LIVRE CINQUIÈME
l'égalité d'après les écoles démocratiques
et aristocratiques
L'idée d'égalité, tant de fois invoquée au siècle dernier et inscrite en tête de toutes nos constitutions, a eu de notre temps le même sort que l'idée de liberté : attaquée par les écoles aristocratiques, défendue par l'école démocratique, il semble qu'aujourd'hui encore elle manque pour tous de cette clarté qui résulte d'une déduction rigoureuse. L'examen critique de cette idée, inséparable de la notion du droit, offre d'autant plus d'importance et d'intérêt qu'elle est, comme nous l'avons vu, pawni les plus populaires en France et répond à nos instincts les plus vivaces. Cette idée presque nationale de l'égalité, que la philosophie du xvm e siècle avait fini par croire indiscutable, n'en est pas moins devenue au xix e siècle l'objet de nombreuses critiques, qui semblent en partie motivées. Les saint- simoniens et Auguste Comte la rejetèrent comme une erreur *.
i. « Les saint-simoniens, dit le programme adressé en 1830 à la Chambre des députés par les disciples de Saint-Simon,
Le positivisme voulut « organiser » la société par la « science » ; pour cela, au lieu de proclamer une « fausse égalité » entre les ignorants et les savants,
entre les masses et les esprits supérieurs, il crut nécessaire de confier l'autorité la plus haute et le droit de gouverner à un corps de savants officiels chargés de réglementer la science, même : théocratie de savants, sorte de sophocratie dont nous retrouverons plus loin le tableau dans les Dialogues philosophiques de M. Renan. L'influence des principales théories d'Allemagne n'a fait qu'accroître le mouvement de réaction contre l'idée d'égalité : on le sait, Hegel, Schopenfiauer, Mommsen, Strauss, de Sybel soutiennent, à des points de vue divers, le droit des supériorités et la « souveraineté du but » ; Strauss déclare que l'histoire continuera d'être comme par le passé « une bonne aristocrate ». Mais c'est surtout dans l'expérience, non pas seulement dans les spéculations métaphysiques ou théologiques , que la doctrine de l'inégalité cherche de nos jours son principal point d'appui : elle invoque en sa faveur les récentes découvertes de l'histoire naturelle, les idées germaniques sur la différence des races, les idées darwiniennes sur la sélection naturelle et sur
croient à l'inégalité naturelle des hommes et regardent cette inégalité comme la condition indispensable de Tordre social. » — « De chacun suivant sa capacité, à chacun selon ses œuvres. » Les conséquences de ce système sont une hiérarchie sociale analogue à la hiérarchie théocratique : l'humanité divisée en trois classes, savants, artistes et industriels, dont les membres seront soumis aux premiers industriels, aux premiers artistes, aux premiers savants. C'était revenir à la vieille doctrine aristocratique selon laquelle le droit appartient aux plus eages et aux meilleurs.
l'idée d'égalité l'hérédité. De leur côté, les partisans de I forcent aussi d'invoquer les faits : la de sique du spiritualisme fonde l'égalité Rur h fait » de l'égalité du libre arbitre ch hommes; on se rappelle ce que disait V:
à ce sujet : « La liberté seule est égale à il n'est pas possible de concevoir, de diffé le libre arbitre d'un homme et le libre ; autre. » Enfin c'est principalement sur l'ii que les écoles démocratiques s'appuient fier l'égalité : Proudhon, M. Renouvie , déduisent par des raisonnements divers même de la justice.
En présence d'une telle diversité d'opin semble nécessaire de soumettre à un nou cette sorte de dogme de l'égalité humalm stinct français et la philosophie française une des bases du droit nouveau et de la po velle. Recherchons d'abord quelle est, ic part du fait et celle du droit, la part de celle de l'idéal, el voyons si l'école démo a suffisamment distinguées. Nous exam; suite les objections des écoles aristocr veulent fonder l'inégalité sur « la primauté sur les « droits de la vérité, de la vertu, de en d'autres termes sur ta prérogative des intellectuelles ou morales.
L'ÉGALITÉ SELON L'ÉCOLE DÉMOCRATIQUE — THÉORIES DE LITTRÉ, DE PROUD1ION, ETC. — FONDEMENT MORAL DE L'ÉGALITÉ, CONSIDÉRÉE COMME PURE IDÉE
L'égalité humaine est-elle un « fait », comme le soutient d'ordinaire l'école démocratique? Existe-t-il réellement entre les hommes une égalité établie par la nature, que la société doit se borner à sauvegarder? — a La nature, dit la Déclaration des droits de l'homme tant de fois invoquée par les écoles démocratiques, la nature a fait les hommes libres et égaux en droits. » — c Les hommes, répète la Constitution du 6 septembre 4791, les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » — N'est-ce point faire trop d'honneur à la nature? Ne nous a-t-elle pas créés esclaves plutôt que libres, et ne naissons-nous pas inégaux ? — Par une illusion commune à tout le xvm e siècle sur le prétendu état de nature, on a confondu ici le but à atteindre avec le point de départ, l'avenir avec le présent, l'idéal avec la réalité ; nous ne naissons pas libres et égaux, nous naissons pour être libres et égaux. Que la liberté et l'égalité
soient conformes à la vraie nature de l'homme, cela est incontestable si on admet, avec Aristote, que U véritable nature d'un être est dans la fin supérieure à laquelle il aspire, non dans son actuelle imperfection; que la nature d'un chêne, par exemple, est d'atteindre la plénitude de son développement et de se dresser vers le ciel; que la nature d'un animal est de réaliser toute la beauté de son espèce ; que la nature d'un homme est d'être une intelligence toute lumineuse et une volonté tout active. Mais, si la liberté et l'égalité sont la fin de la nature, elles ne sont pas Yétat de nature. — On a voulu soutenir qu'il y a du moins une chose égale chez tous les hommes : la liberté morale ; s'agit-il de cette liberté encore incomplète et de toutes parts entravée que vous possédez et que je possède ? Nous ne sommes pas plus égaux sous ce rapport que sous les autres» l/écoie éclectique affirme vainement que le libre arbitre de l'un est identique au libre arbitre de l'autre ; tel homme est un enfant par rapport à un autre homme, et l'homme d'aujourd'hui 1 est un enfant par rapport à l'homme de demain ; soutiendra-t-on que le libre arbitre de l'enfant soit égal à celui de l'homme? Innombrables sont les degrés de la responsabilité pratique et conséquemment de la liberté» Nous ne voulons pas seulement parler de l'usage différent que les hommes font de leur liberté, mais de la différence qui existe dans la puissance pratique de vouloir, dans la puissance sur soi. Nos libertés ne seraient égales que si elles étaient absolues et complètes ; mais, en fait, la pleine liberté du vouloir n'existe ni chez vous ni chez moi; celte liberté est pour nous