‹ L'idée moderne du droitChapitre 58 sur 84 · LIMITE RATIONNELLE DE L*ÉG0Ï8ME · texte numérisé non relu

LIMITE RATIONNELLE DE L*ÉG0Ï8ME

le dogmatisme de la force et de l'intérêt; il leur dit : — Vous n'êtes pas tout, ne vous érigez pas pratiquement en tout. — Et là-dessus peut se fonder le vrai libéralisme, que la pure notion de la force ou de Tin- « térêt, exclusivement considérée, avait compromis.

Ainsi donc il y a au sein de l'homme un problème et une énigme immanente, quel que soit le nom qu'on lui donne, qu'on l'appelle avec Hamiltôn et Spencer l'inconnaissable, avec Schelling et Platon to #vtu>ç îv, avec Kant le noumène, avec Schopenhauer la volonté. Il y a dans la conscience même de l'homme une perspective sans fond, une inexplicable échappée sur les autres consciences et, par là, sur l'univers infini, sur la société universelle. C'est ce qui confère à la notion du droit son caractère plus que physique. La science physique n'a pas, pour ainsi dire, percé l'homme à jour et démonté rouage par rouage la machine humaine : elle ne pourrait donc, sans inconséquence, traiter l'homme comme une chose absolument transparente et intimement éonnue. Pourquoi ne craignons-nous point de briser un automate? C'est que nous en connaissons tous les ressorts, et nous savons qu'il ne contient rien de plus. Telle n'est pas la conscience humaine. Supposez qu'en présence d'un homme inanimé il nous soit impossible de savoir avec certitude s'il est mort ou seulement en léthargie, oserons-nous le mettre immédiatement au tombeau? Dans la personne consciente, nous ne savons pas de science certaine s'il y a entière absence, ou seulement léthargie de cette liberté que nous concevons comme devant être la puissance individuelle par excellence et en même temps la puissance de vouloir universelle-

272 l'idée moderne du dboit

ment. Bien plus, la science positive eût-elle fait la complète ahatomie de l'être pensant, voulant et aimant, il resterait encore à savoir ce que c'est que Vêtre, ce que * c'est que la pensée ou conscience, et de nouveau se poserait la question : Est-ce au fond fatalité et mécanisme, est-ce vie et liberté? « La profonde douleur, dit Schopenhauer, que nous éprouvons à la mort de tout être ami, naît de ce sentiment que dans tout individu il y a quelque chose d'inexprimable, qui n'est qu'à lui, quelque chose d'irréparable : Omme individuum ineffabile, » Schopenhauer aurait pu ajouter : Ce mystère naturel que l'homme porte avec lui est le fondement métaphysique du droit. Scientifiquement, le droit est une valeur idéale prêtée à la conscience humaine, comme incomparable avec tout ce qui est mécanisme brut ; métaphysiquement, il est peut-être une valeur réelle. Ce simple peut-être, cette seule possibilité, cette place réservée au doute motivé et par cela même à l'induction motivée, suffirait déjà, sans parler de toutes les autres raisons positives et scientifiques, pour nous retenir au moment d'empiéter sur la conscience d 'autrui. Aussi nous nous arrêtons malgré nous devant notre semblable comme devant je ne sais quoi d'insondable à notre science, d'incommensurable à notre analyse, et qui, par cela même qu'il est une conscience, est sacré pour notre conscience. Est-ce une de ces superstitions qui, selon Goethe, font la poésie de la vie; est-ce, au contraire, intuition de quelque fondamentale vérité? nous ressentons devant l'être conscient ce que les anciens appelaient une horreur religieuse, un frisson religieux, horror :

Quœ potuit fecisse timet.

LIMITE RATIONNELLE DK l'ÉGOÏSMB 273

Ce sentiment métaphysique, mais naturel, dont les religions ne sont que la traduction grossière et antiscientifique en ternies surnaturels, noua- réprouvons devant nous-mêmes; nous nous arrêtons pour ainsi dire devant nous, parce que dans notre conscience nous apercevons une sorte d'abîme qui donne le vertige à la science positive. C'est ce sentiment qu'on nomme le respect et qui fait partie intégrante du sentiment du droit. Aussi, au point de vue esthétique, le droit est parmi ces choses qui éveillent en nous l'impression du sublime, avec ses deux mouvements alternatifs, l'un de concentration mélancolique, l'autre d'expansion et de fierté. L'infinité qui est dans l'homme, tout au moins en idée, nous écrase d'abord, nous relève ensuite : puisqu'elle est dans notre conscience, elle est en nous de quelque manière, elle est nom-mêmes : l'univers est nous et nous sommes l'univers. Le sentiment du droit personnel est une sorte d'orgueil désintéressé, le sentiment du droit d'autrui est une sorte de crainte désintéressée, qui se résout en un sentiment final de paix et d'aquiescement, premier fondement de la fraternité ou de la société universelle.

La modestie métaphysique est ainsi le principe de la dignité morale : Socrate avait raison de le croire, nous sommes grands par l'idée de ce que nous ignorons autant et plus que par ce que nous savons. Concevoir une limite, c'est aussi concevoir un au delà; c'est pouvoir se le représenter, sinon le connaître.

Peut-être en effet de ce fond même, qui serait la réalité, pouvons-nous nous faire une conception symbolique, lointaine, détournée, comme le ciel aslrono-

mique symbolise le ciel réel et inconnu. L'apparence, après tout, doit être liée à la réalité, comme les mouvements apparents des astres sont liés à leurs mouvements réels. Il y a une vérité relative jusque dans le système de Ptolémée, quoiqu'il soit moins proche de la vérité que le système également relatif de Copernic. La métaphysique est à nos yeux une spéculation hypothétique, un prolongement idéal des lignes que la science même et la conscience personnelle ont antérieurement tracées, une recherche de leur direction convergente et du foyer où elles viendraient coïncider. Ce foyer serait le fond même de la nature, le naturel par excellence, nullement le surnaturel, qui n'en est que l'ombre projetée dans les nuages. L'indestructibilité de l'instinct métaphysique prouve qu'il y a là quelque chose d'essentiel à notre organisation mentale : V homme est un animal métaphysique. Si c'est là une illusion, encore faudrait il faire voir que c'est en effet une pure illusion cérébrale et d'où elle vient. La preuve n'est pas faite; il n'est pas démontré qu'au delà ou plutôt au dedans 'de ce que nous sentons et connaissons, ou pouvons sentir et connaître, il n'y ait absolument rien. Tout au moins avons-nous/1'idée de cet au dedans, idée indestructible et fascinante qui nous entraîne toujours à chercher de nouveaux symboles plus ou moins transitoires pour exprimer l'éternel mystère de l'univers et de la conscience. La science a son terme dans le doute, et ce même doute est le commencement de l'hypothèse métaphysique sur l'univers; — hypothèse qui n'est du reste qu'une induction fondée sur la science même et sur les données de la conscience, à l'exclusion de toute ontologie.

Page 1