L'Ancien Régime^ préface
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raisonnement : « La nature a d'avance choisi pour moi ; la forme de vie dans laquelle je puis entrer est déterminée par mon caractère et mon passé ; j'ai été injuste jusqu'à ce jour; par conséquent, je dois rester d'accord avec mon caractère historique »? Dans cet argument renouvelé du « sophisme paresseux », on néglige l'élément essentiel du problème, que nous avons tout à l'heure rétabli ; on oublie que Vidée même agit pour transformer la nature, pour produire Y avenir, que l'histoire ne se fait pas sans nous, mais par nous, et que c'est elle en définitive qui s'accommodera à nous-mêmes. La bonne jurisprudence et la bonne politique sont comme la bonne guerre : les victoires ne viennent point toutes seules et, si les Turcs étaient aussi fatalistes qu'on le prétend, ils n'auraient point vaincu à Plevna. Les paroles de M. Taine sont le commentaire du mot célèbre : « Les constitutions ne se font pas, elles poussent ; » et on pourrait lui répondre ce qu'on a répondu à Burke et à Krause : les hommes ne les "ont pas trouvées toutes poussées en s'éveillant un beau matin d'été; elles ne ressemblent pas aux arbres qui, une fois plantés, croissent toujours, tandis que les hommes dorment, car elles sont l'œuvre des hommes euxmêmes. De plus, le germe fécond est ici, non une force extérieure, mais une idée intérieure, qui, en se concevant, se développe et se donne vie.
Aussi les naturalistes devront-ils, selon nous, s'accorder à la fin avec les idéalistes pour reconnaître que tout individu et tout peuple ne saurait être trop persuadé de sa puissance de progrès vers l'idéal, du trésor de force vive qu'il porte en lui pour susciter
l'avenir, et par conséquent de la valeur croissante qu'il peut ainsi lui-même se donner.
Outre ce premier point, les naturalistes nous en concéderont encore un second : c'est que, si cette énergie perfectible qui fait le prix des hommes et des nations a des limites, ces limites du moins ne nous sont pas connues et peuvent indéfiniment se reculer dans la pratique : qui pourrait indiquer d'avance les bornes de l'activité humaine et lui défendre d'aller plus loin? En conséquence, nul ne peut fixer à uri homme ou à un ensemble d'hommes uri prix matériel déterminé et pour ainsi dire une valeur -limite. D'autre part, il est bon que ces bornes soient aussi éloignées en fait qu'il est possible. Les naturalistes" devront donc convenir que ce qu'il y a de plus conforme à l'idéal de notre nature comme à l'idéal du droit, c'est d'amasser en nous et d'emmagasiner la plus grande somme possible d'énergie personnelle, d'avenir latent, que l'ordre social devra servir non à comprimer, mais à dégager.
Nous faisons ainsi commencer la théorie du droite comme la morale, par une pure idée, dont nous analysons scientifiquement les conséquences et les moyens de réalisation , sauf à en faire plu^ tard la critique métaphysique ; et l'idée mère du droit est; selon nous, la même que celle de la morale : c'est l'idéal d'une volonté libre et désintéressée, c'est-à-dire capable d'indépendance progressive par rapport à tous les mobiles inférieurs et bornés. Le géomètre présuppose la notion de l'étendue, le physicien celle de là matière; de même, le sociologiste doit présupposer comme fin de la science sociale l'idéal de la liberté à la fois
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personnelle et impersonnelle, telle que nous l'avons définie. Nous possédons ainsi, comme premières bases de notre doctrine, deux choses qui ont une valeur positive et scientifique, deux choses que nul système ne peut nous refuser et ne peut nier : une idée et un fait^ l'idée de la liberté et ce fait que la liberté tend à se réaliser en nous et à y réaliser progressivement le droit. Comme l'idée elle-même est un fait, nous pouvons dire (indépendamment des considérations métaphysiques auxquelles nous nous élèverons tout à l'heure) que nous prenons pour point de départ scientifique deux faits également positifs et susceptibles de vérification expérimentale, une pensée et une action. De plus, nous avons un trait d'union réel entre la pensée et l'action : à savoir le progrès, par lequel la pensée transforme l'action même, et qui constitue ce que nous pouvons appeler la liberté pratique ou progressive.
Marquons maintenant en quelques mots, sans sortir encore du domaine purement scientifique et expérimental, les principaux stades de cette évolution de la liberté, qui a son parallèle dans l'évolution du droit : on verra ainsi par quels degrés le sentiment du droit se développe en fait dans la conscience humaine.
L'homme se représente d'abord Y indépendance de sa volonté comme s'exerçant à l'égard de tel motif spécial, de telle fin spéciale, par exemple la crainte ou la convoitise; et en effet, grâce à l'idée même de notre indépendance, qui suspend notre décision et nous fait concevoir deux contraires comme possibles, nous devenons réellement capables d'opposer un mobile à un autre, de triompher d'un premier motif au
moyen d'un second, ou de plusieurs au moyen de tous. En cette influence de l'idée consiste le seul libre arbitre possible, qui n'exclut pas le déterminisme dont il est une forme, mais qui le rend plus flexible, plus apte à la réalisation d'effets contraires, par conséquent plus progressif. Ainsi entendu, le libre arbitre est le premier moyen par lequel nous nous donnons à nous-mêmes conscience de notre indépendance naissante, de notre droit naissant. L'enfant veut affirmer son droit en faisant exactement le contraire de ce qu'on lui commande, afin de se donner le spectacle du pouvoir qu'il possède ou croit posséder sur les contraires, de son pouvoir législatif et exécutif. — En second lieu, nous pouvons nous montrer indépendants de tous les motifs à la fois (au moins en apparence) et agir indifféremment sans raison visible ; seulement, alors même que nous paraissons ainsi vouloir sans raison, il y a toujours une dernière raison qui subsiste et entraîne le reste par un déterminisme caché, à savoir l'idée même que nous pouvons agir sans raison. Chacun connaît ces jouets de physique qui, une fois couchés horizontalement, se redressent eux-mêmes sans cause visible : une balle de plomb cachée dans leur pied et plus lourde que tout le reste suffit à les entraîner et à déterminer leur position. Ainsi se produit l'apparente liberté dindifférence, l'indétermination apparente, le caprice, qui n'est encore qu'une forme du. déterminisme. Là aussi, l'homme croit trouver un second moyen d'affirmer son droit : Sic volo, sicjubeo, sit pro ratione voluntas; c'est une sorte de despotisme arbitraire auquel les enfants se plaisent, parce qu'ils y trouvent un
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procédé facile pour manifester leur autonomie, pour se donner à eux-mêmes l'illusion d'une sorte de droit absolu et royal. — En troisième lieu, nous pouvons agir indépendamment de tout motif particulier et de toute fin bornée ou matérielle, nous pouvons placer notre but au delà de toutes limites, vouloir universellement, vouloir le bien de l'humanité entière et du monde entier; en cela consiste la moralité, qui, encore une fois, n'est pas l'absence de tout motif, mais la prépondérance du motif universel et désintéressé. Cette prépondérance marque le retour de la volonté à soi, la possession complète et virile de la volonté par elle-même, par conséquent sa vraie liberté. Là aussi nous trouvons la plus haute conscience du droit; c'est le point où notre indépendance personnelle nous apparaît comme liée à l'indépendance de tous les autres êtres, où notre droit nous apparaît comme ayant son complément et même sa condition rationnelle d'existence dans le droit de tous. Le droit, en un certain sens, est l'amour supérieur de soi, mais en tant que cet amour est compatible avec l'égal amour des autres pour eux-mêmes; il est l'instinct supérieur de conservation et surtout de développement, mais il est aussi l'instinct de désintéressement, parce que, dans cette haute région, les vrais intérêts moraux se confondent et la dignité de l'un appelle la dignité de tous. Telles sont les trois principales phases par lesquelles nous obtenons, dans la pratique et dans l'ordre scientifique, une approximation croissante de la liberté idéale *.
1. A notre avis, la seule liberté pratique compatible avec la science est cette puissance iotcrîeure de développement qui
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En même temps, cette évolution intérieure que nous venons de décrire nous offre, mieux <}ue tout le reste, les caractères nécessaires pour réaliser l'idée du droit. D'abord, droit implique pouvoir indépendant, puissance d'user de ce qui est et de créer ce qui n'est pas, dans tous les cas puissance de faire, d'agir, de travailler, de se développer. Avoir un àroit, c'est avoir un droit à quelque chose; l'idée du droit, nous l'avons vu, appelle celle de l'avenir : on pourrait presque définir le droit l'accès à l'avenir. Conséquent ment, le droit suppose la progressivité. Or nous
peut toujours aller en avant et se rapprocher de l'idéal, non par des moyens miraculeux, mais par des moyens naturels et intellectuels, formant eux-mêmes un déterminisme. Quel est dans la pratique l'homme physiquement libre? Celui qui peut avancer sans cesse, qui a l'espace ouvert devant lui sans qu'aucun lien puisse le fixer définitivement en un point immobile. Quel est dans la pratique l'homme moralement libre? Celui dont la volonté peut toujours se développer et franchir successivement tous les motifs, tous les mobiles, toutes les fins "particulières. Dans cette conception se rapprochent et s'unissent le naturalisme et l'idéalisme. En effet, notre tendance à la liberté agit au sein de la nature et de la société, non plus dans un monde de « noumènes », comme celui de Kant; comme tendance psychologique, elle n'est pas transcendante, mais immanente, alors même que son objet paraîtrait en un sens transcendant. Elle n'est pas essentiellement distincte de l'intelligence même, de la réflexion, qui est sa forme et sa manifestation consciente; elle agit par l'idée, elle est elle-même une idée en voie de développement, enfin, trouvant son moteur dans la conscience de soi, elle est ainsi son moteur à ellemême. Tout se développe, et le monde entier évolue; comprendre cette loi universelle, aider avec réflexion à ce qu'elle se réalise autour de nous, en nous, par nous, voilà notre privilège. C'est ce pouvoir de développer avec réflexion toutes nos facultés* de devenir tout ce que nous pouvons être, de remplir peu à peu notre idéal d'indépendance individuelle et d'union avec l'universalité des êtres, qui constitue notre liberté pratique et progressive.
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venons de voir que la liberté pratique est un pouvoir éminemment progressif; nous la concevons en effet comme une puissance qui ne s'épuise pas dans ses actes, qui peut toujours plus qu'elle ne fait et contient plus qu'elle ne donne. Tel un génie fécond et inépuisable ajouté sans cesse à ses premières œuvresi des œuvres nouvelles, plus grandes, plus fortes, plus voisines de lui-même, et cependant toujours impuissantes à exprimer l'infinité de son idéal. De là le droit 1 . Si je n'avais qu'une valeur déterminée et pouvant par approximation s'estimer quantitativement à tel ou tel chiffre, on trouverait aisément des biens supérieurs à ma personne, au nom desquels tout serait permis contre moi. Que ferait une volonté seule contre l'intérêt d'un peuple? Alors même qu'on ne saurait exprimer par des chiffres exacts dans le budget social la valeur de l'individu et celle du peuple, on n'en pourrait pas moins affirmer que l'intérêt du peuple pris en masse représente, sous le rapport de la quantité, une valeur plus grande que l'individu isolé. Mais, si nous avons conscience d'une puissance
1. En disant que la liberté et son progrès enveloppent l'idée d'infini, nous ne prenons pas ce mot d'infini en un sens métaphorique, mais tout ou contraire dans un sens vraiment scientifique. En mathématiques, on appelle infini ce qui est supérieur à toute quantité donnée; cet infini peut être Hne variable; il n'est pas nécessaire qu'il soit quelque chose de fixe et de déterminé sous tous les rapports. De même, la liberté pratique peut être une variable toujours en mouvement vers le mieux et pour ainsi dire courant en avant d'une course éternelle. S'il en était ainsi, la volonté s'appellerait à juste titre infime, c'est-à-dire supérieure, en son essence taujours active et mouvante, à toute borne fixe, à toute mesure immobile et morte comme le nombre. Par cela même aussi, sa Valeur intime serait incommensurable.
d'évolution et de perfectionnement indéfini, si nous croyons porter en nous-mêmes pour la vérité et la justice un génie, au sens antique de ce m*ot, toujours capable d'enfanter des œuvres plus parfaites, notre valeur morale dépassera à nos yeux toute quantité mesurable et matérielle. Ce général romain qui s'imaginait remplacer des chefs-d'œuvre de peinture par quelque équivalent se montrait fermé à l'idée de l'incalculable valeur des œuvres d'art; que serait-ce s'il s'était imaginé trouver quelque équivalent de l'artiste même et lui attribuer un prix matériel comme à un esclave?
On le voit d'après tout ce qui précède, les idées de droit et de perfectibilité indéfinie sont intimement liées, et l'instinct de la révolution française, en ne les séparant point, eut une intuition profonde. Ce qu'on respecte dans l'être doué de volonté et de raison, c'est moins ce qu'il est actuellement que ce qu'il peut être; c'est le possible débordant l'actuel, l'idéal dominant la réalité. L? présent est gros de l'avenir, disait Leibniz. CL'est pour ainsi dire la réserve de volonté et d'intelligence enfermée dans une tête humaine, c'est la progressivité de l'individu, c'est celle de l'espèce même (qui repose en partie sur cette tête) que nous respectons et appelons droit. Dans l'enfant on respecte l'homme, dans l'homme on respecte l'humanité et, pour ainsi dire, le dieu idéal. Jusque dans la mauvaise volonté on respecte la bonne volonté possible f .
Par là est ennoblie à nos yeux l'humanité entière,