LE DROIT GOMME IDÉAL
agissant par soi, la plénitude de l'activité spontanée et consciente, la volonté; la liberté idéale doit donc se définir d'abord la volonté indépendante ou qui ne dépend que de soi.
Reste à Ravoir en quoi consisterait cette indépendance. — Entendu à la façon vulgaire, le libre arbitre serait indépendant des motifs qui le sollicitent et pourrait agir contre ces motifs ou se créer soudain à luimême un motif non amené par les lois intellectuelles; mais le pouvoir de n'être déterminé par aucun motif est-il vraiment ce qui nous importe? Non. l'indépendance par rapport aux faiotifs ne peut être qu'apparente et serait d'ailleurs inutile : en fait, il y a toujours un motif caché qui explique la décision, un déterminisme intellectuel ou passionnel, et n'y eût-il aucun motif, une décision arbitraire et inexplicable serait sans valeur morale ou sociale. Qu'est-ce donc qui est vraiment précieux? C'est l'indépendance par rapport aux motifs inférieurs et extérieurs, aux motifs égoïstes et matériels, car ces motifs expriment, non la direction normale et essentielle de la volonté raisonnable, mais la déviation que les fatalités du dehors lui font subir ; ils sont donc des servitudes. Dès lors, la vraie liberté ne consiste pas essentiellement, en son idéal, à pouvoir mal faire, mais à pouvoir bien faire ; elle n'est pas en son principe la puissance de déchoir, mais la puissance de monter. Le premier de ces pouvoirs n'est pas nécessairement et en tout être une condition du second, malgré le préjugé vulgaire qui ne se figure les choses que par contraste ; car il se peut que le mal soit le résultat des contraintes extérieures, des servitudes physiques, besoins, pas-
sions, etc., tandis que le bien serait le dégagement de notre propre activité, de notre vraie activité intelligente et aimante. En faisant le mai, la volonté ferait se qu'elle ne veut réellement pas ; en faisant le bien, elle ferait ce qu'elle veut réellement, ce que veulent les autres volontés, ce que veut Vunivers ; ce serait une délivrance. Ainsi nous pouvons construire la notion d'une liberté idéale, d'une volonté de Vuniversel, qui ne serait ni le déterminisme exclusif ni la liberté vulgaire d'indétermination ! .
C'est cette liberté idéale qui se confond avec le droit idéal. En effet, l'être qui aurait des droits dans toute
i. Le libre arbitre vulgaire implique, sur un point ou sur l'autre, d'une manière ou d'une autre, l 'indétermination de la volonté; la liberté conciliable avec la science serait au contraire une détermination de plus en plus grande et de plus en plus sûre, la détermination à des fins de plus en plus élevées (famille, patrie, humanité, univers), à des motifs de plus en plus universels, sur lesquels les motifs bornés et égoïstes pourraient de moins en moins prévaloir. L'homme libre est celui sur qui l'on peut compter de plus en plus, avec une certitude croissante. L'accord du libre arbitre vulgaire avec le déterminisme scientifique est impossible; au contraire, dans notre théorie, nous maintenons au déterminisme sa place légitime et nous en faisons même, comme on le verra tout à l'heure, un moyen d'affranchissement et de progrès. — Mais, dira-t-on, comment la liberté pourrait-elle se concilier avec une détermination de plus en plus grande vers un point donné?— Cette objection vient de ce que l'on conçoit la détermination comme essentiellement passive et toujours produite par la force du dehors; mais la vraie détermination pourrait être active, produite par la force intelligente du dedans qui se dégagerait des obstacles, prendrait de plus en plus conscience d'elle-même et s'imposerait à tout le reste. Dans ce cas, la volonté serait déterminée par sa seule spontanéité; or c'est la détermination par soi qui constitue l'idéale liberté : ne dépendre que de soi, ce serait être indépendant. D'ailleurs, répétons-le, c'est là un idéal.