‹ L'idée moderne du droitChapitre 52 sur 84 · Nous reviendrons plus loin sur ce point · texte numérisé non relu

Nous reviendrons plus loin sur ce point

l'idée-force du droit 254

est déjà un élément de dignité supérieure pour l'être qui le conçoit, qui Vaime, qui Y espère. Dès que nous avons conçu et aimé la liberté idéale et désintéressée, dès que nous avons espéré la réaliser en nous-mêmes, nous pe voulons plus être traités comme une chose, mais comme une pensée vivante et pensant l'univers, comme -une conscience, comme une raison, comme une volonté capable de vouloir pour les autres en même temps que pour soi, capable en un mot de vouloir pour l'univers. On a beau nous dire que nous n'avons peut-être pas en fait cette liberté : en fait nous la concevons et nous nous en rapprochons, cela nous suffit déjà au point de vue purement philosophique, comme s'il suffisait au prisonnier d'avoir entrevu le libre ciel et une voie d'affranchissement possible pour en garder le souvenir ineffaçable, pour se voir délivré d'avance, et que le seul espoir de la liberté fût déjà par lui-même inviolable à autrui. Tout en effet dépend de l'objet qu'on espère : quand cet objet est ce qu'il y a de plus divin, c'est-à-dire au fond de plus humain, de plus social, et qu'il n'exclut pas de soi l'objet des autres volontés, Vespérance même devient divine et impose le respect à tout membre de la société humaine. On a dit que la douleur est sacrée ; il vaudrait peut-être encore mieux dire : l'espérance est sacrée.

Voilà ce qui donne même à la seule idée du droit, dans la pratique, une si forte influence : un individu ou un peuple qui n'est pas prêt à soutenir son droit idéal identique au droit de tous, à affirmer obstinément en face du fait brutal son idée et son espoir, à maintenir ainsi sa volonté et sa dignité en maintenant

Ja dignité de son objet universel, cet individu ou ce peuple abandonne tout ensemble son droit moral et sa force morale; il se trahit lui-même.

Cet idéalisme est également méconnu et du spiritualisme vulgaire et du naturalisme exclusif : les deux doctrines se rencontrent dans un certain dédain de ce qui est pure idée. L'école spiritualiste ne conçoit Tidéal que comme une réalité immédiate et une chose toute faite dans un monde transcendant. L'école naturaliste et historique, d'autre part, veut nous faire dépendre entièrement de notre passé et du cours fatal des phénomènes. M. Taine, par exemple, déclare qu'en fait de constitutions et de législations « nos préférences seraient vaines : d'avance la N nature et l'histoire ont choisi pour nous; c'est à nous de nous accommoder à elles, car elles ne s'accommoderont pas à nous ; la forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé *. » On nous parle sans cesse du passé dans l'école historique, et on oublie l'avenir. Or c'est relativement à l'avenir que nous nous concevons capables d'action croissante et par cela même capables de valeur croissante. Le droit est précisément une idée tournée vers l'avenir : il est pour ainsi dire le respect de l'avenir dans le présent même, sans compter qu'il est aussi, peut-être, le respect de ce qui est supérieur aux considérations de temps. Que dirait-on d'un homme qui, ayant à choisir entre une vie juste et une vie injuste, s'appliquerait ce

Page 1