‹ L'idée moderne du droitChapitre 47 sur 84 · CRITIQUE DU DROIT CONÇU COMME NATUREL · texte numérisé non relu

CRITIQUE DU DROIT CONÇU COMME NATUREL

plus évidents, celui de ne pas être mis à mort quand il n'a commis aucun crime : si c'est là un droit véritable au point de vue de la nature non pas seulement une tolérance ou un privilège d'emprunt, vous aures beau accumuler, dans le plateau opposé de la balance, des forces et des intérêts, les forces et les intérêts de deux hommes, de cent hommes, de quarante millions d'hommes, tant que vous n'aurez pas intro* duit dans le second plateau l'idée d'un autre droit naturel égal au premier, quel que soit le poids de vos intérêts et de vos forces, la balance de la justice demeurera immobile, inébranlable, fixée par le droit naturel d'un seul contre les forces et les intérêts de tous. Rien de ce qui s'évalue mathématiquement ne peut donc devenir équivalent à l'idée que la philosophie issue de la Révolution se fait d'un droit qui, s'il résidait quelque part, serait supérieur à toute quantité et absolu, droit qu'elle nomme cependant naturel. Si nous pouvions être sûrs d'avoir naturelle» ment en nous des droits de ce genre, nous serions sûrs par cela même de porter en notre conscience une puissance incommensurable avec toutes les autres, qui ne trouverait son contrepoids que dans un autre droit naturellement égal à elle-même.

Ainsi entendu , le droit est-il une réalité ou un idéal, et mérite- t*il vraiment le nom de droit naturel (ju'on lui donne? — Bien des raisons s'y opposent. Elever la nature actuelle de l'homme au-dessus de toute comparaison possible avec des forces ou des intérêts, si grands qu'ils soient, c'est ne lui attribuer rien moins qu'une sorte d'infinité actuelle; or l'infinité est en nous une idée, non une réalité d'expé-

rience, observable dans Tordre de la nature. Accorder à l'homme, au nom de sa nature, une indépendance et une inviolabilité sans condition tant que sa volonté n'empiète pas sur celle des autres, c'est, à tort ou à raison, lui conférer un caractère absolu; mais l'absolu est encore en nous une idée, non une réalité naturelle. De plus, pour avoir un droit naturel véritable, il faudrait que l'homme fût non seulement une fin, mais encore, comme le voyait fQrt bien Auguste Comte, une cause capable de spontanéité ; or, ces idées de fin et de cause sont ce qu'il y a de plus difficile à établir dans l'ordre de la nature; elles ressemblent à cette ligne de l'horizon que l'enfant se flatte d'atteindre et qui fuit devant lui à mesure qu'il s'élance vers elle. — La cause vraiment douée d'initiative, dit-on, c'est le libre arbitre : voilà ce qui donne naturellement à l'homme, selon le mot de Pascal, « la dignité de la causalité ». — Mais, nous l'avons montré dans le chapitre précédent, le libre arbitre se ramène psychologiquement et naturellement à un jeu de motifs où l'indétermination n'est qu'apparente, où le déterminisme est réel. Gomme le hasard, l'indétermination est un mot dont nous couvrons notre ignorance du déterminisme naturel. Quant à la liberté entendue en un sens plus large, comme l'indépendance de l'être dans son action, où la saisir sur le fait? où la constater comme réalité? Est-elle autre chose encore qu'une idée, un idéal? Le moi lui-même, l'individualité, la personnalité, dernier fondement du du droit naturel selon les spiritualistes, est-ce autre chose expé)Hmentalement qu'une simple forme de la conscience, un aspect sous lequel nous nous appa-

Page 1