu. » La propriété foncière a de plus un caractère spécial où Stuart Mill voyait une violation du droit commun, de l'égalité dans la liberté : elle est et ne peut pas ne pas être un monopole naturel *. On connaît les dernières conclusions de Stuart Mill dans son Programme ofthe land
\ . II y a des choses, dit Stuart Mill, qui ne peuvent devenir articles de commerce 8an9 devenir nécessairement articles de monopole, les chemins de fer par exemple : si la ligne de Londres à Edimbourg élevait ses prix d'une manière exagérée, pourrait-on construire une nouvelle ligne de Londres à Edimbourg pour lui faire concurrence, et le monopole n'est-il pas ici inévitable? Aussi l'Etat a-t-il un droit reconnu de limiter les profits et d'imposer une borne légale au prix du transport par voie ferrée. « La terre, selon Stuart Mill, fait partie des monopoles naturels : la demande pour les terrains, en tout pays prospère, s'élève constamment, tandis que la quantité de terrains à vendre n'est susceptible que d'un accroissement très faible ; de là provient la rente, ce surplus de revenu qui ne correspond pas à un travail du propriétaire ou à un emploi de capital par ce propriétaire, mais simplement à une augmentation spontanée de la valeur des terres sous l'influence de raisons sociales. » Du principe de Ricardo, Stuart Mill crut pouvoir tirer cette conséquence, qu'une part de la rente revient de droit à la société, et que la société en est réellement propriétaire. — Mais, peut-on répondre, la rente existe aussi »ur d'autres propriétés que la terre.
tenure reform association : si l'État doit laisser intact le revenu du travail et du capital, il a, selon Mill, le droit et le devoir d'atteindre le prix du monopole naturel ou la rente du sol proprement dite par l'établissement d'une taxe spéciale sur la propriété foncière, taxe qui restituerait à la société la part légitime de la société même dans la propriété de l'individu. Par là, Stuart Mill s'efforçait de prendre une position intermédiaire entre les communistes, qui nient toute propriété individuelle, et les économistes, qui considèrent comme absolue la propriété individuelle du sol. Ainsi se manifeste chez lui cette double tendance que nous avons déjà remarquée : tantôt il invoque des raisons de droit pur pour rendre à chacun ce qui lui appartient, à l'individu ce que l'individu a créé par son travail individuel, à la société ce que la société a créé par son travail collectif et par son développement; tantôt, au contraire, il semble qu'au nom de l'utilité publique il va entièrement détruire la propriété ou la rendre en quelque sorte taillable et corvéable à merci. « Le droit des propriétaires à la propriété du sol, dit-il, est complètement subordonné à la police de l'État; l'État a la liberté de traiter avec la propriété territoriale selon ce qui est exigé par les intérêts généraux de la société, et même, s'il le faut, d'en agir avec la propriété tout entière comme cela a lieu pour une partie toutes les fois qu'un bill est promulgué pour la construction d'un chemin de fer ou d'une nouvelle rade. » Si la tendance utilitaire était seule, rien n'empêcherait Stuart Mill d'aboutir au communisme pur; le droit inaliénable de propriété qu'il reconnaît cependant ne pour-
rait se fonder, semble-t-il, que sur des raisons toutes morales et juridiques.
Même opinion mixte et quelque peu ambiguë de Stuart Mil! dans le problème du droit à l'assistance, qui suit naturellement celui de la propriété. Stuart Mill admet ce droit, reconnu par l'acte d'Elisabeth, qui établit la taxe des pauvres. La société, dit- il, est composée principalement de ceux qui vivent du travail des mains, et, si ces travailleurs prêtent leur force physique pour protéger les gens qui jouissent du superflu, ils ont le droit de ne les protéger « qu'à la condition que les taxes pourvoient aux dépenses d'utilité publique; or, parmi les choses d'utilité, la subsistance du peuple est assurément la première. » Ici, comme on le voit, c'est la méthode utilitaire qui fournit les principes de la question ; mais Stuart Mill semble revenir à la considération de droit quand il ajoute : « Gomme personne n'est responsable de sa naissance, il n'est point de sacrifice pécuniaire trop grand pour ceux qui possèdent plus que le nécessaire, lorsqu'il s'agit d'assurer à tous ceux qui existent les moyens de vivre. » Toutefois, ce droit à l'assistance ne saurait être absolu et inconditionnel; Stuart Mill le limite et le subordonne à un devoir corrélatif des individus. Il faut tenir compte, dit-il, des lois de la population établies par Malthus; si tout membre de la grande famille humaine a droit à une place au banquet que les efforts collectifs de son espèce ont préparé, il n'en résulte pas pour chacun « le droit d'inviter à ce banquet, sans le consentement de ses frères, des convives surnuméraires. » S'il en est qui agissent de la sorte, c'est sur la part qui leur
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revient que doit être prise, selon Stuart Mill, celle des nouveaux venus. « Il y a une moitié de la vérité du côté des doctrines socialistes, conclut Stuart Mill, et une moitié du côté opposé. Ces deux moitiés se rejoindront un jour. » Gomment? Stuart Mill ne le dit pas.
Eliminez les considérations que Stuart Mill emprunte, ce semble, à des doctrines différentes de l'utilitarisme, tenez- vous strictement à sa définition primitive du droit : a un pouvoir que la société est intéressée à accorder aux individus, » vous reconnaîtrez que le principe de l'utilitarisme est identique dans le fond à celui du communisme, que c'est non pas seulement la propriété du sol, mais tout droit de propriété sur un objet quelconque qui se trouve logiquement remis à l'État, que l'organisation même de la famille, où Stuart Mill voudrait cependant avec raison plus de liberté, risque d'être à la merci de la communauté, et qu'enfin une société qui pourrait seule nous octroyer nos droits en vue de son intérêt pourrait aussi, au nom de ce même intérêt, nous les reprendre. Si la liberté, la conscience, la naissance et la vie même des individus se trouvaient entièrement subordonnées au plus grand bonheur du plus grand nombre, si la vérité comme la justice perdaient tout titre à un respect intrinsèque, quelle prérogative personnelle pourrait échapper au sort commun de tous les droits? Dans un État rigoureusement et étroitement utilitaire , tant que l'idéal de la société définitive ne serait pas réalisé, tout serait provisoire pour l'individu; la société présente ne lui concéderait que des droits sujets à caution.
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dont quelque concours particulier de circonstances pourrait toujours exiger le sacrifice; il posséderait provisoirement, il serait libre provisoirement.
N'y a-t-il pas au moins un idéal de droit supérieur à cet intérêt collectif, un idéal de droit fondé sur quelque caractère immanent à l'individu même? C'est ce que nous aurons à chercher plus tard. En ce moment, nous ne faisons que déduire les tendances logiques de l'utilitarisme exclusif, souvent méconnues par les utilitaires mêmes, sans d'ailleurs prétendre apprécier la valeur absolue et finale de la doctrine.
LES DROITS DE L INDIVIDU SERONT-ILS GARANTIS CONTRE LES AUTRES INDIVIDUS DANS L'UTILITARISME
Nous avons vu à l'œuvre la philosophie du pur intérêt dans cette sphère de l'État où, comme disait Platon, la justice et l'injustice peuvent se dessiner en traits dont la grandeur frappe mieux les regards. Après avoir examiné de quelle façon une société exclusivement utilitaire pourrait agir au besoin envers l'individu, il nous reste à chercher comment agirait l'individu lui même dès qu'entre son intérêt et celui des autres il y aurait conflit. Ici se pose devant l'école utilitaire le problème fondamental,du droit naturel, sous la forme de cette inévitable alternative : ou la règle de l'intérêt particulier ou celle de l'intérêt universel ; entre l'égoïsme et le désintéressement, il faut choisir.
Stuart Mill et ses partisans sont des esprits trop généreux pour qu'on puisse douter de leur choix. « La philosophie utilitaire, dit Stuart Mill, exige que l'individu placé entre son bien et celui des autres se montre aussi strictement impartial que le serait un
spectateur bienveillant et désintéressé. » Clifford ne se contente même pas de V altruisme positiviste, qui est encore une simple sympathie pour Ymdividu, il veut un amour du tout, un dévouement à la communauté sociale, et il donne à ce dévouement le nom de piété sociale. Ainsi s'introduit dans la doctrine même de l'intérêt le désintéressement dont on avait d'abord rejeté l'idée. Où Bentham ne voyait qu'une dépense infructueuse, on reconnaît une dépense nécessaire : pour épargner le bien de tous, ne faut-il pas que l'individu, le cas- échéant, soit prodigue de soi '? En attendant cette organisation d'une société parfaite où l'individu n'aurait plus besoin de se sacrifier, la philosophie utilitaire elle-même « exige » actuellement qu'il se sacrifie; pourra-t-elie, sans invoquer aucun idéal moral ou métaphysique, justifier cette exigence et, par des raisons tirées du pur intérêt sensible, ériger en devoir pour l'un, en droit pour l'autre, le désintéressement?
Le premier mobile, le premier ressort auquel se sont adressés les utilitaires pour mettre en mouvement la machine humaine, c'est le plaisir, dont l'intérêt n'est, selon le terme barbare de Bentham, que la maximisation ; mais qu'est-ce qui fait la valeur du plaisir et l'élève vraiment au maximum? C'est qu'on en jouisse. Le plaisir dont je ne jouis pas peut avoir de la valeur pour un autre ; il n'en a point pour moi. Si le plaisir seul donnait aux choses leur prix et aux personnes leur droit, qui m'empêcherait de chercher
t. C'est ce qui est encore plus visible dans les baaui travaux de MM. SiJgwick et Slephen Leslie.
Difficultés de l*utilitarisme 189
mon plaisir aux dépens du vôtre? Le vôtre est-il plus respectable? Qu'il soit sacré pour vous, je l'accorde ; mais ce qui est sacré pour moi, c'est le mien.
Bentham voudra-t-il me commander la dépense de mon plaisir au nom de l'arithmétique morale et par des raisons de quantité? — L'intérêt universel représente sans doute une plus grande somme de plaisir, si je fais abstraction de moi-même; mais, à mon point de vue propre, la chose est différente. Autant j'abandonnerai en faveur d'autrui, autant diminuera mon « avoir ». Si le caissier d'une société contribue à la bonne gestion des affaires, le trésor commun augmente; s'il détourne les fonds à son profit, le trésor commun diminue, mais à coup sûr son trésor particulier y gagne : posez en principe qu'il n'y a d'autre droit que l'intérêt transformé, quel raisonnement mathématique pourra, en cas d'impunité certaine, empêcher le caissier de fuir avec la caisse ?
Bentham dira que la logique, d'accord avec l'arithmétique, défend à tout membre d'une association de séparer son intérêt et l'intérêt des autres. — Et cela est vrai quand il se considère théoriquement comme membre de la société. A ce point de vue, — Clifford et M. Sidgwick ont raison de le dire, — nlon intérêt se confond avec le vôtre ; le bien de l'individu en général ne se distingue plus du bien général. Mais je ne suis pas, moi, l'individu en général, je suis tel homme particulier, ayant son intérêt particulier et exclusif. Les logiciens mêmes de l'école utilitaire, fidèles au nominalisme, nous apprennent que les règles universelles sont le pendant des fictions légales et que
« le praticien sage doit toujours se guider d'après l'analyse du cas particulier ». Ainsi parle Stuart Mill dans sa Lçgique inductive et déductive. Si donc l'égoïsme individuel est illogique au point de vue des « généralités vagues », il peut être parfois seul logique au point de vue des faits positifs. M. Sidgwick dit que le bonheur est rationnellement désirable pour autrui comme pour moi ; cela est vrai, mais il s'agit de savoir s'il est rationnel pour moi de vouloir le bonheur d'autrui aux dépens du mien. La logique pure, quelle qu'en soit l'importance en morale (et nous ne la nions pas), n'est donc point ici suffisante à elle seule.
Invoquera-t-on enfin le contrat qui relie entre eux les membres de la société et par lequel Hobbes espérait transformer te droit du plus fort dans le droit des plus nombreux? — La théorie du contrat se trouve encore insuffisante pour toute école qui , comme celle de Hobbes, ne peut donner aux contrats que l'appui de la force. S'il n'y a de précieux en soi que l'intérêt, ces mots : « Vous n'avez pas le droit de violer le contrat, » signifient seulement. que le plus grand intérêt est de ne pas le violer. « Dans les cas, dit Bentham, où l'engagement devient onéreux à l'une des parties, on les tient liées encore par l'utilité générale des engagements; » mais que m'importe cette utilité générale des contrats si, dans le cas présent, le contrat que j'ai accepté m'est évidemment nuisible? L'intérêt nous avait rapprochés, l'intérêt nous sépare.
La vraie ressource des utilitaires, c'est de demander la réalisation progressive du droit et de la
société idéale non à une libre abnégation de l'individu, mais à quelque nécessité dont l'individu deviendrait incapable de s'affranchir. On peut en effet, en s'inspirant de Spencer, pousser leur doctrine plus loin et plus haut : l'utilitarisme a besoin d'être complété par l'évolutionnisme. Dans ses Principes de psychologie, Spencer nous fournit les ressorts du vivant mécanisme par lequel les penchants égoïstes et « antisociaux », répondant à l'intérêt de l'individu, se transformeront peu à peu en penchants, sympathiques et sociaux, répondant à l'intérêt du milieu social, c'està-dire à la justice. De .même que dans le corps de l'individu, sous les lois de l'action réflexe, un membre ressent le mal fait à un autre membre, de même dans l'organisme social, qui est le milieu animé où nous nous développons, nous recevons fatalement le contrecoup du tort fait à autrui. Le principe secret de tout sentiment sympathique, selon Spencer, c'est le sentiment égoïste correspondant dont il a besoin pour se développer. Voyez comme les gens de bonne santé, après une sérieuse maladie, deviennent plus tendres pour les malades! C'est qu'ils ont acquis les sentiments égoïstes qui, excités par sympathie, se changent en sentiments impersonnels. Ce qu'on nomme l'amour de la justice n'est peut-être que le résultat fatal d'un mécanisme analogue : le souci intéressé de ma « sphère d'activité personnelle » finit par exciter ma sympathie pour votre sphère semblable d'activité, et c'est là en effet, selon Spencer, l'origine psychologique du sentiment du droit. Le développement des sociétés passées et présentes en est à ses yeux la preuve : à l'un des extrêmes de l'nis-
toire nous voyons que le type de nature qui se soumet le plus facilement à l'esclavage est aussi le plus prêt à jouer, si l'occasion le sert, le rôle de tyran; dans les sociétés intermédiaires, comme la société anglaise, « la tendance croissante à repousser l'agression s'accompagne d'une tendance décroissante à l'agression de la part de ceux qui sont au pouvoir ». Enfin, à l'autre extrémité, dans la société idéale, la sympathie sera tellement universelle qu'on ne concevra même plus la possibilité d'une action contraire à l'intérêt de tous ; le droit et la justice n'auront plus besoin des codes écrits par la main des hommes : les codes seront contenus dans les têtes humaines.
En attendant, l'égoïsme et la sympathie sont les deux facteurs indispensables du progrès : tantôt l'individu, avec sa concentration sur soi, tantôt la société, avec son mouvement d'expansion, remporte la victoire ; cette oscillation des deu:: penchants antagonistes, forces attractives et forces répulsives, est le rythme fondamental dont la formule cachée régit tous les autres phénomènes rythmiques de nos sociétés, — offre et demande, hausse et baisse des prix, abondance et disette, naissance et mort, révolutions et réactions, guerres et paix, — alternatives sans nombre qui font la vie du corps social, mouvantes ondulations qui ressemblent à la houle de l'Océan. Cependant les lois de la mécanique universelle veulent que tout rythme aboutisse à un équilibre final. L'individu et la société, l'intérêt de chacun et l'intérêt de tous arriveront donc nécessairement- à une mutuelle harmonie. Dans l'espoir de cet avenir, rési* gnons-nous aux oscillations présentes du rythme;
Le vaisseau sur la mer s'élève et abaisse avec la vague, mais la force supérieure qui enfle ses voiles le fait néanmoins avancer. Tantôt le bien et le progrès, tantôt le mal et le recul, qu'importe? La rétrogradation elle-même est un moment nécessaire, quoique transitoire, du progrès; nous marchons malgré tout vers l'époque de liberté et d'égalité qui réalisera l'équilibre des tendances égoïstes et sympathiques. La même force se manifeste au commencement, au milieu et à la fin; la nécessité est le but, la nécessité est le moyen : avons-nous besoin d'une autre puissance et d'un autre droit?
Ainsi, par l'intermédiaire des plus hautes doctrines évolutionnistes, nous pouvons, comme sur un même sommet atteint par diverses directions, ramener la philosophie de la puissance supérieure et la philosophie de l'intérêt supérieur à cette unité qu'elles avaient présentée tout d'abord dans le Léviathan de Hobbes; mais Léviathan, cet être gigantesque dont les individus ne sont que des parties presque imperceptibles, n'est plus seulement la société, c'est toute la nature. La science moderne a démontré que l'être qui désire vivre doit s'adapter au milieu, bien plus, quMl s'y adapte nécessairement ou périt. L'univers est le milieu mobile auquel s'adapte l'humanité ; l'humanité est le milieu auquel s'adapte l'individu ; la morale individuelle et le droit public ne font qu'exprimer les progrès successifs de cet ajustement et posent à l'espèce humaine l'alternative que toutes les autres espèces subissent : avance ou meurs.
La nécessité physiologique et sociale, telle que nous venons de la décrire, est incontestable, et nous som-
mes loin d'en nier les effets. La question est seulement de savoir si elle sera toujours assez irrésistible pour faire franchir à l'individu la distance que son intérêt peut placer entre lui et les autres.
Nous touchons ici à l'objection la plus importante et la plus originale qu'on ait dirigée contre la doctrine purement utilitaire *•
Le mécanisme qui doit assurer le triomphe final des forces sympathiques et par cela même de la justice universelle, de la « piété sociale », petit se résumer scientifiquement en ces deux formules : dans le présent, antagonisme de l'individu et du milieu social, ou rythme de l'égoïsme et de la sympathie ; dans l'avenir, adaptation de l'individu au milieu social, ou équilibre de l'égoïsme et de la sjmpathie. Pour que de ce fonctionnement résulte le progrès du droit, il faut qu'au sein de l'humanité les deux facteurs subsistent l'un en face de l'autre, et qu'il y ait même du côté des forces sympathiques un avantage propre à les faire prédominer; c'est ce qui a déjà lieu dans la société présente^ c'est ce qui justifie nos espérances dans la société à venir. Cependant, si le désintéressement peut aujourd'hui lutter contre l'intérêt, si même il va Teinportant de plus en plus dans cette lutte, n'est-ce pas parce que nous avons encore quelque foi dans 4a vérité d'un certain idéal moral pour lequel nous travaillons? Or, la philo-
1. C'est l'objection développée dans la Morale anglaise contemporaine de M. Guyau. Voir la discussion qui en a été faite par M. Espinas, Revue philosophique, 1882, 2* sem., par M. Ribot (de l'Hérédité), et par M. Paulhan, Revue philosophique, 1883, 1" sem.
sophie eudémoniste semble détruire l'illusion d'une fraternité vraiment morale comme celle d'un droit moral. Elle nous apprend que la sympathie est seulement une forme plus raffinée de l'action réflexe : j'ai mal à votre poitrine, je suis atteint dans votre liberté, mon égoïsme souffre dans votre égoïsme. Nous croyons agir, nous ne faisons que pâtir ensemble, et l'apparente initiative qui nous conduit vers nos semblables est la même force nécessaire qui nous ramène sans cesse à nous-mêmes. Le don que l'on pense faire à autrui, on ne le fait qu'à soi*
En se complétant par l'évolutionnisme, la doctrine utilitaire devrait, selon nous, avoir soin de représenter Fégoïsme comme aussi relatif que la sympathie, et ne pas étendre jusqu'au fond dernier de la conscience l'invincible attachement au moi : ce qui reste sur ce point de Hobbes et de Bentham jusque dans l'évolutionnisme peut devenir , comme nous allons le voir, un facteur dissolvant, d'abord pour la « conscience morale », puis pour la « conscience sociale ». x
Si nous étions autre chose qu'un mécanisme soumis aux lois fatales de la jouissance, si nous avions conscience d'une volonté quelconque capable de prendre avec quelque désintéressement sa part des souffrances d'autrui, nous pourrions vraiment mettre tout en commun, principalement les peines, et nous «écrier avec le poète anglais : « Hommes, du moins nous sympathisons, et,* souffrant de concert, nous rendons nos angoisses sans nombre plus faciles à supporter par la sympathie illimitée de tous avec tous ; » mais si, au fond, les êtres humains ne font
que subir en commun une commune influence, poursuivre également le plaisir, recevoir le même choc d'une même fatalité, ils ne s'aiment véritablement pas plus entre eux, au sens absolu du mot, que des instruments qui rendent à l'unisson des accords tantôt joyeux, tantôt tristes. Qu'importe, dira-t-on, s'il en résulte dans la société humaine, par le progrès du temps, une harmonie non moins belle que celle de la nature? — Beauté de forme, non de fond, qui pourrait bien disparaître peu à peu dès qu'elle voudrait se regarder elle-même. Si l'illusion se dissipait, il resterait, selon la doctrine purement utilitaire et hédoniste, l'égoïsme conscient de l'un devant l'égoïsme conscient de l'autre, et, entre les deux, un intervalle infranchissable. Cette découverte du fond des choses, en supposant que ce soit là vraiment le fond, changerait peu à peu l'attitude mutuelle des individus au sein de la société. Quand l'opposition des jouissances et des intérêts, qui persiste dans la réalité en attendant la société idéale, aurait révélé à l'homme ce que sa sympathie lui coûte, quand il aurait compris que parfois, pour se mettre en harmonie avec le milieu de l'organisme social, pour vibrer d'accord avec l'ensemble infini de ses semblables dans le présent et dans l'avenir, il faut que l'instrument se tende au point de se briser lui-même, cette réflexion de l'intelligence finirait par rendre aux individus, avec la possession de soi, le calme du sentiment, et, arrêtant dès le début l'élan spontané du cœur, ouvrirait plus grand que jamais l'abîme qui séparait les personnalités. Or la doctrine utilitaire n'est pas une doctrine secrète; elle ne cachera pas aux membres de la so-
ciété future la Source primordiale de la sympathie dans l'égoïsme foncier. De là l'objection sérieuse que nous avons vu adresser à la théorie utilitaire : le progrès des intelligences sera celui de la réflexion et de l'analyse, et le progrès de la réflexion risquera de compromettre le mécanisme savant par lequel l'utilitarisme espérait assurer le triomphe de la force sympathique : le jour où nous verrions que nous sommes dupes, fût-ce de notre cœur, nous ne voudrions plus l'être, 'au moins quand Terreur menacerait de nous coûter trop cher 1 .
Toutefois cette grave objection ne doit pas être exagérée. Le sacrifice proprement dit n'est pas une chose de chaque jour, — quoique le dévouement soit pour beaucoup d'hommes le pain quotidien dans la société et dans la famille.
Il reste vrai qu'il y a des conjonctures où le sacrifice devient nécessaire. M. Stephen Leslie le reconnaît avec plus de franchise que les autres utilitaires, et il ya jusqu'à dire que « le sacrifice de soi est une énigme : sel f sacrifice is an enigma. » On lui a repondu : ■— Que voyez-vous d'étonnant à ce qu'il y ait du mal et du sacrifice dans l'univers? Qui vous a dit que le sacrifice ne doive pas exister dans le monde? Est-ce parce qu'il n'est pas désirable? Mais, derechef, qui vous assuré que le désirable soit la loi du monde et doive y exister? — Ceux qui ont fait à M. Stephen Leslie cette réplique ont déplacé la question. Il né s'agit pas dé savoir seulement si le sacrifice est une énigme dans le monde, mais s'il est une énigme dans