ACCORD OU DROIT ET DE L'ÉVOLUTION
Liberté et du Déterminisme sur ce fait : que l'idée même de liberté se constitue en 3e pensant, qu'elle est ainsi une force ( ?|
réelle en même temps qu'un idéal, qu'elle est son propre moyen d'efficacité. Je montre également dans l'idée du droit, ou, si vous aimez mieux, de la liberté égale pour tous, un .V idéal capable de produire sa réalisation progressive par Kinfluence qu'il exerce sur notre pensée et sur notre volonté^ '/'. L'idée est comme un capital qui s'accroît de ses intérêts et des intérêts de ses intérêts. Voilà donc les doctrines con- V traires rapprochées sur le terrain scientifique, 1° des faits, 2° des idées, 3° de Y influence des idées sur les faits.... Le matérialisme, ne pouvant se flatter d'avoir réduit l'homme à un pur mécanisme dont il connaîtrait tous les rouages, ne saurait sans inconséquence le traiter comme une pure machine ; on peut dire tout au moins au matérialiste : Dans le doute y abstiens-toi.
« Vous voyez, monsieur, combien vous vous êtes mépris, non seulement sur mon opinion relative à l'inviolabilité, mais encore et surtout sur ma conception de l'idéal, que, selon vous, je tiendrais pour une espérance « vaine en soi et destinée à demeurer vaine ». Je le tiens au contraire pour une espérance qui se réalise elle-même tous les jours, et se réalisera de plus en plus. Un espoir destiné à être déçu ne serait pas un espoir véritable ; et, si telle était ma doctrine de l'idéal, on n'aurait pas donné à la philosophie que je professe, par opposition à la philosophie allemande du désespoir, le nom de « philosophie de l'espérance ». Vous m'attribuez donc une doctrine qui est juste l'opposé de la mienne quand vous dites : * Le côté vrai qui est ou paraît être concédé (par l'auteur) à « l'idéalisme, se réduit à ce fait : que l'idéal est une sorte de « fanal humain éclairant à l'avance les résultats qui seront « finalement dus à l'actiou de la force et des intérêts, causes « efficientes des phénomènes de l'histoire. » Je nie précisément que les seules causes efficientes soient exclusivement la force et l'intérêt ; je considère l'idée et l'amour du droit comme la principale cause efficiente, comme la cause dominatrice et directrice; je nie que les résultats de l'histoire doivent être « dus finalement à la simple action de la force et des inté- « rets » : ils seront dus aussi à l'action réelle et puissante des idées intérieures qui meuvent et dirigent notre pensée; je nie enfin que l'idéal soit un simple fanal éclairant d'avance une évolution nécessaire et des résultats qu'il ne saurait changer ; je soutiens, au contraire, et j'essaye de montrer par l'analyse psychologique que les résultats dépendent en partie de cet
idéal même, que l'idéal, conçu par des êtres intelligents, intervient comme facteur principal dans l'histoire. Au reste, votre ingénieuse comparaison peut se retourner : un fanal même n'éclaire pas seulement, il dirige; la vue de ce fanal est une force qui détermine pour sa part le mouvement du . navire ; le fanal a beau être immobile, il a souvent plus de puissance dans sa sérénité que tout le tumulte de la mer. Et si ce fanal est notre pensée même, notre pensée directrice, toujours présente, toujours agissante, identique au fond avec notre volonté, pourra-t*on nier son action efficace, et la vision intérieure de l'idéal ne nous rapprochera-t-elle pas indéfiniment de l'idéal même?
« Vous me renvoyez à la théorie des « impératifs catégo- « riques ». J'avoue que je ne comprends pas ces impératifs de Kant, qui tombent des nues, « vous prennent à la gorge » et s'imposent sans justifier leur propre possibilité. Comme 41s ont, au fond, pour principe de cette possibilité, la liberté même que Kant veut en déduire, ils me paraissent rouler dans un cercle vicieux. A l'idéal impératif je préfère, pour la justice et le droit, un idéal limitatif, et pour la charité un « idéal persuasif », comme je l'ai appelé dans mes étude9 sur Platon Le devoir est pour moi, de même que le droit, une idée-type qui se réalise en se pensant, fin et moyen d l elle-même, unité pratique de la pensée et de l'action, puisque la pensée même agit alors et produit sa propre objectivation. » (28 mai 1879.1