LES HYPOTHÈSES MÉTAPHYSIQUES SUR LE DROIT
On n ? a pas assez réfléchi aux conséquences morales et juridiques qui résultent du principe directeur de la science moderne : relativité de la science, relativité de notre connaissance, d'où Ton a déduit l'existence certaine de ïinconnu et l'existence possible de l'inconnaissable. A première vue^ ce principe semble bien éloigné de l'idée du droit; nous verrons cependant qu'il en exprime le dernier fondement métaphysique.
Mais d'abord, quel est le vrai sens de V inconnaissable? Peut-être est-ce une chimère; peut-être tout est ou pourrait être objet de science positive. Toutefois la connaissance positive a au moins deux limites: d'une part l'idée de la matière, du mouvement, de la force et de la vie, d'autre part l'idée de la pensée et de la conscience. Au point de vue même du positivisme le plus radical, la pensée peut ne pas être de nature à pénétrer le fond de tout ; le cerveau peut ne pas être capable d'exprimer le dernier mot des choses, s'il y a un dernier mot, encore moins la totalité de leur discours éternel, si ce discours est sans mot dernier ou premier. Le cerveau peut ne pas être apte à saisir le sens intime de l'être ou du phénomène, la réalité objective. Un vrai positiviste, comme un vrai criticiste et un vrai sceptique, doit donc garder au fond de sa pensée un que sais-je? et un peutêtre. Il doit dire tout au moins : « Les choses ont peut-être un fond inconnu, puisque la science proprement dite ne saisit que des relations et des surfaces. » Il ne doit pas affirmer l'adéquation du cerveau à la réalité, l'adéquation de la science à la réalité, mais seulement à la réalité pour nous connaissable. L'expérience même nous apprend que notre cerveau
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n'est pas fait de manière à représenter toujours toutes choses comme elles sont indépendamment de lui; l'expérience nous invite donc à concevoir d'une part une totalité de choses -objectives, d'autre part une totalité d'états subjectifs, et alors se pose le problème : Le tout de la pensée subjective est-il identique et adéquat au tout de la réalité objective? Par là nous arrivons à concevoir, d'une conception indirecte et comme parabolique, ce qui serait autre que le connaissable, le non-connaissable, Y inconnaissable hypothétique, qu'il vaudrait mieux appeler Y irréductible. En concevant la borne qui peut se trouver profondément attachée à notre esprit et à notre cerveau, altè terminus kserens, nous concevons par projection et induction un au delà obscur. L'objet senti ou pensé n'est donc pas conçu comme étant certainement tout entier pénétrable à la science, pénétrable au sujet sentant et pensant.
D'autre part, le sujet n'est peut-être pas à son tour tout entier pénétrable pour lui-même. Qu'est-elle en réalité, cette conscience qui se pense en pensant le reste, cette conscience sur laquelle on a fait tant d'hypothèses, indivisible pour ceux-ci, divisible et composée pour ceux-là, fermée selon les uns, ouverte et pénétrable selon les autres, individuelle selon les uns, capable selon les autres de s'étendre à des sociétés entières, à des groupes de plus en plus vastes, et de se fondre ainsi avec d'autres consciences élémentaires dans une conscience commune et sociale? C'est là un problème dont la solution n'est pas trouvée et ne le sera peut-être jamais, car la conscience est sui gèneris, incomparable. On ne peut pas la faire rentrer