‹ L'idée moderne du droitChapitre 60 sur 84 · INFLUENCE DES IDÉES MÉTAPHYSIQUES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES IDÉES MÉTAPHYSIQUES

et vague de l'indépendance idéale et du droit doute de leur valeur ou la nie, et sa conduite elle-même devient comme un doute en action ou une négation visible de tout idéal universel; en même temps, il retombe sous la fascination exclusive des idées d'intérêt particulier et de force matérielle; — tant il est vrai que toute idée est une puissance qui tend à produire son effet à l'extérieur pour s'y exprimer, s'y incarner, y prendre corps. De quelque point de vue qu'on l'envisage, scientifiquement ou mélaphysiquement, l'idée du droit ne demeure donc pas inerte et inefficace. Cette idée est celle d'une valeur plus que physique et mécanique attribuée problématiquement à l'homme; c'est celle d'une valeur intellectuelle et métaphysique, d'une valeur comme être capable de penser , c'est-à-dire de se penser, de penser autrui et de penser l'univers. Par cela même un tel être peut sortir du moi, il peut concevoir d'autres consciences et les

serait pas moins toujours immanent à nous-mêmes, puisqu'il nous constituerait. Au reste, l'idée même du transcendant, si elle a un sens, est immanente et n'agit en nous que comme telle ; par cette idée il ne faut entendre que ce qu5. nous constitue et constitue les autres êtres. Mais, à vrai dire, tout est immanent. Répétons donc que la limitation et la relativité de notre connaissance physique laissent subsister tout au moins la possibilité d'un principe supérieur à cette connaissance, quoique intérieur à la conscience : c'est sur cette limitation qu'est fondée rationnellement et en dernier ressort Yabstention des actes injustes, dont la science positive ne saurait démontrer entièrement Y irrationalité. Il y a dans la conscience quelque chose dont nous ne connaissons pas la nature, à savoir la conscience même et Pindivi dualité; de plus, il y a dans la conscience une idée d'universel; cela suffit pour motiver pratiquement l'abstention des actes contraires à la justice, c'est-àdire à l'égalité des libertés, actes qui seraient des affirmations pratiques et dogmatiques de l'égoïsme et du solipsisme comme vérité dernière.

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aimer. En ce sens, nous pouvons redire avec Pascal que toute notre dignité est dans notre pensée. Cette idée d'une valeur de la conscience mathématiquement et mécaniquement impossible à évaluer, d'une valeur peut-être plus grande que toute quantité matérielle donnée, est inséparable d'un sentiment spontané de désir ou d'attrait; par cet attrait intellectuel où nous avons reconnu la forme intellectuelle du plus haut « altruisme », l'idée se soumet et se subordonne en nous, à proportion de son intensité et de sa puissance, toutes nos autres tendances, comme un souffle supérieur recueille et emporte ce qui flottait au hasard dans des directions diverses et contradictoires. Les êtres se classent dans la hiérarchie métaphysique, morale, sociale, selon le degré de prédominance effective qu'a en eux l'idée de la société universelle des consciences et de la justice universelle, selon le degré de conformité que tout leur être présente avec cet idéal de l'être. Et ce qui est vrai des individus est vrai des nations : elles ne vivent pas seulement de réalités mesurables, elles vivent d'idéal. Cet idéal n'est pas une abstraction : il symbolise plutôt la réalité fondamentale, ou ce qui fait l'union profonde de toutes les consciences en un même univers. En un mot, le droit naît quand l'individu conscient, en concevant les autres, devient capablj de concevoir le tout. L'individu dit d'abord moi, puis toi, eux, et finit par dire tous : ainsi s'établit le rapport universel des individualités qui constitue le droit 1 .*

1. Nous verrons plus loin, dans le livre consacré à Y Egalité f comment, du respect de la liberté intérieure et de la conscience, on passe au respect de la liberté extérieure, même de la mauvaise volonté en tant qu'elle n'est pas injuste.

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ACCORD DE LA TDÊORIE DU DROIT IDÉAL AVEC CELLES DE LA FORCE ET DE L'INTÉRÊT

Il importe selon nous, dans toute question philosophique ou sociale, de déterminer d'une manière précise les points sur lesquels peut se faire l'accord des diverses doctrines, ainsi que ceux où se produisent les divergences et les oppositions. La détermination des parties communes aux théories les plus contraires n'est -elle pas le meilleur moyen de marquer ce qui est acquis à la science et de compléter ce qui lui manque encore? Cherchons donc les points communs aux doctrines naturaliste et idéaliste; nous verrons que la théorie du droit idéal et des idéesforces laisse aux autres théories leur juste part, les complète sans les détruire et enfin les concilie dans un point de vue supérieur.

Le côté vrai des doctrines éprises surtout de la puissance et du mécanisme, c'est d'abord que le droit ne doit pas demeurer dans l'ordre purement spirituel, comme une puissance qui ne serait point de ce monde

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et qui n'aurait à sa disposition aucune force physique. Tout droit doit pouvoir se réaliser au dehors par le moyen d'un véritable mécanisme social et politique, sorte de corps dont il est l'âme. Trouver cette protection extérieure du droit est le problème essentiel de la « mécanique sociale ». Les Français en ont trop négligé l'étude positive et pratique. Après avoir proclamé les droits moraux de l'homme, les théoriciens français ont trop oublié que la réalisation de ces droits dans un svstèmè de forces harmoniques, loin de se faire en un jour et par des coups d'autorité, est l'œuvre de la science la pins difficile et la plus longue. Ils ont trop oublié aussi que le droit moral ne doit pas, en renonçant à la force matérielle, se désarmer lui-même volontairement. En général, nous faisons trop bon marché de la force. N'avons-nous pas vu en France les individus s'en rapporter sans cesse à l'État du soin de soutenir matériellement leurs droits, et aliéner à plusieurs reprises leur liberté extérieure au profit d'un seul homme? Qu'avions-nous en échange? Une simple déclaration de droits inaliénables, inscrite en tête des diverses constitutions : déclaration d'amour platonique à laquelle le reste de la constitution enlevait toute sa vertu, système contradictoire dont le principe était : — Je veux votre liberté, et dont les conséquences étaient : — Je vous enchaîne. Pascal avait, en termes énergiques, posé le vrai problème du droit lorsqu'il disait : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit

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