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Voir la Morale anglaise contemporaine, de M. Guyau

la morale utilitaire et hédoniste. Or, si le désirable est le principe de cette morale, comment peut-elle en certains cas exiger le sacrifice, qui n'est pas désirable?- Dans les grandes et solennelles alternatives, une pensée vraiment réfléchie et consciente de l'égoïsme fondamental qui, selon le pur utilitarisme, est essentiel à l'être, ne pourrait sans inconséquence, après avoir fait le « calcul des plaisirs », préférer les autres à soi. Il y a donc bien là ou une « énigme », ou une duperie.

Si la doctrine utilitaire ne poussait pas à l'extrême son affirmation de l'égoïsme comme loi primitive et radicale, si elle ne tranchait pas trop négativement le problème psychologique et métaphysique de la possibilité du désintéressement, elle pourrait échapper aux conclusions dissolvantes qui lui ont été objectées. Mais les utilitaires, avec la Rochefoucauld et Helvétius, placent au fond du moi un attachement invincible au moi, dont la sympathie ne serait selon eux qu'une transformation mécanique et biologique. C'est là une affirmation prématurée, trop dogmatique, sur le fond ultime des choses et principalement de la pensée consciente. On y méconnaît le pouvoir qu'a la conscience même de concevoir l'objeHif, surtout la conscience d'autrui, et par là, en une certaine mesure, de se désintéresser. L'égoïsme n'est probablement pas plus radical, pas plus absolu que l'altruisme : il n'a, lui aussi, qu'une valeur relative et phénoménale.

C'est cette affirmation trop systématique d'un atomisme moral, d'un moi fermé et foncièrement égoïste, d'une volonté esclave de la jouissance, qui risquerait de produire, si elle envahissait toutes les pensées, la

décomposition lente de la conscience morale, de même que celle-ci fut lentement constituée par les relations sociales et par « l'illusion » spontanée du désintéressement. La foule pourrait sans doute être longtemps étrangère à cette analyse et à cette dissolution philosophique de l'instinct moral; mais, dans les grandes alternatives, et peut-être aussi dans une foule de petits dilemmes posés par la vie journalière, l'esprit benthamiste de calcul et de réflexion, l'esprit vraiment utilitaire pourrait bien reprendre le . dessus. Si cet esprit, peu è peu, se généralisait par la c diffusion des lumières » et de la philosophie, il n'y aurait plus toujours en présence, dans la société, les deux forces antagonistes dont le rythme nous semblait tout à l'heure nécessaire au progrès ; car, la tendance sympathique ne pouvant subsister sans se dissoudre qu'à la condition de se croire opposée à la tendance égoïste , si l'un des adversaires s'aperçoit un 'jour qu'en certain cas il se bat contre lui-même et contre son vrai moi, il s'empressera de se tourner ailleurs. Par là se modifierait le problème : l'un des deux termes qui semble opposé à l'autre viendrait, en cas de besoin, s'y réduire ; la lutte serait alors non plus celle de la sympathie contre l'égoïsme, mais celle de l'égoïsme contre l'égoïsme. Dans cette hypothèse, le surplus de force, l'avantage supérieur qui appartenait d'abord au penchant social pourrait passer à la fin du côté des penchants individuels : chacun, par le progrès de la réflexion et de la désillusion, récommencerait à se reconnaître comme son vrai centre à lui même, à se chercher soi-même en proQtant des autres quand ils l'aideraient, en leur résistant quand

ils le gêneraient, jusqu'à ce que le plus fort ou le calculateur le plus habile l'eût emporté. Or, c'est Spencer qui nous l'apprend, la lutte des égoïsmes est la & caractéristique de la barbarie », c'est la marque infaillible à laquelle on reconnaît la prédominance des forcés destructives sur les forces constitutives de la société, de la dissolution sur l'évolution. L'adaptation de l'individu au milieu, sur laquelle l'hédonisme comptait, ne serait plus que cet arrangement physique déjà décrit par Montaigne, quand il comparait les hommes à des cailloux qui, sous l'influence d'une agitation prolongée, se tassent d'eux-mêmes, se polissent mutuellement, se disposent en couches hiérarchiques, la foule des petits en bas, quelques gros par-dessus. Ajoutons qu'à force de les agiter et de les user l'un contre l'autre on finirait peut-être par les ramener à la même grosseur : voilà l'égalité et la fraternité d'une société régie par des lois purement mécaniques et purement égoïstes; mais, en poursuivant pendant un temps indéfini, on verrait le tout se réduire en poussière : image de la dissolution qui pourrait menacer une société atomistique livrée au seul choc des égoïsmes, si cet égoïsme devenait parfaitement conscient.

Cette dissolution ne se ferait, il est vrai, que peu à peu, car l'instinct social, l'altruisme, la. piété sociale, tout cela ne peut disparaître en un instant : Yanimal sociable dont parle Aristote ne peut tout d'un coup redevenir insociable. Le cerveau ne se modifie pas brusquement, et l'instinct de moralité organique^ devenu inhérent à la constitution cérébrale de l'homme comme la douceur à celle du mouton, produirait

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longtemps ses résultats héréditaires. Les lois de mécanique et de biologie sociale précédemment exposées continueraient donc de produire leurs effets. Cependant, à la longue, elles pourraient fonctionner en sens inverse du résultat qu'on espérait obtenir et modifier même le cerveau humain dans un sens égoïste *. Au lieu du rythme ascendant grâce auquel une société, attirée par l'idéal moral du droit, élève peu à peu ses institutions à la hauteur de sa pensée, on aurait dans l'utilitarisme radical, dans l'atomisme conscient de soi, le rythme descendant d'une société qui revient peu à peu de l'illusion du désintéressement, et qui, renonçant à s'élever sans cesse au* dessus d'elle-même, retombe sur soi; rythme de décadence plutôt que de progrès, ou peut-être, ce qui est étrange à dire, de décadence morale dans le progrès scientifique. Ce dernier progrès lui-même, qui suppose les spéculations les plus éloignées de la pratique, pourrait bien aussi s'arrêter, et la préoccupation d'une science purement utilitaire et réaliste, livrée à un « américanisme » sans frein, finirait par rendre la science même immobile; à force d'attacher, selon le précepte de Bacon, des poids de plomb à la pensée, on lui ferait perdre ses ailes. Cette chute aurait-elle un terme, et ce rythme d'affaissement aboutirait-il à un équilibre final? Peutêtre, mais ce ne serait probablement pas celui que nous voulions atteindre : harmonie des intérêts par la sympathie de tous avec tous. Si quelque chose de

d. L'auteur de la Morale anglaise contemporaine a montré * l'influence dissolvante exercée sur l'instinct môme par la conscience qu'il est un instinct.

régulier sortait de cette longue agitation humaine, ce serait seulement ce que Bentham demandait : « régularisation de l'égoïsme; » encore est-il douteux qu'une règle vraiment stable pût. sortir d'un jeu de sentiments qui consisterait à rejeter systématiquement toute règle supérieure au calcul de» plaisirs.

Il faut, disions-nous, que l'espèce humaine, comme les autres, avance ou meure; mais qui nous assure qu'en effet l'humanité, si elle ne réalisait jamais que Tidée encore inférieure de l'intérêt et de la « comptabilité 3 benthamiste, ne devrait pas un jour, semblable à ces espèces qui n'ont mérité qu'une existence provisoire, disparaître de l'univers? Si nous voulons vivre, ce que rious devons réaliser en nous et autour de nous, n'est-ce point un idéal supérieur et pour ainsi dire plus digne d'éternité? — Cet idéal, on ne peut le justifier qu'en laissant ouverte cette question : le fond dernier des choses et de la conscience est-il « la gravitation sur soi », ou la volonté renferme-t-elle aussi la gravitation vers le tout? Y a-t-il, sous Yatomisme même, une certaine unité foncière entre les êtres, un certain monisme?

Ainsi se pose de nouveau, et d'une manière inévitable, la dernière question de laquelle tout dépend au fond, à laquelle tout revient aboutir. Pour que la société conforme au droit, qui, selon l'école utilitaire, doit combler la distance entre les individus soit réalisée par eux, il faut qu'ils la désirent; mais, pour qu'ils la désirent, il faut qu'elle apparaisse comme vraiment désirable et aussi comme le plus

essentiel objet des désirs de l'humanité, comme le plus conforme au contenu fondamental de la conscience et de la nature; ces caractères sont-ils ceux de la société utilitaire, principalement telle que se la représentait l'utilitarisme conséquent de Bentham? Depuis l'époque où Mill avait lu pour la première fois Bentham, nous savons quel était le but de sa vie : « réformer le monde. » Un jour, il lui arriva de se poser à lui-même directement cette question : « Suppose que tous les objets voulus par toi se réalisent, que tous les changements désirés par toi dans les institutions et dans les opinions soient entièrement accomplis en cet instant même, éprouveras-tu une grande joie? seras-tu heureux? — Non, me répondit nettement une voix intérieure à laquelle je ne pouvais résister. Je me sentis défaillir : toutes les fondations sur lesquelles ma vie était construite s'écroulèrent. » En proie dès lors à un long découragement, il se demandait s'il pouvait continuer à vivre, si même il était tenu de vivre. « Il n'est pas possible, répondais-je, que j'y puisse résister plus d'un an. Pourtant, avant que la moitié de ce temps fût écoulée, un rayon de soleil brilla dans mes ténèbres. » Il est un art dont l'effet le plus précieux, et par lequel il surpasse peut-être tous les autres, est d'exciter l'enthousiasme « en faisant monter encore le ton de nos sentiments les plus élevés » ; dans l'admiration désintéressée des chefs-d'œuvre de la musique, Stuart Mill trouva déjà quelque adoucissement à son dégoût de l'existence ; mais ce qui mit fin à sa longue crise pessimiste, ce fut une émotion toute morale. Lisant par hasard les Mémoires de Marmon-

tel, il arrive à ce passage où l'auteur raconte avec simplicité l'inspiration vraiment héroïque qu'il eut au lit de mort de son père. « Une image vivante de cette scène, dit Stuart Mill, passa devant moi, je fus ému jusqu'aux larmes; dès ce moment, le poids qui m'accablait fut allégé. » Dès ce moment aussi se modifièrent ses idées sur le bonheur que doit réaliser la société humaine : les plaisirs de la vie, quand on les cueille en passant, suffisent bien pour la rendre agréable; mais essayez avec Bentham d'en faire le but principal de l'existence, ils ne supportent pas l'examen. « Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen : prendre pour but de la vie non le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. » Le jour où ces réflexions avaient comme renouvelé son esprit, Stuart Mill avait dépassé, ce semble, là doctrine purement benthamiste de la distance qui sépare le désintéressement de l'intérêt et l'idéalisme du réalisme. Au lieu d'accuser de ses découragements ce qu'il y avait d'excessif ou d'incomplet dans l'utilitarisme d'Helvétius et de Bentham, il accuse ce qu'il appelle excellemment c la force dissolvante de l'analyse ». La réflexion, dit-il, tue le sentiment. — Oui, la réflexion détruit les sentiments faux et les faux systèmes; mais là où est la vérité on peut porter sans crainte la lumière : plus on l'éclairé et la regarde en face, plus elle apparaît ce qu'elle est, belle et digne d'être aimée. Un amour de la justice qui aurait besoin des ténèbres de la conscience, un amour plus apparent que réel de l'humanité, égoïsme déguisé, sympathie instable que suffirait à mettre en doute la

clarté intérieure, serait-ce là le véritable et idéal amour? Serait-ce la vraie « piété sociale »?

La question que Stuart Mil l s'adressait à lui-même, on pourrait l'appliquer à l'humanité entière : supposez qu'elle ait atteint ce bonheur sans idéal, cette balance arithmétique, cet équilibre tout mécanique avec le milieu extérieur et avec la nature même où les partisans de Tégoïsme fondamental, depuis Hobbes et Helvétius jusqu'à Bentham, placent la perfection humaine, éprouvera-t-elie une grande joie et serat-elle vraiment heureuse? Représentons-nous l'humanité entièrement absorbée par le calcul des jouissances et entièrement satisfaite dans cette recherche même, réalisant ainsi en sa plénitude tout ce que peut contenir l'idée pure de l'intérêt, et trouvant enfin la paix dans l'équilibre des égoïsmes réconciliés. Sommes-nous alors en présence de « l'humanité définitive », qui ne ferait plus qu'un avec la nature entière, et le règne du droit idéal est-il réalisé? — Il ne semble pas que le plus haut idéal soit ainsi atteint et qu'on puisse arrêter là l'essor de noé désirs : nous pouvons toujours dépasser par la pensée cette humanité purement benthamiste et réaliste; bien plus, la nature même demeure toujours inférieure à notre propre conscience. Dans la cité parfaite des benthamistes, serions-nous vraiment libres? Nous n'aurions encore, semblc-t-il, qu'une liberté extérieure, qui ne nous donnerait pas la conscience d'une dignité intime. Serions-nous vraiment égaux ? L'égalité matérielle des « parts de jouissance » dans la répartition sociale ne remplace point entièrement l'égalité de droit idéal et de respect entre les personnes. Serions- nous vraiment

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frères dans la cité de Benthamî Nous pourrions agir comme si nous noue aimions; nous ne pourrions réellement nous aimer: l'être qui poursuit le plaisir sous des lois toutes mécaniques et arithmétiques, n'ayant pas de volonté à lui, ne saurait avoir de vraie et absolue bienveillance pour les autres ; n'ayant aucune possession de soi, il ne pourrait faire le don de soi.

Selon la science moderne, la seule nécessité de la nature suffit à faire sortir de la chaleur solaire les forces minérales, de celles-ci les forces vitales, de celles-ci les forces humaines, de celles-ci la société, qui en dernière analyse n'est qu'une transformation du soleil ; si cette conception a sa grandeur et sa vérité, s'il est beau que le rayonnement de la lumière, grâce aux lois simples et fécondes du mouvement, soit devenu le rayonnement de la pensée, il serait plus beau encore, au lieu de cette existence et de cette splendeur empruntées toutes au dehors, que la pensée et l'amour de l'idéal, mettant en chacun de nous un foyer d'action personnelle, nous permissent de vouloir par notre propre initiative, de briller par notre propre éclat, d'aimer par notre propre élan. Que les benthamistes parviennent à nous démontrer leur arithmétique des plaisirs, qu'ils persuadent à l'humanité qu'en épuisant l'idée de l'intérêt elle a épuisé sa propre et essentielle puissance, atteint la plénitude de sa nature, réalisé la justice même : le dégoût de l'existence pourra bien alors envahir les esprits; la société entière, contrainte de renoncer à cet idéal supérieur qu'elle ne peut s'empêcher de vouloir, sentira peser sur elle une maladie morale fréquente dans les pays trop exclusivement préoccu-

pés des intérêts matériels, cette trislesse raisanthropique qui, rendant insupportable la vue de l'égoïsme numain comme loi radicale et inéluctable, entraîne l'esprit à chercher quelque chose de meilleur qui semble partout lui échapper.

La vraie félicité que l'homme poursuit est moins exclusivement dépendante de la nature extérieure que ne semblent le croire Hobbes, Helvétius et Benthara : elle a son principe en nous. Le rythme incessant de la vie, qui entraîne la société entière, est aussi plus intime à l'individu : c'est l'effort sans cesse renouvelé par lequel, nous trouvant toujours audessous de nous-mêmes,, nous nous élevons toujours plus haut que nous. Si le bonheur a parmi ses conditions, comme dit Spencer, c l'ajustement de l'être à son milieu extérieur», une condition plus essentielle encore est l'ajustement de l'être à ce milieu intérieur qui est sa propre pensée concevant l'idéal; si toute joie vient de l'harmonie et de l'équilibre, l'harmonie par excellence est celle de l'être avec soi et par cela même avec les autres; l'équilibre vraiment final est l'union de la volonté avec l'idée la plus haute à laquelle elle aspire. Or cette idée n'est pas la notion alomistique du pur intérêt ; elle est au contraire l'idée en quelque sorte monistique du désintéressement. La perfection sociale digne de ce nom serait une har-» monie non plus fatale, mais volontaire, de l'homme avec l'humanité à venir dont il porte en soi la pensée, et dès à présent avec l'humanité réelle au milieu de laquelle son activité se développe.

En résumé, le défaut de l'utilitarisme exclusif, qui

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le rend incomplet et par cela même insuffisant, sur- ■ tout quand on ne le complète pas par l'évolulionnisme, c'est qu'il sacrifie trop le point de vue intellectuel et volontaire au point de vue purement sensible et mécanique : il considère trop exclusivement le plaisir, la douleur et leurs lois mécaniques : il ne fait pas assez de place à l'intelligence, cette faculté en quelque sorte désintéressée par sa nature même, qui est d'être générale et universelle; il ne fait pas non plus assez de place à l'idée de spontanéité et de liberté, qui, alors même qu'elle n'exprimerait pas une réalité immédiate, exprime du moins un idéal dont nous pouvons nous rapprocher. Enfin il ne fait pas non plus une part suffisante au sentiment du beau. La force à laquelle l'utilitarisme fait appel est presque uniquement l'instinct sensible qui nous fait chercher le plaisir et fuir la douleur : or, nous avons encore ce qu'on pourrait appeler l'instinct intellectuel et aussi l'instinct moral, sans compter l'instinct esthétique. L'instinct intellectuel peut prendre deux formes et se subdiviser en deux espèces : 1° l'instinct logique et scientifique; 2° l'instinct métaphysique. Le premier consiste uniquement dans la recherche des lois logiques, qui maintiennent l'accord de la pensée avec soi, et des lois scientifiques, qui relient les phénomènes de la nature. L'homme est un animal logique et scientifique, si bien que le plaisir brut ne satisfait pas entièrement sa nature : il veut aussi une satisfaction logique et scientifique pour son intelligence. Les récents utilitaires eux-mêmes ont fini par faire une place à cet instinct, sur lequel Liltrô fondait la justice et le sentiment de l'égalité; nous avons vu

M. Henri Sidgwick et Clifford recourir à l'intelligence qui généralise, qui abstrait^ qui induit, qui identifie les individus dans une même idée générale et générique. Mais ce premier instinct intellectuel est encore insuffisant pour faire sortir vraiment l'homme de soi. Le second instinct intellectuel, l'instinct métaphysique, en nous faisant concevoir et désirer l'univers, le tout, le fond et le terme des choses, a seul le pouvoir de nous désintéresser. Grâce à cet instinct, nous concevons et rêvons une liberté idéale qui serait précisément l'affranchissement du moi, le désintéressement en vue de l'universel; l'instinct métaphysique devient ainsi l'instinct moral. Celui-ci, à son tour, est très voisin de l'instinct esthétique : ce n'est pas sans raison que les anciens identifiaient le bien et le beau. En ne faisant pas une part suffisante à ces instincts idéalistes, les utilitaires exclusifs et réalistes se sont fait une idée insuffisante de la félicité même. Aussi la philosophie utilitaire du droit nous laisset-elle en présence d'un idéal de vrai désintéressement qu'elle déclare impossible , que nous ne pouvons cependant ne pas désirer et dont elle-même finit par avoir besoin pour résoudre les conflits d'égoïsmes : le bonheur échappe en définitive aux calculateurs qui ne veulent poursuivre que leur bonheur.

Ainsi reparaît ce passage difficile auquel se trouvent amenés tous les systèmes qui cherchent le fondement de l'ordre social dans la seule force ou le seul intérêt. Il arrivera toujours un moment d'alternative intérieure où le moi se verra arrêté devant autrui, devant l'humanité entière; c'est l'équivalent, dans Tordre social et juridique, de cet autre passage

qu'on rencontre dans l'ordre métaphysique et que la langue abstraite de la philosophie nomme la transition du moi au non-moi, du personnel à l'impersonnel. Tant que les systèmes ne sont pas venus jusque-là, ils se soutiennent; nous avons vu la philosophie de la puissance arriver au bord de cette espèce de vide, et la philosophie du pur intérêt à son tour est devant ce dernier pas : elle n'a pu démontrer que vous et moi nous soyons un par l'intérêt, et pourtant, d'une manière ou d'une autre, il faut que nous soyons un dans la justice. Quelques perfectionnements que l'organisation sociale reçoive de la jurisprudence et de la politique utilitaires, nous resterons toujours dépendants de besoins qui peuvent à la fin se contredire et éclater en conflits ; nous resterons matériellement distincts les uns des autres, nous serons souvent opposés, nous serons parfois ennemis. Je ne pourrais être vraiment identifié à vous que par moi-même, par un acte d'intelligence et de volonté qui serait la traduction de ce pouvoir qu'a ma consqience de sortir d'elle-même, en concevant une certaine unité qui embrasse votre conscience et celle de tous. Aussi, dans les grandes alternatives morales et juridiques, sera-t-on toujours obligé de demander à un idéal supérieur, à un idéal à la fois psychologique et cosmologique, la solution que l'école utilitaire cherche dans les développements successifs de la fatalité physique ou biologique. Pour supprimer l'intervalle laissé par les intérêts, il faudrait qu'il y eût, sous une forme ou l'autre, en moi et en vous, un pouvoir quelconque de désintéressement fondé sur une idée et sur sa force de réalisation. Si, de l'autre côté de

DIFFICULTÉS DR i/uTlLIÎARlSME âll

ce vide où finit ma personnalité et où la vôtre commence, de ce vide entre deux atomes, il n'y a encore que la tyrannie du besoin décrite par Helvétius, si votre nature n'est qu*égoïsme, qu'y aura-t-il en vous qui puisse à mon égard vous conférer un droit, et comment répondre à la question que faisait Hobbes : je ne vois pas pourquoi je suivrais votre bon plaisir plutôt que le mien? L'école utilitaire et atomistique de Hobbes, d'Helvétius et de Bentham aura donc beau perfectionner le calcul de l'intérêt, elle n'en fera pas une règle de vrai désintéressement, un idéal de droit moral, tant qu'elle considérera trop exclusivement la sensibilité aux dépens de l'intelligence et de la volonté. Sans doute, en me désintéressant, je me fais encore un intérêt de votre intérêt propre : on peut l'accorder à Bentham; mais c'est qu'alors votre bien devient intellectuellement, esthétiquement et volontairement mon bien. Je ne crois pas alors vouloir x votre bien uniquement parce que le mécanisme de l'organisation sociale en a fait le mien; mais votre bien, semble-t-il, devient le mien parce que je l'aime et le veux, sous l'action d'une idée d'universalité qui satisfait mon instinct métaphysique, esthétique et moral. Cet intérêt supérieur que l'être capable de concevoir l'univers se fait à lui-même en vue d'autrui peut seul mettre un terme à toutes ces collisions, soit entre individus, soit entre nations, dont les purs utilitaires voudraient hâter la fin en faisant sortir du seul jeu des égoïsmes la sympathie et la justice.

L'utilitarisme et surtout l'évolutionnisme sont vrais, mais incomplets ; ils sont vrais au point de vue purement empirique et scientifique ; ils sont incomplets au

iii L'iBÉE MODERNE DU DROlf

point de vue métaphysique, qui est une spéculation sur le fond de notre être. Il n'est pas certain que le fond des choses et de l'homme soit égoïsme et opposition d'atomes; nous avons tout au moins Vidée d'un désintéressement qui, étant la volonté de Vuniversel, serait aussi la vraie délivrance du moi s'identîfiant au tout, la vraie « liberté morale ». Peuples ou hommes, même dans la société la plus perfectionnée, l'égoïsme personnel nous ramènera toujours à certaines heures les uns en face des autres, comme des adversaires prêts à la lutte ; mais si, dans l'imminence d'un choc inévitable^ nous pouvons demander à nos intelligences et à nos volontés ce que nulle sympathie purement fatale et ce que nulle contrainte sociale ou physique n'avait pu encore produire à elle seule; si nous pouvons élever par la pensée au-dessus de nous tous, comme une règle proposée à l'humanité entière, l'idéal d'un droit universel ou, selon l'expression chère aux Anglais , d'une « loyauté » supérieure à l'intérêt personnel et à la force, alors vous me tendrez la main, je vous tendrai la mienne : c'est intellectuellement et volontairement, par le moyen d'une idée et de la plus haute idée sociale, que nous nous serons unis *.

1 . Sur la possibilité de concilier ainsi le naturalisme évolutionniste avec l'idéalisme, voir notre Critique des systèmes de morale contemporaine, livre 1 er , et notre Science sociale contemporaine, conclusion.

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