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ttalogues philosophiques

OBJECTIONS DE t'ÉCOLB JltllSTOCRATIQUE 88,7

tinte sert à l'élévation des autres et au progrès final de « Tidée ». — « La nature à tous les degrés a pour fin Unique d'obtenir un résultat supérieur par le sacrifice d'individualités inférieures. Est-ce qu'un général, uft chef d'État tient eoftipte des pauvres gens qu'il fait tuer?... Le monde n'est qu'une série de sacrifices humains; on les adoucirait par la joie et la résignation. Les compagnons d'Alexandre... vécurent d'Alexandre, jouirent d'Alexandre. Les animaux qui servent à la nourriture de l'homme de génie ou de l'ho'ïhme de bien devraient être contents s'ils savaient à quoi ils sertent. Tout dépend du but, et si* tin jour, là Vivisection sur une grande échelle était nécessaire pour découvrir lès grands secrets de là nature vivante, j'iriiagine les êttes, dans l'extase dit iriartyre volontaire, vehatrit s'y offrir .couronnés de fleurs. Le meurtre inutile d'une mouche est un acte blâmable; celui qui est sacrifié aux fins idéales fl'a pas droit de se plaindre, et son sort, au regard de l'infini (t$ ©soj), est digne d'envié... C'est chose monstrueuse que le sacrifice d'urt être vivant à l'égoïsme d'un autre; mais le sacrifice d'un être vivant à une fin voulue par la nature fest légitime... Le graftd ûoinbre doit penser et jouir par procuration... QuelqueS-uhà vivent pdilt tous. Si l'on veut changer cet ordre, personne ne vivi-a. » On Retrouverait une théorie analogue dans Jose*ph de Maistre, qui en fit le fond de sa doctrine du sacrifice. — La conséquence finale du système est, sous toutes les formes, la condamnation de l'égalité, a Les hommes ne sont plas égaux, lés races ne son. pas égales. Le nègre, par exemple, est fait pour servir aux grandes choses

voulues et conçues par le blanc. » Ce n'est pas à dire que le nègre n'ait point de droits; mais les droits sont inégalement distribués selon l'inégalité même des êtres. « Le principe le plus nié par l'école démocratique est l'inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de la race. » Le droit, au contraire, varie selon les êtres et se mesure à leur valeur réelle. « Il ne suit pas de là que cet abominable esclavage américain fût légitime. Non seulement tout homme a des droits, mais tout être a des droits. Les dernières races humaines sont bien supérieures aux animaux ; or nous avons des devoirs même envers ceux-ci. » On voit que pour M. Renan le droit est le corrélatif de tout devoir, et le devoir se confond finalement pour lui, comme pour le christianisme, avec la bonté : c bonté universelle, amabilité envers tous les êtres, voilà la loi sûre et qui ne trompe pas. . . Ce n'est pas assez de ne pas aire du mal aux êtres; il faut leur faire du bien, faut les gâter, il faut les consoler des rudesses obligées de la nature. » C'est par bonté qu'il faut se dispenser de maltraiter le nègre, c'est par pitié pure qu'il faut le « gâter » et le « consoler », non sans cette arrière pensée qu'après tout la nature a raison dans ses rudesses et que tout est pour le mieux dans l'ordre divin des choses # . — C'est encore cette sorte de bonté un peu dédaigneuse que, dans une même race, les classes supérieures doivent aux clas-

4. «La société, a dit aussi M. Renan, est un édifice à plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté (l'honinje y est tenu même envers les animaux), non l'égalité. (La Ré" forme intellectuelle, p. 197.)

objections de l'école aristocratique: 339 ses inférieures. Le vrai droft du peuple, c'est le droit d'être aimé, gâté, consolé, parce que d'autres penseront et jouiront à sa place. « On peut aimer le peuple avec une philosophie aristocrate et ne pas l'aimer en affichant des principes démocratiques. Au fond, ce n'est pas la grande préoccupation de l'éga- Lté qui crée la douceur et l'affabilité des mœurs. li'égalité jalouse produit au contraire quelque chose de rogue et de dur. La meilleure base de la bonté, c'est l'admission d'un ordre providentiel où tout a sa place et son rang, son utilité, sa nécessité même. » La notion de l'inégalité semble à M. Renan si fondamentale qu'il la maintient jusque dans sa Jérusalem céleste, je veux dire dans la « conscience divine », formée du retentissement de toutes les consciences, où chaque être aura sa place proportionnée à sa valeur. « Alors l'éternelle inégalité des êtres sera scellée pour jamais. » Avec la personnalité en moins chez Dieu et chez les âmes, il est facile de reconnaître la cité divine des chrétiens.

Tel est le système à la fois théologique et social de M. Renan. Entre ce système et le christianisme il n'y a point de différence essentielle; ce sont les mêmes idées de justice distributive et de prédestination, de hiérarchie providentielle, ^'inégalité providentielle entre les individus et entre les classes, de résignation chez les uns, de bonté chez les autres, de sacrifice et de compensation, la même substitution du principe d'amour au principe du droit. M. Renan finit par dire lui-même : « C'est bien à peu près ainsi que parlent les prêtres, mais les mots sont diffé-

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rents *. » Il n'est point de hardiesse, point de paradoxe même devant lequel M. Renan ait reculé pour soutenir sa thèse favorite de l'inégalité : il a peut-être par là rendu service à la thèse opposée. Quand s'endort le sens commun, le paradoxe, comme la torpille à laquelle se comparait Socrate, le réveille d'une secousse; ainsi fait M. Rçnan.

Nous ne suivrons pas le brillant auteur des Dialogues dans les considérations métaphysiques et théologiques sûr lesquelles repose sa foi à l'inégalité. Les sciences sociales comme les sciences physiques doivent, selon nous, se garder des idées de causes finales et de Providence, au nom desquelles on peut tout affirmer ou tou, nier, tout admettre ou tout rejeter. Est-il une erreur scientifique que le .moyen âge n'ait essayé de prouver par les causes finales? Est-il une injustice sociale qu'il n'ait justifiée au nom de la Providence? Les causes finales voulaient que le ciel fût fait pour la terre et la terre pour l'homme, par conséquent que le ciel tournât autour de la terre. Quant à la Providence, elle est encore de nos jours, en politique, l'avocat officiel de toutes les ca lises bonnes ou mauvaises : les Napoléon, les Guillaume, les Alexandre et le Sultan l'invoquent tour à tour. Remplacer les intentions de la Providence par celles de la nature, c'est seulement changer le mot. La na-

\. Même doctrine ou à peu près chez M. Ravaisson, qui, lui aussi, fait consister la revendication démocratique des droits dans une shiiple revendication de jouissances égoïstes, et la vraie morale dans une morale de sacrifice, d'inégalité, de hiérarchie. Voir, dans notre Critique des systèmes de morale contemporains, le livre consacré à la morale esthétique et mys- ' tique.

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ture a-t-elle eu un but, par exemple, en faisant le nègre? s'est-elle proposé une fin en faisant quoi que ce soit? C'est ce que rendent de plus en plus douteux les découvertes de la science moderne sur le mécanisme universel : les bats existent dans l'intelligence, ils ne semblent pas préexister dans les choses; l'homme se propose un but, la nature ne parait pas en avoir, tant que l'homme P|» tout autre être intelligent, dans sa. sphère, ne lui en donne pas un. En tout cas, c'est aux hommes eux-mêmes qu'il appartient de se donner un but : prétendre que les nègres sont faits pouv nous servir, c'est poser le principe de l'esclavage et en assurer 1$ justification. M. Eenan a beau ensuite déclarer « abominable *> l'esclavage américain, il ne peut, à l'exemple des théologiens, le condamner que comme excessif et cruel, non comme injuste en soi, que comme contraire à la bonté, non comme contraire au droit *. La notion moderne du droit, en ce qu'elle a de vraiment scientifique, repose précisément sur le rejet de toutes ces vues finalistes et providentielles, de tous ces systèmes artificiels où Ton subor? donne les individus à une fin qu'on affirme dogmatir quementla meilleure. Avoir un droit, c'est avoir la garantie qu'on ne fera pas de vous un moyen, c'est avoir un abri contre les « cause-finaliers » en polis tique, en métaphysique et en théologie. Bannies du reste de la science, les causes finales ne doivent pas trouver un refuge dans la science sociale et politique.

1. D'ailleurs, dans sa Réforme intellectuelle, M. Renan insinue qu'oo. devrait conquérir les Chinois, « race d'ouvriers, » et les nègres, « race de travailleurs de la terre. » — « Soyez cour eux bons et buinains, et tout sera dans l'ordre, » (Page 94.)

Revenons donc des causes finales aux considérations physiques et psychologiques, méthode plus sûre. A ce point de vue, on peut certainement montrer entre les hommes une foule d'inégalités actuelles ; mais, y en eût-il de fait encore davantage, l'égalité de droit ne serait pas atteinte en son principe théorique. Nous l'avons vu en effet, le droit repose moins sur Y état actuel que sur le développement possible des êtres, le droit a les yeux tournés vers l'avenir; ce qu'il réserve, ce qu'il sauvegarde, c'est précisément la virtualité, la puissance de progrès. La loi ne punit-elle pas le meurtre d'un enfant de deux ans comme celui d'un homme? Cependant il aurait pu être incapable, infirme, plus nuisible qu'utile; — oui, mais il aurait pu être un honnête citoyen ou même un génie. Le droit a pour but d'assurer le développement libre de toutes les intelligences et de toutes les volontés. — Après avoir rappelé ce principe général, suivons la doctrine aristocratique en ses applications : elle invoque tour à tour l'inégalité des races, celle des classes, celle des individus; examinons si ces inégalités, en supposant qu'elles existent, suffisent à conférer des droits inégaux.

La théorie des races, mise en vogue par l'Allemagne, fournit aux écoles aristocratiques leur principal argument. L'exemple qu'on choisit toujours à l'appui, comme le moins discutable, est celui des nègres : a-t il cependant toute la portée qu'on lui attribue? Que le cerveau des nègres ne soit pas virtuellement égal à celui des blancs, que tout accès leur soit fermé dans l'avenir aux grandes notions scientifiques ou morales, que tout au moins ils ne puissent se diri-

ger eux-mêrctes dans l'ordre civil et politique, c'est ce qui n'est point encore démontré. Quand il s'agit des animaux, le doute sur ce point est impossible : nous savons la limite qu'ils ne peuvent dépasser, comme nous pouvons calculer la hauteur maximum que peut atteindre une pierre lancée par une fronde. Les animaux ne parlent pas; s'ils arrivaient un jour à parler, nous commencerions, malgré leur visage, A nous demander s'ils n'ont pas le droit de se conduire eux-mêmes '*. Les nègres parlent, il en est même qui parlent latin et grec; il est dans les écoles d'Améririque de jeunes négresses qui traduisent Thucydide et Platon. Un même idéal moral peut être conçu par la pensée des noirs et par celle des blancs. On sait ce que Montesquieu, avec cette généreuse ironie qui émut son siècle, disait des nègres : « Ils sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tète, et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre; » aujourd'hui on se demande s'il est certain que la peau noire et le nez écrasé soient incompatibles non seulement avec Pintelligence, mais même avec le génie. Déjà les nègres occupent en Amérique de hautes positions dans les affaires, dans la magistrature, dans la politique; que dirions-nous s'il naissait demain parmi eux quelque grand poète, quelque grand artiste, quelque grand savant? Sous ce rapport, et surtout en fait d'art, les Américains de race blanche

1. « Il n'y a d'esclave naturel^ disait Épictète, que celui qui ne participe pas à la raison ; or cela n'est vrai que des bêtôs et non -des hommes. Si l'âne avait en partage la raison et la volonté, il se refuserait légitimement à notre empire ; il serait un être semblable à nous. »

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ne sont pas eux-mêmes beaucoup plus avancés qu'eux. Attendons le» noirs à l'oeuvre, et ne leur fermons point l'espérance. Au reste, dussent-ils à }$ Qn demeurer en arrière sous le rapport du génie, ce quj est fort possible, il n'est pas besoiu de génie pour participer «aux droits communs. Chacun trouve toujours un plus seyant ou un plus sage que spi, et surtout des gens qui se croient plus saya^fs pu plus sages : théoriquement, l'égalité o^ foQ\\$ fiiyils e£ politiques est en dehors de ces appréciations; pratiquement, elle n'exclut p$s certaines conditions de capacité et de majorité intellectuelle ou morale, rç$e les législateurs ne devraient jamais négliger, que les Américains ont peut-être trop négligées envers les noirs; mais en aucun cas le droit à l'jégalifé civile n'exige que tous les membres 4e la société soient des Newton ou des Leibniz.

L'inégalité du droit des races, qui conserve encppe une apparence plausible quand il s'agit des npjrs pjt des blancs, devient absolument insoutenable quand on la transporte aux variétés d'une même r$P£ • Gaulois, Latins, Germains. Qui prétendra que, de par la Providence ou la nature, le cerveau d'un français soit virtuellement inégal à celui d'un Allemand, et que l'un soit aussi incapable de concevoir les hautes idées de l'autre que le quadrupède de voler comme Foiseau? Et quand ce serait vrai, le droit des races germaniques à nous conquérir serait-il. établi? C'est M. Renan lui même qui, trouvant dans Êftrauss la théorie des races mise au service de la politique allemande, lui objecta que, si la France compte parmi elle des Germains, l'Allemagne compte aussi des Gau-

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lois et des Huns, l'Angleterre des Bretons, des Irlanr dais, des Calédoniens, des Anglo-Saxons, des Danois ? des Normands purs, des Normands français. Sous couleur de science, la théorie des races est une des moins scientifiques dans ses applications h l'ordre politique et social. Chaque peuple a ses traditions, ses instincts héréditaires, son caractère propre, ses aptitudes, soit : y a-t-il là un prétexte plus sérieux à l'inégalité des droits que dans la différence de caractères entre deux individus d'une même nation'?

Des remarques analogues s'appliquent à la prétendue inégalité entre les classes ; « Des générations laborieuses d'hommes du peuple et de paysans font, dit M. fyenan, l'existence du bourgeois honnête et économe, lequel fait à sou tour le noble, l'homme dispensé du travail matériel, voué tout entier au»x choses désintéressées *. M. Renan sait bien qu'il n'est pas besoin d'être noble pour se vouer aux choses désintéressées. Combien de génies sortis des rangs du peuple ! Est-ce le peuple pu la noblesse qui a tait la science moderne, qui a produit les Laplace, les I^agrange, les Lavoisier, les Monge, les Ampère? On pourrait renverser 1$ proposition précédente et dire : Le peuple, en apportant à la nation un sang

4. Depuis que cps pages ont été écrites, M. I£énan a abandonné de plus en plus, lui-même la tuéprie des races. Voir ses conférences sur le Jurfaïme et sur Qu'est-ce qu'une nation ? Il y montre que c'est la tradition, l'éducation et la communion jdes volontés, bien plus que le sang, qui font les peuples; il va jusqu'à dire qife la natiou est l'œuvre d'uu suffrage universel de tous les jours ».

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