LIMITE RATIONNELLE DB L'ÉGOÏSME
dans un genre supérieur, on ne peut pas non plus en marquer la différence propre avec d'autres choses du même genre : elle échappe aux fonctions essentielles de la compréhensibilité. Donc, encore une fois, la conscience ne se comprend pas elle-même; donc il y a au fond de la conscience de l'inconnu et peut-être de l'irréductible pour la science, quelque chose du moins qui est pour la conscience intellectuellement obscur, quoique étant de fait immanent à son existence même. En un mot, la conscience réfléchie et distincte n'est pas adéquate à ses propres conditions, à son propre fond, à son propre contenu, à sa propre synthèse. Par là le psychique vient pour ainsi dire trouver une limite dans cette continuation de luimême qu'on pourrait appeler le métapsy chique; la science subjective vient se heurter à un mur, à un je ne sais quoi d'impénétrable à analyse, qui est sans doute le même que l'impénétrable de la matière ou le métaphysique proprement dit â . Ainsi le fond commun ou synthétique de l'objet et du sujet se cache dans la nuit. Les autres objets eux-mêmes, nous ne les* concevons que comme d'autres sujets, plus ou moins analogues à notre conscience; nous concevo s à'autres consciences : c'est là pour ainsi dire l'altruisme intellectuel, fondemen t de tout autre altruisme. Maintenant, de quoi avons-nous besoin pour fonder métaphysiquement le droit? D'un principe qui ait
i. Les mots de métaphysique et de métapsychique que nous venons d'employer ne doivent pas faire illusion : ils ne désignent pas quelque chose d'extérieur au physique et surtout au psychique, quelque chose de vraiment transcendant: ils désignent ce qui leur est le plus immanent, ce qui les constitue comme réalité, alors môme que la science ne pourrait le saisir.
rationnellement pour conséquence une certaine abstention envers la volonté consciente d 'autrui, tant que cette volonté n'empiétera pas elle-même sur la nôtre. Cette abstention sera une limite imposée à l'expansion indéfinie de notre égoïsme, c'est-à-dire de notre force matérielle et de nos intérêts sensibles. Or le principe de la relativité de nos connaissances, qui a pour corollaire l'idée problématique de l'irréductible, immanent à l'être et à la pensée, en un mot de la réalité ultime, est rationnellement un principe limitatif de l'action comme ,de la pensée : en limitant le dogmatisme intellectuel, il limite aussi le dogmatisme pratique : il refrène cbez l'individu l'attachement absolu de la volonté aux biens Sensibles, comme il refrène l'orgueil de la connaissance physique et mécanique. Le frein est encore plus fort quand il s'agit de l'égoïsme d'un individu en face d'un autre individu : le moi n'étant plus seul en cause, le principe d'abstention prend plus d'importance. L'idée de l'irréductible que la pensée place alors dans la conscience d 'autrui comme en nous n'est au fond, pour notre pensée, qu'une idée négative et limitative : elle est la pensée concevant sa propre limite possible; mais cette limite aboutit cependant à l'affirmation d'autres consciences limitant la nôtre : elle nous fait sortir du moi. Elle est par cela même suffisante pour justifier métaphysiquement la limitation pratique et morale de notre volonté devant la volonté d'autrui, de notre conscience devant la conscience d'autrui. Faire de son égoïsme et de son moi un absolu, c'est dogmatiser en action comme en pensée, c'est agir comme si l'on possédait la formule absolue