ACCORD DU DROIT AVEC LA FORCE
l'existence du droit.est la fin du combat. L'esclavage, violation du droit, a entraîné de longues luttes entre les hommes; mais, depuis que le respect de la personne humaine en a amené l'abolition, le droit règne paisiblement et la force n'a plus ici de raison d'être. De même pouj* les luttes religieuses : ce n'est pas le droit et la tolérance, c'est l'injustice et l'intolérance qui ont élevé les bûchers de l'Inquisition 4 .
L'avenir de lutte indéfinie, de guerre et de procédure qu'une telle théorie nous ouvrirait n'est point le véritable avenir; grâce à la civilisation croissante, la force tend à passer du dehors au dedans et à se concentrer dans l'individu, sous la forme supérieure de l'intelligence. Les idées ne meuvent-elles pas l'humanité encore mieux que tous les moyens extérieurs ? Le plus de force au dehors, le plus de science au dedans, tel est le suprême degré de puissance dans une société. La société la plus parfaite est celle où il y a le moins d'action extérieure ou violente des citoyens les uns sur les autres et le plus d'activité intérieure dans chaque citoyen. L'idéal serait l'absorption de toute force coercitive dans la force spontanée, de
i. La théorie de M. Ihering n'est que l'exagération malheureuse d'un point de vue de Kant, qui avait fait entrer l'idée de contrainte comme élément dans celle du droit. Mais la force de contraindre qui doit accompagner le droit n'est pas le droit même. Bien plus, le pouvoir de contraindre n'est pas nécessairement la contrainte effective ou la force en exercice : c'est seulement la force à disposition, prête à agir en cas de nécessité. Autre chose est le pouvoir, autre chose l'usage. L'u9age doit aller diminuant à mesure que le pouvoir augmente. En langage mécanique, la puissance gagne ce que perd la résistance qui lui est faite ou qu'elle est obligée de faire, car celte résistance est de la force perdue.
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toutes les résistances externes dans l'initiative intime des consciences. La puissance intellectuelle, la pensée consciente, remplacerait alors la puissance physique, et il suffirait désormais au droit d'être une idée pour être par cela même une réalité.
S'il en est ainsi, les écoles naturalistes ne doiventelles pas finalement s'accorder avec l'école idéaliste et ne peut-on prendre leur doctrine en un sens supérieur qui la réconcilie avec la nôtre? Au fond, la liberté peut être considérée comme la force vive en son principe même ! . Or quelle est la chose la plus précieuse pour la mécanique? La force ; partout où la force est emmagasinée, comme dans le combustible où dort la chaleur, il y a une Valeur et un trésor proportionnés à l'intensité de la force même. Eh bien, dans notre monde, la principale force est l'homme : l'homme en effet est capable de penser et de vouloir. La pensée est une force supérieure, même mécaniquement, à toutes les forces du dehors, qu'elle s'assimile et tourne à ses propres fins : il n'y a point de machine comparable à un cerveau humain, car c'est de ce cerveau que peuvent sortir toutes les autres machines, et il renferme d'avance en lui la transformation du globe par la science. La pensée, à
4. Qui dit force dit une activité capable de se manifester au dehors par le mouvement visible, au dedans par ce mouvement invisible qui est la pensée; or l'activité ne se représente psychologiquement que par la volonté et le désir, où nous saisissons en acte notre propre puissance : si vivre est agir, agir est vouloir. La liberté ainsi entendue est le fond de la vie même et de l'être; c'est la vie considérée comme tendant à se perpétuer et à s'accroître indéfiniment, c'est l'être considéré dans son effort vers l'infini; en d'autres termes, c'est la force consciente en action et en progrès*
Accord bu droit bt de l'intérêt son tour, n'est que la volonté en exercice, y-' conscience à la fois de sa puissance et des rési extérieures, calculant et déterminant le rap l'une aux autres. 11 importe donc avant tout pour le développement de la puissance et science, d'avoir des forces, c'est-à-dire d'av volontés conscientes, et des volontés aussi énei aussi ardentes, aussi avides du progrès qu'il i sible. Pour cela, le seul moyen est de dégage] lonté consciente de ses entraves matérielles raies, de l'abandonner à son élan spontané, à se essentiellement mouvante et progressive, par quent à sa naturelle liberté. En ce sens, on pe « Oui, le droit est la puissance, mais la pi suprême est la liberté. »
Même conciliation possible entre la liberté térêt supérieur. L'intérêt de l'être, c'est d'être possible, d'être indéfiniment et au delà de to limites, par cela même d'agir et de jouir de plus; mais le maximum de liberté entraîne li muni d'action consciente et de jouissance :
ciété utilitaire .devrait donc être aussi attenti point laisser s'éteindre le foyer de liberté et science, que les anciens peuples à entretenir nuit le feu qui devait leur fournir chaleur et 1 C'est ce qu'ont reconnu les Bentham, les 1 Grole, les Spencer.
L'amour de l'idéal, si éloigné de l'utile au abord, mais sans lequel il n'y a point de vraU d'esprit, est lui-même parmi les plus utiles de l'intelligence et de la volonté humaine; d'idées, en fait de science en fait d'art, rien
nécessaire que le superflu. L'exclusif souci du résultat pratique est Y américanisme, qui a pu avoir son heure chez les peuples jeunes du nouveau continent, occupés surtout de vivre, mais qui serait un danger pour l'Angleterre et pour l'Allemagne comme pour la Fiance *.
Le zèle pour l'idéal ne diffère point au fond du zèle pour la liberté, car c'est par le culte désintéressé des idées qu'a lieu la délivrance de l'esprit; rester terre à terre à la recherche de la puissance matérielle ou de l'intérêt matériel, c'est s'enchaîner soi-même : l'idée seule, a dit Platon, fait croître les ailes de la pensée.
Ainsi, même quand il s'agit d'attribuer à la liberté et à la conscience un rang dans la hiérarchie des forces ou dans celle des intérêts comme dans celle des biens intellectuels et moraux, la liberté est ambitieuse par essence et ne saurait se contenter d'un rang inférieur; elle est au premier rang ou elle n'est pas. C'est que la vraie liberté pratique est au fond la tendance même à dépasser toute limite, tout rang subordonné, toute condition inférieure. Elle est l'éternelle ambition d'un être qui, concevant l'univers, se sent fait pour le progrès.
La doctrine du droit idéal, telle que nous l'avons exposée, est également conciliable avec celle de l'évolution, que l'on considère celle-ci au point de vue dialectique de Hegel, ou qu'on la considère au point
!. L'Allemagne elle.-même, en effet, a ressenti les atteintes du mal. C'est ce que déplorait récemment, nous l'avons vu, du Bois-Reymond, qui revendiquait avec éloquence les droits de l'idéal. « Il faut avouer, disaitril, que même chez nous Y américanisme fait des progrès inquiétants. » (Loc. cit.)