‹ L'idée moderne du droitChapitre 68 sur 84 · Voyez le livre précédent · texte numérisé non relu

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* constituer entre nous, malgré toutes les inégalités de

fait, une égalité de droit.

Pour franchir ce passage, l'école démocratique fait ordinairement appel à un acte logique qui nous est familier. La logique, peut-on dire, faisant abstraction des personnes, déclare la liberté de l'un égale à celle de l'autre; or deux choses égales peuvent être substituées l'une à l'autre : votre liberté peut donc être substituée à la mienne ; elle acquiert ainsi à mes yeux la même valeur logique que la mienne propre, et ainsi s'établit entre nous, du point de vue de la raison, un rapport de réciprocité, « Pourquoi deux agents moraux doivent-ils compter mutuellement sur leurs promesses , et même sur celles qu'ils supposent et ne formulent point?... Une seule réponse est à faire selon la raison. Les agents compteront sur leurs promesses mutuelles, parce qu'ils sont des personnes semblables ou égales, entre lesquelles éëtte identité divisée et la substitution mutuelle toujours rationnellement pos* sible établit ce qu'on nomme une relation bilatérale et des rôles pratiquement renversables... Deux personnes se trouvent n'être plus moralement qu'une personne unique , mais à la condition que cette unique se pose double 4 . » Telle est l'espèce d'artifice logique et mathématique par lequel on peut ^>oser abstraitement l'égalité mutuelle des personnes humaines. 11 y a là un jeu de symboles analogue à celui des géomètres qui déclarent deux triangles

1. Renouvier, Science de la morale, p. 78, 79, tome I. MM. Sidgwick, ClifTord et Barratt ont fait des raisonnements analogues ,

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égaux quand on peut les superposer, parce qu'on a eu soin préalablement d'abstraire, dans la définition générale des triangles, toute particularité individuelle. Mais dans la réalité, il n'y a point de triangles égaux, ni de superposition possible, ni de substitution possible entre deux triangles identiques, puisque cette identité est toute fictive. De même, c'est par une sorte de fiction géométrique qu'on pose des libertés absolument égales et équivalentes. La raison purement logique fournit sans doute ici un élément de solution, mais non une solution complète, car, entre moi et toi y l'équation purement logique ne suffit à établir ni l'équation morale, ni l'équation réelle.

Littré explique la justice et l'égalité de droit par des considérations mathématiques analogues, et la ramène à une pure intuition de l'identité. — «A égale A ou A diffère de B est le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent comme futur point de départ. Cette intuition est irréductible; on ne peut pas la dissoudre, l'analyser en d'autres éléments... Telle est aussi l'origine de l'idée de justice. Cette idée est une' notion purement intellectuelle. » 11 y a là une vue profonde et une partie de la vérité : il est certain qu'il y a quelque chose d'intellectuel dans la justice, et que l'instinct même de justice confine à l'instinct logique. Pourtant, la théorie de Littré porte encore non sur des personnes vivantes, mais sur des définitions abstraites qui feraient de la nature comme une éternelle rangée d'équations algébriques. En fait, les hommes ne sont nullement égaux comme A est égal à A, et ni moi ni personne nous ne pouAons les concevoir présentement

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comme égaux. Que devient donc pratiquement cette égalité logique des hommes dont parle Littré? Je suis fort, vous êtes faible; vous êtes intelligent, je ne le suis pas; pourquoi, au point de vue du droit, voulons-nous cependant rétablir entre nous l'égalité? La logique et les mathématiques à elles seules constatent ce qui est. mais ne le réparent pas.

Dans la justice sociale, ajoute Littré, ia peine signifie compensation, par conséquent égalité. — Oui> mais cette idée même de compensation dépasse la pure logique abstraite, où Ton voudrait pourtant nous enfermer. Si nous ne pouvons concevoir que A ne reste pas égal à A dans la société humaine, c'est que préalablement nous avons conçu A et A comme égaux : Tinégalité de ces deux termes impliquerait alors contradiction dans l'esprit qui les a conçus, et nous ne pouvons nous contredire. Mais quelle contradiction y a-t-il à constater que tel homme n'égale pas tel homme? Pourquoi, logiquement, l'égalité serait-elle meilleure que fînégalité? pourquoi, logiquement, une fois l'égalité troublée, serait-il bon de la rétablir par la compensation et la sanction pénale? Gomment, encore une fois, me faire renoncer à mon individualité réelle, à mon moi, pour accepter en droit votre égalité avec moi-même?

Nous trouvons aussi dans Proudhon, au sujet de l'égalité et de la justice, une théorie curieuse, toute rationaliste, qui rappelle par plus d'un côté et le platonisme et le spinozisme, car elle réduit l'égalité humaine à l'unité d'essence entre les hommes. « L'homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la facultéde sentir sa propre dignité dans la per-

l'égalité ontologique et le droit sonne de son semblable, comme dans sa pra sonne, de s'affirmer tout à la fois comme et comme espèce *. » La raison, en effet, i concevoir l'homme dans son « essence », h générale ». « L'essence d'un être parait dans la généralité, se conserve par la gêné définit d'autant mieux que la généralité eml plus grand nombre de cas particuliers. » Cel à dire avec Platon que l'essence de l'homme manité. * Les individus que séparent leurs di peuvent se considérer comme des copies les autres, se rapportant par l'essence qui leur mune à une existence unique. Or tout horair déterminer et à faire prévaloir son essence sa dignité même. » Ce dernier principe raj théorèmes analogues de l' Éthique, et ces bel où Spinoza nous montre l'homme identifi raison avec tous les autres hommes, parc raison est toute tournée vers l'essence et ■ - sence est universelle.

a 11 en résulte, conclut Proudhon, que, étant identique et une pour tous les homme:

de nous se sent tout à la fois comme pei comme espèce; que l'injure commise est par les tiers et par l'offenseur lui-même co l'offensé ; qu'en conséquence la protestation mune, ce qui est précisément la justice. » ] vérité relative de cette théorie comme des pré nous craignons que Proudhon ne soit dupe i' stracLions ontologiques; en tout cas, il re

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