‹ L'idée moderne du droitChapitre 51 sur 84 · LE DROIT COMME IDÉAL · texte numérisé non relu

LE DROIT COMME IDÉAL

la force de ce mot serait l'être qui ne dépendrait que de soi et par cela même serait capable de disposer de soi: en vue d'autrui. Et c'est bien ainsi que l'entend même le vulgaire; quand nous voulons affirmer notre droit, nous disons : « Je ne dépends que de moi-même. » Droit, indépendance, liberté, sont donc des traductions diverses dune même conception, et comme cette conception existe plus ou moins vague dans toutes les consciences, il faut reconnaître qu'elle a une valeur au moins comme suprême objet et idéal de la pensée humaine.

Elle a même une valeur sous toutes les formes qu'elle peut prendre, à tous les stades de son développement possible. La forme idéale de la liberté, c'est lé libre vouloir de Vuniversel par Vindividu, qui, ne dépendant que de soi, se donnerait cependant à tous ; cet idéal est évidemment la fin la plus haute et le suprême aimable pour l'homme. Gomme moyen de cette fin, nous nous représentons une puissance encore incomplètement libre et, par cela même, capable des contraires, capable de deux directions; Tune égoïste, l'autre désintéressée. Cette seconde sorte de liberté n'est pas, par elle-même, essentielle à la première, puisque nous concevons l'idéal divin comme à la fois souverainement libre et souverainement incapable de déchoir; le pouvoir de mal faire n'en est pas moins pour nous la forme présente et inférieure que prend la liberté même de bien faire/Comme la volonté de l'universel, qui est le bien, ne peut venir que de l'être même et ne peut être introduite par le dehors, il en résulte que l'évolution spontanée de la liberté, avec le pouvoir de mal faire joint au pouvoir de

bien faire, nous apparaît comme la forme pratique du droit chez des hommes à la fois faillibles et perfectibles.

Ceci posé, que reste-t-il à savoir? — Il faut examiner si la liberté ainsi entendue, et le droit idéal qui en dérive sont condamnés à n'être qu'un iiéal stérile perdu dans les espaces imaginaires, aussi inactif et impuissant sur le monde que les dieux d'Épicure, ou si cet idéal est susceptible d'une réalisation plus ou moins complète. Le problème que nous avons maintenant à résoudre consiste donc à trouver un trait d'union effectif et observable entre l'idéalisme et le naturalisme, si bien que l'idéal puisse descendre dans la nature même, la transformer à son image et l'élever jusqu'à lui.

m entre le naturalisn lequel se réalise l"u qui, étant ici consi ime un but, peut s' nous représentons < solution. Selon noue ui l'accomplit est L'i : sur sa propre réal idée au sens métaph; is pas par là je ne s expérience; nous vo ie conçoit noire in!

■ pensées. Toute idée r nous et tend à se t conçue : voilà no e chose, c'est déjà

■ par exemple l'idée ins le cerveau ce m< odie sans la chanter

En outre, parmi les idées, il y en a de supérieures à toutes les autres, qui expriment des idéaux : telle est la liberté, tel est le droit. Ces idées sont des types d'action qui indiquent la plus haute direction que puisse prendre la nature humaine, l'achèvement et la perfection de notre nature; ce sont donc des idées directrices, des idées-forces, moteurs intellectuels et centres efficaces d'attraction.

S'il en est ainsi, nous devons appliquer à la théorie du droit une doctrine philosophique que nous avons longuement exposée ailleurs et en mettre à l'épreuve la fécondité dans Tordre social *. Quand nous agissons sous l'idée directrice de la liberté et avec con-

1. La liberté et le déterminisme, 2 e partie. La liberté humaine, abstraction faite des hypothèses métaphysiques dont nous parlerons plus loin, consiste pratiquement et scientifiquement dans le pouvoir de nous modifier par ridée même que nous avons de ce pouvoir et de nos modifications possibles. Si, par exemple, au moment où la passion m'entraîne dans une direction déterminée, je conçois le pouvoir de modifier cette direction pour atteindre une fin meilleure, cette idée de ma puissance est en moi le commencement d'une puissance réelle; c'est une force opposée par l'idée aux autres forces, et capable, par sa réflexion sur elle-même qui en accroît l'intensité, de contrebalancer les autres motifs à son profit ou au profit d'un motif supérieur. C'est là tout ce que l'expérience psychologique et physiologique découvre en nous, c'est là le seul libre arbitre que connaisse la science positive et dont l'existence soit un fait d'observation incontestable. Supposez que la statue consciente de Condillac, en acquérant Vidée et le désir d'une modification ou d'un perfectionnement possible dans ses traits et ses formes, acquière par cela même le pouvoir de les modifier; elle réalisera progressivement son propre idéal en le pensant et en l'ai niant. Ce pouvoir de se modifier soi-même croit, premièrement en raison de la persuasion où l'on est de son existence, secondement en raison de la connaissance que nous avons de nos modifications possibles et de leurs moyens de réalisation. Kn d'autres termes, nous sommes d'autant plus puissants qui

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fiance dans la possibilité de sa réalisation, nous en voyons effectivement une image.se réaliser de plus en plus en nous, en vertu du déterminisme même. Les lois naturelles de la sympathie, qui s'exercent entre les divers individus, faisant passer d'un visage à l'autre les larmes ou le rire, la crainte ou l'espérance, s'exercent aussi au sein d'un même individu ; l'idée et le désir, par contagion, envahissent toutes les parties de l'être et se les assimilent. Comme si Thomme devenait semblable, selon la pensée plato- , nicienne^ à l'objet de sa contemplation et de son amour, nous nous rapprochons de la liberté en la pensant et en la désirant, — approximation indéfinie, évolution sans limites qui fait la vie morale. Or, de même que nous acquérons sur nous une puissance d'autant plus grande que nous avons plus de foi dans notre puissance, et une foi plus rationnelle, de même nous acquérons pratiquement une valeur d'autant plus haute que nous sommes mieux et plus rationnellement persuadés de notre propre valeur; nous nous rapprochons donc en même temps de l'idéal du droit et de l'idéal de la liberté. Ce sont deux évolutions parallèles qui s'accomplissent également sous l'influence de l'idée. Se persuader qu'on ne peut avoir ni indépendance personnelle ni droit moral, c'est s'enlever le ressort intérieur, c'est se rendre vraiment esclave et se dépouiller soi-même de son droit; se persuader qu'on a une activité capable d'une certaine initiative, c'est développer en

nous nous représentons mieux et notre puissance intérieure et nos moyens d'action extérieure; c'est doue, à ce point de vue, la science, la pensée, l'idée, qui nous confère la puissance.

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soi une énergie qui peut toujours s'accroître, et avec cette énergie croît la dignité, car la dignité est la valeur appartenant en propre à un être, la valeur supérieure dérivant de l'énergie personnelle.

Il y avait quelque chose de trop matériel et de trop grossier à croire, avec la philosophie traditionnelle, que le droit se fonde uniquement sur quelque réalité déjà présente et sensible, qu'on pourrait constater comme un fait empirique. Pourquoi une fin idéale et intelligible qu'on se propose ne serait-elle pas aussi un fondement intelligible du droit? La liberté idéale, conçue comme une puissance idéale de désintéressement en vue de Yuniversel, est précisément une fin intelligible, et une fin pour tous comme pour chacun ; cet idéal me comprend moi-même dans ce qu'il embrasse , comme il vous comprend vous-même ; c'est un foyer virtuel où tendent également et où viendraient également converger toutes les volontés. Or, même à ce point de vue du pur idéal, la puissance capable de concevoir l'universel et de vouloir universellement devient aussi universellement respectable par son but normal, alors même qu'elle ne le poursuivrait pas toujours réellement *. Donc une idée, une pure idée peut déjà nous conférer quelque chose de sa valeur dès que nous la concevons, et si la valeur de cette idée n'est pas particulière, si elle enveloppe une conception d'universel, la valeur de la volonté qu'elle règle ou dirige deviendra elle-même d'un tout autre genre que les intérêts égoïstes ou les forces égoïstes. Encore une fois, l'idéal comme tel

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