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CRITIQUE DU DROIT CONÇU COMME NATUREL

raissons , une idée qui accompagne constamment toutes nos idées, et où elles viennent se réunir, comme les rayons de certains miroirs, en un foyer purement virtuel? L'individualité absolument simple, absolument identique à elle-même, est insaisissable dans la nature. Ici encore, l'absolu échappe à nos prises en tant que réalité; nous le concevons par la pensée, nous ne pouvons le saisir par l'expérience. — Voilà le côté solide du naturalisme et les sérieuses objections qu'il peut faire de son point de vue à là réalité d'un droit à la fois absolu et naturel.

La philosophie spiritualiste a donc eu tort, selon nous, de poser immédiatement le droit comme une chose naturelle, actuelle, et en quelque sorte comme un fait d'expérience intérieure. Qu'il n'existe rien dans l'homme au delà des purs phénomènes et de leur succession selon les lois de la nature, c'est sans doute ce que le naturalisme ne saurait positivement démontrer, puisqu'il s'agit là d'objets situés hors des limites de l'expérience positive ; mais qu'il y ait quelque chose au delà, le spiritualisme ne le démontre pas davantage, et en tout cas, si cet au delà existe, il ne fait plus partie de l'ordre naturel proprement dit, /qui est soumis aux lois du mécanisme. La porte reste ici ouverte aux hypothèses métaphysiques; seulement, comme on ne saurait confondre des hypothèses avec des faits, une méthode exacte exige qu'on attribue à chaque chose son vrai caractère. Nous devons donc dire que le droit naturel absolu, entraînant un respect absolu, se fonde véritablement sur des attributs idéaux de l'humanité qui sont tout hypothétiques au point de

vue de la science, sur de purea idées auxquelles s'élève la pensée humaine , mais dont il lui est impossible de vérifier la réalité positive, Et toutes ces idées, au fond, comme les formes géométriques qui se ramènent à des figures élémentaires, ne sont que les diverses formes d'une seule, l'idéal de la liberté morale, sans laquelle il n'y aurait ni moi véritable, ni individualité, ni causalité vraie, ni infini, ni absolu, conséquemment pas d'inviolabilité absolue, pas de droit proprement dit. Or la liberté est si peu la nature qu'elle en semble l'opposé; la moralité kantienne implique un mode d'existence et d'activité métaphysique qui ne semble plus le mode vraiment naturel , physique ou psychique. Le droit absolu, par conséquent, ne peut être lui-même waturel ni fondé sur la nature observable de l'homme, sur ses caractères scientifiquement déterminables. Au point de vue de la pure nature et de la pure science positive, on pourra invoquer des combinaisons de forces et d'intérêts, des transformations d'instincts égoïstes ou altruistes, des évolutions d'organisme individuel ou social, mais rien d'inviolable en soi et par soi.

Est-ce à dire qu'il faille, dans la philosophie du droit, accepter simplement un naturalisme exclusif, qui nie tout droit véritable, même comme droit idéal et métaphysique? Nous venons de voir, sans doute, que ce système exprime une partie de la vérité ; mais est-il pour cela la vérité tout entière? Il fournit le terrain ferme et scientifique sur lequel doit reposer l'édifice philosophique; mais l'édifice lui-même ne peut-il monter vers des régions supérieures?

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LE CÔTÉ VRAI DE L'iDÉALISMB L£ DROIT COMME IDÉAL

Le naturalisme exclusivement matérialiste croit en avoir fini avec les idées de liberté, de personnalité, de droit, d'inviolabilité, dès qu'il a montré, par des raisons plus ou moins analogues aux précédentes, qu'elles n'expriment pas des faits observables ni des lois naturelles ; pourtant, si ces choses n'ont pas d'existence comme réalités dans la nature, elles ont du moins tout d'abord une existence comme idées dans notre esprit; or est-ce là un mode d'existence qui n'ait aucune valeur et dont il ne faille tenir aucun compte? — Non, les idées sont des pensées, et les pensées ne sont point un élément sans importance dont il soit permis de faire abstraction, surtout quand ces pensées sont celles qui dominent et gouvernent l'humanité. Pour un matérialisme brut, tout ce qui n'est pas une réalité est par cela môme une chimère ; mais, objecterons-nous, ce qui n'est pas une réalité peut être un idéal. Stérile est la chimère, comme ces monstres qui, alors même qu'ils ont pu naître, ne peuvent du

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moins enfanter à leur tour; fécond est l'idéal, comme ces conceptions créatrices du poète, de l'artiste, du philosophe, qui peuvent faire surgir un monde nouveau d'idées, de sentiments, de volontés. La chimère est irréalisable, l'idéal est progressivement réalisable ; Tune est contre la nature, l'autre est selon la nature; Tune est le faux, l'autre est le vrai. Le domaine des idées est la part légitime de l'idéalisme, qui n'exclut nullement le naturalisme bien entendu, mais l'achève et le complète, de même que la pensée n'exclut pas la matière, mais l'éclairé, la pénètre et la transforme. Il faut donc élever un certain idéalisme sur les fondements mêmes du naturalisme et chercher à les unir; on ne sortira pas pour cela du naturalisme vrai : étudier les idées, c'est analyser les formes de la pensée humaine, déterminer ses directions essentielles, découvrir les lois de son évolution ; or la pensée, elle aussi, fait partie de la nature, quoiqu'elle la dépasse ou plutôt la devance en concevant une nature supérieure. La science sociale et politique, plus encore que toute autre, doit tenir compte de l'idéal et dans ses principes et dans ses applications. La science sociale en effet tend à la pratique, et il n'y a point de pratique sans idéal; un être intelligent ne peut rien faire sans se demander ce qu'il y a de meilleur à faire. En outre, la valeur de la pratique dépend de l'élévation de l'idée. Là est le côté vrai, là sont la grandeur et la force de la jurisprudence et de la politique françaises, considérées dans leurs principes, sinon dans leurs applications; notre nation a toujours eu l'ambition de réaliser le meilleur, elle a toujours voulu conformer ses lois et sa politique aux idées les

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plus hautes que la pensée puièse concevoir ; tout en reconnaissant les excès de cette tendance, nous ne sommes point de ceux qui, avec M. Taine, lui en font un reproche. Une législation civile, une constitution politique doivent sans doute être faites pour la réalité, mais elles doivent être faites en même temps pour lldéal ; c'est ce qu'oublient les naturalistes exclusifs et l'école historique, dans leurs critiques en partie justes de la méthode suivie par notre nation. La considération de l'idéal est aussi indispensable au jurisconsulte et au politique que l'étude de la géométrie pure au mécanicien, quoiqu'il n'y ait dans la nature ni cercle parfait, ni triangle parfait, ni même une seule ligne réellement droite. Dès lors, la vraie méthode nous impose l'examen de cette question : — Si le droit et la liberté ne sont point une réalité d'expérience ou une déduction des faits, ne sont-ils pas. du moins un idéal légitime? En d'autres termes, la perfection de la société n'est-elle pas que tout le bien qui peut se réaliser en elle soit réalisé volontairement par ses membres, et ne faut- il pas pour cela laisser à chaque volonté cette indépendance extérieure et intérieure qui constitue le droit ?

Parlons d'abord de la liberté extérieure. Il est certain que le bien réalisé volontairement par l'individu et sans contrainte venue d 'autrui est, sous tous les rapports, supérieur au bien contraint. Les raisons en sont nombreuses. D'abord il a plus d'intensité : c'est une puissance qu'aucune résistance ne vient affaiblir, comme un fleuve dont le lit et les bords, au lieu d'opposer un obstacle à son cours, contribueraient à pousser lea eaux en avant par une pente irrésistible.

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Il est aussi plus durable : ne sont-ce pas les obstacles qu'un élan rencontre qui s'opposent à sa durée, comme la résistance de l'air au mouvement d'un projectile ? Toute contrainte n'a qu'un caractère temporaire et provisoire : elle s'use à la longue, parce qu'elle agit du dehors, tandis que la volonté agit du dedans; c'est ce qui fait l'impuissance finale de tout despo~ tisme. On cherche dans l'ordre social, comme on l'a cherché dans Tordre physique, le mouvement perpétuel ; mais ce qui est une chimère pour nos mé* canismes sans vie, la vie le réalise : le mouvement perpétuel est dans cette puissance dont Rousseau fit le principe idéal de toute association humaine et le mo* teur de tout progrès humain, la volonté ; car la volonté convaincue, persuadée, éprise de son objet, persiste tant qu'elle dure dans le mouvement où elle trouve sa pleine satisfaction. — A l'intensité et à la durée s'ajoute un troisième caractère, la variété de» effets, c'est-à-dire la richesse e.t la fécondité. La contrainte extérieure est une force uniforme appliquée toujours au même point ; la volonté au contraire se multiplie et se diversifie, parce qu'elle est perfectible et croît en tous sens. — Ce n'est pas tout ; si le bien volontaire est supérieur aux autres en quantité, il ne l'est pas moins en qualité, parce qu'il est seul conscient, senti, aimé. Un bien dont nous n'aurions pas conscience n'existerait pas pour nous et serait inférieur sous ce rapport; or la liberté laissée à la volonté crée la conscience ; la contrainte au contraire, en s'exerçant sur le corps, tend à faire prédominer la nature sur la pensée. Aussi la philosophie française a-t elle eu raison de se représenter la lût, formule da

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bien général, comme devant être l'expression de la conscience générale. Une nation digne de ce nom est une union volontaire de consciences, non un assemblage forcé d'êtres aveugles et passifs. — Ajoutons que le bien volontaire et voulu par tous est aussi le seul qui soit aimé de tous. Aime-ton ce qu'on subit malgré soi ? aime-t-on la violence qui enchaîne les membres sans enchaîner le cœur? Enfin le bien volontaire rend seul heureux : on n'est heureux que quand on jouit de ce qu'on aime. Le bonheur n'est point une chose passivement subie qui puisse venir du dehors et entrer en nous malgré nous, comme Une liqueur versée dans un vase : si le vase est amer, il rend amère la plus douce liqueur. Faire le bonheur d'un homme ou d'un peuple malgré lui est une contradiction et une chimère, trop souvent reproduite dans l'antiquité et de nos jours par les autoritaires et les théologiens, par tous ceux qui Veulent être nos sauveurs malgré nous. Au point de Vue même du naturalisme, le mécanisme le plus parfait est celui qui a en soi un moteur toujours présent, qui a le moins besoin de la continuelle intervention de l'ouvrier, qui même peut s'en passer à jamais, se diriger, se réparer et se refaire, s'adapter spontanément au milieu et se perfectionner par son intime énergie. Tel est l'idéal que doit poursuivre la société humaine. Aussi les naturalistes doivent-ils le reconnaître comme les idéalistes, tout bien que la société impose par contrainte est un bien mort, tout bien qui jaillit du sein de l'individu est un bien vivant. La véritable évolution, che2 des êtres Intelligents, doit avoir lieu par ftntérieur, non par des moyens extê-

rieurs qui la réduiraient à n'être que superficielle et apparente. L'homme qui vaut le plus, comme la société qui vaut le plus, est celui qui porte en soi, autant qu'il est possible, le principe de sa valeur propre et de sa propre évolution.

Après avoir ainsi établi la supériorité du bien accompli sans contrainte, nous avons un second pas à faire, une seconde prémisse à poser. Suffît-il que la volonté soit indépendante extérieurement et exempte de toute pression étrangère? Ne faut-il pas encore, pour se rapprocher de son idéal, qu'elle soit indépendante intérieurement? Or l'intime et complète indépendance de la volonté serait ce qu'on nomme la /iberté. La philosophie spiritualiste a fondé en dernière analyse son idée du droit sur cette liberté intérieure et morale, dont la liberté extérieure n'est à ses yeux que la manifestation et la garantie. Mais, ici encore, s'est-elle fait une juste notion de l'idéal?

Nous croyons qu'il faut l'accorder d'abord aux partisans de la liberté; si la volonté humaine atteignait à € la liberté morale » ou du moins s'en rapprochait le plus possible, l'individu aurait en soi une valeur plus personnelle et plus haute : on pourrait justement lui attribuer sa perfection intérieure et sa bienveillance pour autrui, en un mot le bien dont il serait l'auteur. La perfection reçue des autres est la perfection des autres, qui seuls en ont le mérite. La beauté d'une œuvre d'art appartient à l'artiste, et c'est dans la pensée de l'artiste que réside la beauté véritable, dont l'autre n'est que l'image inanimée. Toute œuvre n'a qu'une valeur de forme, l'ouvrier seul a une valeur de fond. C'est par un abus de langage que nous ap-

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