‹ L'idée moderne du droitChapitre 61 sur 84 · ACCORD DU DROIT AVEC LA FORCE · texte numérisé non relu

ACCORD DU DROIT AVEC LA FORCE

fort et que ce qui est fort soit juste. » De notre temps, les moralistes, les économistes et les polititiques de Fécole française ont trop considéré le droit pur, sans chercher assez le moyen de changer l'idée abstraite en une force matérielle; nous sommes sur ce point idéalistes jusqu'à l'excès, jusqu'à la chimère, et la doctrine même du droit qui a eu le plus de popularité en France est, dans ses principes premiers, un idéalisme pur, trop vague et trop abstrait. Aussi un des côtés vrais des théories socialistes, quelque utopistes qu'elles soient, est d'avoir réclamé, outre la reconnaissance des droits, le pouvoir effectif de les exercer. Qui dit droit dit liberté, conséquemment pouvoir, conséquemment force *.

Mais, s'il est vrai que la force doit accompagner le droit pour le garantir et en faire un pouvoir effectif, le droit n'est pas pour cela la même chose que la

1, On peut prendre en un bon sens ce qu'écrivait Louis Blanc en 1839 : « Le droit, considéré d'une manière abstraite, est le mirage qui, depuis 1789, tient le peuple abusé. Le droit est la protection métaphysique et morte qui a remplacé pour le peuple la protection vivante qu'on lui devait. Le droit, pompeusement et stérilement proclamé dans les chartes, n'a servi qu'à masquer ce que l'inauguration d'un système d'individualisme avait d'injuste et ce que l'abandon du peuple avait de barbare... Disons-le donc une fois pour toutes, la liberté consiste non pas seulement dans le droit accordé, mais dans le pouvoir donné à l'homme d'exercer, de développer ses facultés, sous l'empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi. » Guizot lui-même a dit : « Les libertés - ne sont rien si elles ne sont pas des droits, et les droits euxmêmes ne sont rien s'ils ne sont pas des garanties. » Seulement les socialistes confondent le pouvoir de réaliser par soimême ce qu'on croit le meilleur et la réalisation effective confiée à Y État. Ce qui doit être assuré à l'individu, c'est le pouvoir, mais non la réalisation môme.

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garantie du droit. Il ne faut ni matérialiser le droit, ni Tidéaliser à l'excès. Nous avons vu un des plus frappants exemples de la première tendance dans la théorie de M. Ihering sur le Combat pour le droit *, Selon l'auteur, on s'en souvient; non seulement le droit doit résister à la force par la force en cas de nécessité, mais la force et le combat sont dans son essence même : « Le combat n'est pas étranger au droit. La conception du droit n'est pas une conception logique, c'est une conception pure de la force... Le but du droit est la paix, et le moyen du droit pour assurer la paix est le combat, la guerre, la force. » On voit par quelle subtilité métaphysique M. Ihering fait entrer dans le droit comme a élément » cet emploi de la force qui n'est que la dernière ressource et le pis- aller du droit. De ce qu'une négation peut servir à détruire une autre négation, il conclut que la négation fait partie de toute affirmation; de ce que « la procédure, qui n'est qu'une nouvelle forme du combat », peut servir à rétablir le droit lésé, il conclut que le procès fait partie du droit même; voilà le procès et la querelle érigés en système, la guerre élevée à la hauteur d'une théorie. Le droit, au lieu de se borner à repousser l'attaque, attaque lui-même, devient provocateur. N'est-ce pas là confondre 1' « essence » du droit avec sa limite et son imperfection? Que tous les hommes respectent mutuellement leur liberté, leur conscience, le droit cessera-t-il de régner parce qu'auront cessé le combat et la force? L' histoire nous montre au contraire que

1. Der Kampf wn's Recht, traduit en français par M. Meydieu. Paris, 1875.

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